Procès-verbaux de l'Assemblée générale de la section des Postes / 4 Décembre 1790 - 5 Septembre 1792
Trente-Cinquième Assemblée.—du Mardi 17 Avril 1792
TRENTE-CINQUIÈME ASSEMBLÉE.—DU MARDI
17 AVRIL 1792
Assemblée générale de la section des Postes
du mardi dix-sept avril mil sept cent quatre-vingt-douze, l'an quatre
de la liberté[342].
Les citoyens de la section des Postes, convoqués en la manière
accoutumée et assemblés[343] sur deux pétitions, l'une signée de cinquante-deux citoyens, et l'autre de cinquante-trois.
M. Boussaroque, président du Comité, et M. Mareschal, secrétaire-greffier de la section, ont été nommés par acclamation président et secrétaire.
M. le Président s'étant assuré par[344] la liste d'enregistrement
que le nombre des citoyens présents était de cent dix [et][345] que par conséquent, conformément à la loi, l'Assemblée était en état de délibérer;
Il a été fait lecture du procès-verbal de la dernière séance, du jour d'hier, lequel a été adopté.
L'Assemblée, consultée par M. le Président pour savoir quelle serait la première pétition qui serait lue, d'après le vœu manifesté unanimement, il a été adopté qu'on s'occuperait en premier lieu de la pétition signée de cinquante-trois citoyens sur la question de savoir si le Conseil général de la Commune peut se permettre de faire ôter
de la Maison Commune, les bustes de MM. Bailly et La Fayette[346], sans attendre le décret que l'Assemblée nationale doit rendre, d'après le rapport du Comité d'instruction publique sur les honneurs
à rendre aux hommes vivants qui auront bien mérité de la Patrie [347].
D'après cet arrêté, il a été fait lecture: 1o o de cette pétition; 2
d'une délibération de la section de la Fontaine-de-Grenelle, du 27
mars dernier, relative en partie à l'ordre du jour[348] o ; 3 d'une pareille délibération de la section de l'Isle du quinze de ce mois, aussi
relative, à cet objet[349].
Ces lectures faites[350], la matière a été livrée à la discussion,
et[351], après que plusieurs citoyens ont eu demandé et obtenu la parole et après qu'il a été fait lecture par un citoyen d'une série d'observations à faire au Conseil général de la Commune, il a été
arrêté, à l'unanimité: 1 o que la section adhère à la délibération de la
section de l'Isle du 15 de ce mois dans tout son contenu; 2o que
les[352] observations dont il a été fait lecture ainsi que la présente
délibération [353] [354] seront portés par une députation de douze membres à la première assemblée du Conseil général de la
Commune, et qu'il en sera fait lecture séance tenante; 3o que ladite délibération ensemble l'adresse seront imprimés et distribués aux
membres du Département et[355] à ceux du Conseil général de la Commune et aux 47 sections avec invitation d'y adhérer; et ont été à l'instant nommés commissaires, MM. Renaud, Sauvage,
Boussaroque, Vanier, Chaudot, Justinard[356] [357] , Girault, Chabot,
Bellet père, Barré le jeune, Poupardin, et Alavoine père [358].
Sur la proposition d'un membre, il a été arrêté qu'il serait indiqué dans la section quatre ou cinq endroits dans lesquels on affichera le sujet de chaque Assemblée générale de section, et le Comité a été chargé de l'exécution de cet arrêté.
Etant neuf heures sonnées, [l'Assemblée] a renvoyé la discussion de la seconde pétition annoncée pour aujourd'hui à samedi vingt-un (sic) de ce mois, jour auquel les commissaires ci-dessus nommés rendront compte de leur mission près l'Assemblée générale de la Commune.
La séance a été levée.
Fait et arrêté en l'Assemblée générale de la section, les jour et an susdits.
NOTES:
[342] Le texte de cette séance a été imprimé par ordre de l'Assemblée,
comme on le verra par la suite du présent procès-verbal. La Bibliothèque
de la Ville de Paris, possède, dans le recueil factice 10065* in-4o, un
exemplaire de cet imprimé in-4o de 6 pages que j'ai comparé avec le
présent texte du registre manuscrit. Je signale en notes les différences.
[343] Le texte original manuscrit porte: «... et assemblée...», erreur
évidente qui ne figure pas au texte imprimé de la pièce de la Bibliothèque
de la Ville de Paris, et que j'ai naturellement corrigée.
[344] Le texte manuscrit porte: «... que...», par une inattention du
copiste. Il faut lire: «... par...» d'après la pièce imprimée de la Bibliothèque
de la Ville de Paris.
