Aux quatre vents
Chapitre 6 - 10 septembre 1942
CHAPITRE 6
10 septembre 1942
— Si M. Gittelman a couru le risque de venir prévenir toutes les familles juives qu’il connaît, ce n’est pas pour rien, Isaac… On ne va quand même pas rester ici sans rien faire, enfin ! s’exclame Ludmilla.
— Ce n’est pas la première fois que de telles rumeurs courent. Si on devait s’enfuir chaque fois que quelqu’un nous dit que des arrestations vont avoir lieu, on n’en aurait pas fini ! riposte Isaac en fronçant les sourcils. Cesse donc de t’inquiéter, ma chérie…
Ludmilla ronge son frein tout en faisant les cent pas dans la cuisine pour bercer Léa et l’aider à s’assoupir. Depuis des mois, son mari ne cesse de lui répéter que la France est le pays des Lumières, des droits de l’homme, de la liberté, que la France est le pays qui a blanchi Dreyfus, et qu’il faut avoir foi en cette nation où ils ont choisi de venir vivre, après que leurs parents respectifs avaient fui la Pologne puis l’Allemagne. Peu importent les lois aberrantes édictées par le maréchal Pétain, Isaac refuse de croire au pire, refuse de croire que le régime de Vichy puisse être de mèche avec la Gestapo pour arrêter et exterminer le plus possible de Juifs, en les déportant en Allemagne. D’après lui, il suffit de faire le dos rond le temps que durera cette guerre qui ne les concerne en rien, il suffit d’attendre que l’orage passe et de se soumettre aux injonctions sans chercher à y trouver un sens et encore moins à les contester. Ça a beau faire plus de deux ans que toute cette mascarade dure et s’amplifie, Isaac