[345] Mot oublié dans le texte manuscrit et que j'ai rétabli à l'aide de la
pièce imprimée.
[346] L'affaire des bustes de Bailly et de La Fayette remonte au mois
de février 1792. Le 24 de ce mois, eut lieu l'installation des 24 nouveaux
officiers municipaux élus du 11 au 20 février. Après la prestation du
serment, Dusaulx, l'un des nouveaux élus, fit un discours très
enthousiaste dans lequel il célébra les vainqueurs de la Bastille, flétrit
l'antique despotisme et loua Pétion, le nouveau maire de Paris. Puis
Manuel prit la parole à son tour. Nous possédons encore son discours.
(Voyez l'analyse d'un imprimé de la Bibliothèque nationale par M.
Robiquet dans son livre sur Le Personnel municipal de Paris pendant la
Révolution, période constitutionnelle, p. 475, n. 1, et voyez la pièce
bibliographiée par M. T o , sous le n 6048.) C'est au cours de ce
discours que Manuel fit une sortie violente contre les bustes de Bailly, de
La Fayette, etc., qui ornaient la salle. Voici le récit de cet incident de
séance d'après le Thermomètre du jour, du 28 février, p. 483:
M. Manuel, avant de prendre possession de la place de procureur
de la Commune, a dit qu'il trouvait bien étrange que, dans la salle où a retenti, pour la première fois, le nom de liberté, on n'en vit aucun vestige, qu'il n'y apercevait pas même la Déclaration des Droits; puis, regardant les bustes de Louis XVI, de Necker, de Bailly, de La Fayette, il a ajouté que l'image des hommes, même des grands hommes, ne devait être offerte à la vénération publique qu'après leur mort. Il s'est récrié sur les tableaux de la salle, qui représentent des échevins à
genoux aux pieds des despotes, pour engager le peuple à s'y mettre à son tour. Hâtons-nous de les vendre, a-t-il dit, pendant qu'il est encore des hommes qui achètent des esclaves; que David, à la place, nous substitue des Brutus, des Caton, etc... Faisons oublier au peuple son ancienne servitude..., ce peuple qui, pour vaincre, n'a besoin que de se montrer et qui, pour se montrer, n'a besoin que de bons magistrats. Nous marcherons, s'il le faut, avec lui tous ensemble, sous l'étendard de la liberté, qui n'est pas le drapeau rouge... Quant à moi, je le jure, c'est pour servir le peuple que j'ai accepté cette place... Il a conclu par appuyer la proposition de M. Dussault (sic), de rendre publiques les séances du Corps municipal.
Quelques jours plus tard, le 10 mars, un nouvel incident se produisait à
l'Hôtel de Ville au sujet de la présence des bustes de Bailly et de La
Fayette dans la salle des séances du Conseil général. Voici le récit de cet
incident d'après le Thermomètre du jour, du 12 mars, p. 587:
L'importante question sur la publicité des séances du Corps
municipal a attiré, avant-hier soir, 10 du courant, une foule considérable à l'Hôtel de Ville de Paris. La séance s'est ouverte par la lecture d'une adresse signée d'un grand nombre de citoyens, dont l'objet est de demander que les bustes des hommes vivants (de Necker, Bailly, La Fayette) soient retirés de la salle du Conseil. Les pétitionnaires ont rappelé, à l'appui de cette demande, ce principe, depuis longtemps consacré, mais depuis longtemps aussi méconnu par l'adulation, que ce n'est qu'après leur mort qu'il est juste d'élever des statues aux grands hommes. Après quelques débats, on parvient à arrêter qu'il serait fait mention honorable de cette adresse, ainsi que d'une autre, moins importante.
On passe à l'ordre du jour, et des orateurs, pour et contre la
publicité des séances du Corps municipal, se succèdent. La discussion s'engage avec chaleur, et les tribunes, remplies de citoyens, en partagent tout l'intérêt.
Le Conseil général n'avait rien décidé ce jour-là. Mais le 24 mars,
d'après un texte que je donnerai plus loin (voyez la fin de l'article du
Thermomètre du jour du 22 avril, cité à la fin de la note 359 de la page 98,
p. 102), le Conseil général arrêta qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur
l'enlèvement des bustes. C'est sur ces entrefaites que fut pris l'arrêté de la
section de la Fontaine-de-Grenelle, du 27 mars, dont je ne connais
l'existence que par le texte même du présent procès-verbal de la section
des Postes. Alors le Conseil général, revenant sur sa décision, décida de
discuter la question des bustes le mercredi 18 avril. Mais la fête des
soldats de Châteauvieux, célébrée le dimanche 15 avril (voyez ci-dessus,
p. 88, n. 336), parut à beaucoup de personnes, grâce au cérémonial
adopté sur l'initiative de Collot-d'Herbois (cf. ci-dessus; p. 86, n. 331) une
manifestation révolutionnaire. La glorification de l'indiscipline dans cette
solennité donna lieu à plusieurs protestations de sections. Ainsi, le 15 avril
même, les citoyens de la section de l'Ile-Saint-Louis signèrent
individuellement une Adresse aux Français contre la fête qui venait d'avoir
lieu (T o , n 8289) et, le 17 avril, la section des Thermes-de-Julien,
avant de s'occuper de la question des bustes de Bailly et de La Fayette,
tint à blâmer la conduite de deux des membres de son Comité, les sieurs
Dufourny et Canon qui n'avaient pas paru au Comité le dimanche
précédent (15 avril) sous prétexte qu'ils faisaient partie du jury de
jugement, mais très probablement parce qu'ils avaient tenu à se mêler à
«l'escorte fraternelle des soldats de Châteauvieux».—Les sections que la
manifestation du 15 avril indignait protestèrent aussitôt contre le projet du
Conseil général de discuter, dans sa séance du 18 avril, le déplacement
des bustes de Bailly et de La Fayette. Dès le 15 avril, en même temps
qu'elle rédigeait son Adresse aux Français contre la fête des soldats de
Châteauvieux, la section de l'Isle (Ile-St-Louis) protestait contre ce projet
(voyez p. 95 et n. 349). Le 17 avril, la section des Thermes-de-Julien,
après avoir infligé, ainsi qu'on vient de le voir, un blâme à deux des
membres de son Comité, Dufourny et Canon, déclarait improuver «la
conduite de la Municipalité qui se permet de délibérer sur le déplacement
de deux bustes placés dans la Maison Commune, quoiqu'ils ne soient pas
la propriété des officiers municipaux»; en même temps la section
manifestait «son vœu pour que désormais cette scandaleuse discussion
ne [fût] pas reproduite, promettant même de poursuivre par les voies
légales les provocateurs qu'elle pourrait avoir». (Feuille du jour, du 19
avril, pp. 872-873.) On trouvera le texte même de l'arrêté de la section des
Thermes-de-Julien dans l'Assemblée nationale, Corps administratifs et
nouvelles politiques et littéraires de l'Europe o , n 200, du 22 avril 1792.—
Le même jour, 17 avril, comme on le voit par le présent registre, la section
des Postes discutait également l'arrêté pris, le 15 avril, par la section de
l'Isle contre le projet de la Municipalité au sujet des bustes de Bailly et de
La Fayette. Enfin, d'après un texte qui est cité plus loin (article du Courrier
des 83 départements du 21 avril reproduit à la n. 359 de la p. 98), les
sections du Théâtre-Français et de la Grange-Batelière se prononcèrent
également contre le projet d'enlever les bustes.—Les bustes restèrent en
place jusqu'au 10 août (sur leur renversement par le peuple à cette date,
voyez F. B , La Commune du 10 août 1792, p. 341 et n. 2 et 3).
[347] Voici tout ce qu'on trouve relativement à ce sujet, dans les
Procès-verbaux du Comité d'Instruction Publique de l'Assemblée
Législative, publiés et annotés par M. J. Guillaume.—Paris, Imprimerie
nationale, 1889.
Page 57: Dix-neuvième séance, du 19 décembre 1791:
Sur la motion de M. Vaublanc, faite à l'Assemblée nationale, de
décréter la manière d'accorder des honneurs et des récompenses nationales aux militaires et aux citoyens qui se sont distingués par des actions de courage, le renvoi de cet objet au Comité ayant été décrété, on a nommé des commissaires au scrutin. Ces commissaires sont MM. V , C , D B .
Page 59 (aux pièces annexes):
Dans la séance de l'Assemblée Législative du 15 décembre 1791,
au matin, les officiers de la garde nationale parisienne avaient été admis à défiler devant l'Assemblée. Ce fut à cette occasion que Vaublanc fit une motion relative aux récompenses militaires.
On lit ce qui suit au procès-verbal de la séance du 15 décembre:
«Dès que M. le Président peut se faire entendre, il offre les
honneurs de la séance à l'état-major de la garde nationale parisienne. Un membre profite de la circonstance pour demander que l'Assemblée nationale s'occupe incessamment d'une loi qui règle les récompenses aux guerriers qui ont bien mérité de la patrie. C'est ainsi, ajoute-t-il, que vous achèverez de faire oublier la distinction de la naissance pour en créer de nouvelles qui ne seront pas ridiculement dévolues au fils, souvent inutile et méprisable, d'un grand homme. Il demande lui-même le renvoi de sa motion au Comité d'Instruction publique, et l'Assemblée nationale le décrète». (Procès-verbal de l'Assemblée, t. III, p. 16.)
Dans les séances du 13 janvier 1792 (p. 84), du 16 Janvier (p. 86), du
20 Janvier (p. 91), du 23 Janvier (p. 94), on discute les articles d'un projet
de décret relatif aux pompes triomphales, aux honneurs à rendre aux
soldats qui auront triomphé.
En fin de ce projet de décret, on trouve ceci, à la séance du 23 janvier
1792, vingt-neuvième séance (p. 96):
«Art. 21. L'Assemblée nationale charge son Comité d'Instruction
publique de lui présenter le plan des récompenses à décerner aux citoyens distingués par leurs vertus, leurs talents et leurs services.»
M. Guillaume donne, pages 99 et 100, des extraits du procès-verbal de
l'Assemblée législative d'où il résulte que «le rapport du Comité de
l'Instruction publique sur les récompenses à décerner aux guerriers qui
auront bien mérité de la patrie» a été lu dans la séance du samedi 28
janvier 1792, au matin.
Enfin, j'ai trouvé ceci:
P. 330, 89e séance du 8 juin 1792:
«Arrêté, touchant les récompenses à donner aux défenseurs de la
patrie, que M. Marolles se concertera avec le Comité militaire pour faire ajourner cette affaire à l'époque où le travail général, relatif aux récompenses nationales, aura lieu.»
Et en note (note 3):
La question des récompenses militaires avait été ajournée depuis
l'époque de la présentation à l'Assemblée, par Viénot-Vaublanc, d'un projet de décret sur les pompes triomphales (voir la séance du 25 janvier, p. 99, à laquelle est jointe l'annexe citée plus haut). Il ne sera plus question de cet objet dans les procès-verbaux du Comité.
[348] Je n'ai malheureusement pas retrouvé cette délibération.
[349] Voici le texte même de cet arrêté, d'après l'imprimé à part: pièce
imp. in-8o 40 o de 2 pages. Bib. nat, Lb 1890 (T , n 8288).
S 'I .—Délibération du 15 avril 1792, l'an 4 de la
liberté.—Sur la connaissance qui a été donnée aux citoyens de la section, de la proposition qui a été faite, et même mise en discussion dans le Conseil général de la Commune, d'enlever les bustes de MM. Bailly et La Fayette de la place qu'ils occupent dans la salle de l'Hôtel commun, l'Assemblée, considérant que les services rendus à la chose publique par MM. Bailly et La Fayette doivent les rendre chers à tous les amis de la patrie, et qu'il importe à la chose publique d'honorer les bons et utiles citoyens; déclare qu'elle désapprouve formellement la proposition dont il s'agit, et que son vœu est que les bustes de MM. Bailly et La Fayette continuent d'occuper une place où ils rappelleront un souvenir précieux et de grands exemples.
Sera l'arrêté de la section communiqué à la Municipalité et aux
autres sections, avec invitations de s'occuper de cet objet.
Signé: C , président; B , secrétaire.
On trouvera aussi le texte de cet arrêté à la suite de l'Adresse aux
Français du même jour par les citoyens de la section de l'Isle, dans
l'imprimé signalé à la fin de la n. 336, p. 88.
[350] Le texte de la pièce imprimée de la Bibliothèque de la Ville de
Paris signalée à la n. 342 de la p. 91, porte: «... ces lectures finies....».
[351] Ce mot ne figure pas dans le texte imprimé.
[352] Le texte imprimé porte: «... ces...».
[353] Par une erreur évidente, le texte imprimé porte: «... ainsi que de
la présente délibération...».
[354] Texte imprimé: «... seraient...».
[355] Mot supprimé dans le texte imprimé.
[356] Le texte porte Justinart. Mais c'est Justinard qu'il faut lire, comme
à la séance du 12 août 1792. J , Charles-André, marchand
bonnetier, rue Trainée, membre du Comité de la section en 1791.
[357] Le texte porte Giraud. Mais c'est Girault qu'il faut lire, comme le
porte d'ailleurs le registre à la séance du 21 avril (p. 98): G ,
Charles-Louis-Albert, 45 ans, rue Jean-Jacques-Rousseau, électeur du
département de Paris en 1791 pour la section des Postes après avoir été
président de l'Assemblée primaire du 16 juin 1791 qui choisit les électeurs
(C , Assemblée électorale de 1791-92, Avertissement p. en
note, et p. 16).
[358] Ici s'arrête le texte de la présente séance du 17 avril dans la
pièce imprimée signalée à la note 342 de la page 91.—A ce texte la pièce
imprimée ajoute la mention suivante: «Fait et arrêté en Assemblée
générale de la section, les jour et an susdits. Signé: B ,
président, et M , secrétaire-greffier.»—Pour extrait conforme à
l'original: M , secrétaire-greffier.» Ensuite vient l'adresse de la
section des Postes au Conseil général de la Commune, adresse dont
l'impression avait été décidée, le 17 avril, ainsi qu'on vient de le voir. Cette
adresse occupe les pages 3 à 6 de la pièce imprimée. Le Journal de Paris
du 20 avril, p. 449, en cite plusieurs passages en en faisant un grand
éloge; en voici le texte in extenso d'après la pièce imprimée.
SECTION DES POSTES
AU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA COMMUNE
M ,
Les Citoyens de la Section des Postes viennent parler en hommes
libres devant les Magistrats qu'ils se sont choisis. Le caractère de franchise avec lequel ils s'expliqueront, sans doute n'étonnera point les véritables amis de la liberté.
Vous devez agiter, Messieurs, une question qui a jeté quelques
alarmes dans les esprits. Peut-on élever des monuments à des hommes vivants?
Tous les citoyens qui connaissent les partis qui divisent la capitale,
et par suite le royaume, craignent de retrouver dans cette question un nouvel aliment à nos discordes. En effet, quel temps choisit-on pour traiter un objet qui, dans un moment, ne serait qu'oisif, s'il était isolé des circonstances funestes dont nous sommes environnés!
Ces circonstances ont frappé la section des Postes; elle croit,
Messieurs, devoir vous les rappeler; elles ont partagé le public; elles méritent toute votre attention.
La France est menacée d'une guerre prochaine. C'est la cause de
la liberté, c'est la crise des peuples et des despotes. Pour les peuples, il s'agit de recouvrer leurs droits; pour les despotes, il s'agit d'être tout ou rien, rien que des rois soumis, comme nous, à des lois dont le règne s'étende sur tous. Les puissances marchent réunies contre les droits que nous avons ressuscités; marcherons-nous divisés d'intérêts, quand le plus grand des intérêts les réunit contre nous? Non, Messieurs, vous le savez, le succès le plus brillant nous attend au bout de la carrière; mais vous devez savoir aussi que nous ne pouvons nous y présenter qu'en nous serrant sous le bouclier de la patrie, égide immortelle que des légions d'ennemis ne pourront briser. Et la question que le Conseil général se propose de traiter ne serait-elle pas un puissant obstacle à cette réunion si désirable?
Ne le dissimulons pas; un parti nombreux, renaissant, comme
l'hydre de l'Erne (sic), des blessures qu'il éprouve, déjà frappé par vous, Messieurs, quand il s'est agi d'ôter de cette enceinte les bustes de la Fayette et Bailly; ce parti veut se relever de sa chute, en changeant la question primitive en cette autre générale: Peut-on élever des monumens à des hommes vivans? Car il s'agit de la Fayette et de Bailly, sous un sens détourné, ou il ne s'agit que de la question elle-même; et sous ces deux rapports, la section des Postes vous prie, Messieurs, de vouloir bien l'entendre.
S'il ne s'agit que de la question elle-même, vous ne devez, vous ne
pouvez point la traiter. Vous ne le devez point; d'autres affaires plus urgentes appellent votre attention; la section des Postes se gardera bien de vous les indiquer; elle veut croire, et croit avec complaisance, que vous avez présents à votre esprit tous les objets d'une utilité majeure qui pressent tous vos soins. Mais elle doit vous dire que vous ne pouvez point traiter une question qui appartient toute entière au Corps législatif, qui seul doit s'occuper des honneurs dont il faut encourager et récompenser les services publics.
La section des Postes, Messieurs, croit que c'est vous en dire
assez que de vous rappeler aux décrets, qu'elle ne vous cite point textuellement parce qu'elle doit être persuadée que vous ne les perdez jamais de vue.
Vous ne devez donc point, et vous ne pouvez point traiter cette
question en elle-même; mais vous le devez bien moins s'il s'agit en la traitant, d'attaquer dans un sens détourné, les honneurs décernés à deux hommes qui se sont sacrifiés pour la cause de la liberté: car ce seroit augmenter les germes, déjà trop multipliés, des divisions qui séparent les citoyens, quand il s'agit de les rapprocher, dans un
moment où il y va de l'intérêt, ou plutôt du salut de la patrie. Et vous le sentirez bientôt comme nous, si vous voulez vous rappeller que la nature de ces honneurs tient à la Révolution, et à des circonstances auxquelles il serait imprudent de toucher.
Ce sont les Électeurs de 1789 qui ont placé le buste de M. Bailly
dans cette enceinte.
C'est le Congrès des États-Unis, qui a fait présent de celui de M. de
la Fayette, pour être tout à la fois une récompense des services rendus à la liberté, et un gage d'union entre deux peuples libres. Les États-Unis avaient cru n'avoir rien de plus précieux à offrir à l'amitié des Français, que l'image d'un Français qui avoit si généreusement combattu pour la liberté du nouveau monde.
Souffririez-vous, Messieurs, que par une question indiscrète
quelques esprits jaloux de toute espèce de gloire, parce que toute espèce de gloire leur est étrangère, voulussent, en touchant aux honneurs de ces deux citoyens, flétrir de leur improbation et de leur ingratitude ces Électeurs de 1789, qui se sont montrés si dignes de la liberté naissante? et ce congrès, qui, dans un nouveau monde, s'étonnait des prodiges de la liberté en France, dont l'honneur le plus grand fut celui de l'imiter.
Non, Messieurs, vous ne le souffrirez point. La section des Postes
vous conjure de vous opposer à cette instabilité de principes, à cette mobilité de caractère, qui flétrit aujourd'hui ce qui était l'idole de la veille. La liberté ne veut point d'idolâtrie, nous le savons; mais la liberté ne commande point l'ingratitude; elle respecte les honneurs qu'elle a librement décernés. Ces honneurs sont le germe qui féconde les grandes actions; ils sont l'espérance et la sauve-garde de la Patrie dans les hommes illustres qu'ils lui préparent. Mais ces honneurs, s'ils étaient supprimés; si des mains ennemies venaient les profaner, songez, Messieurs, qu'outre l'affront fait au Congrès et à nos premiers Électeurs, ce serait navrer le cœur de tous ces Français, qui, d'une voix unanime, ont proclamé ces deux citoyens dignes des honneurs qui leur furent décernés.
Eh! que diraient les frères d'armes de la Fayette, cette brave
Garde-Nationale, qui regarde comme la plus belle récompense, l'honneur d'avoir pendant tout le cours de la révolution, conservé la sûreté et la propriété des citoyens, sous les ordres d'un général que son estime a suivi jusqu'à Metz où il se prépare à combattre d'autres ennemis! N'aurait-elle pas lieu de se plaindre, que c'est l'outrager dans ce qu'elle a de plus cher? Ne pourrait-il pas en résulter des divisions funestes quand jamais il ne fut plus instant d'être réunis? Eh! voyez,
Messieurs, quelle issue pourrait avoir le succès de cette entreprise, aussi injuste qu'impolitique! enlever à M. la Fayette ce témoignage de reconnaissance publique, n'est-ce pas dire à l'armée qu'il conduit: «Votre général est au-dessous de l'opinion que vous en avez conçue, son génie ne vous ramènera point triomphants de vos ennemis.» Que pourraient faire [de] plus les traîtres qui sont à Coblentz.
Jugez maintenant, Messieurs, s'il serait prudent que la Municipalité
de Paris environnât la chose publique de ces dangers, en traitant une question qui appartient au Corps législatif, et qui ne peut avoir aucune utilité réelle pour le moment.
La section des Postes, pénétrée de votre zèle pour le bien public, a
cru qu'il était en son devoir de vous faire ces observations, et qu'elle ne pouvait être plus agréable qu'en vous parlant le langage de la vérité. Elle vous la doit, parce qu'elle est digne de vous, parce qu'elle est utile à la Constitution, qui vous est chère, et qui est devenue le premier besoin des Français.
Pour extrait conforme à l'original déposé au Comité de la section
des Postes.
M , secrétaire-
greffier.
A Paris, de l'imprimerie de Pellier, Impr. de la section des Postes et du
bataillon de Saint-Eustache, rue des Prouvaires, no 61.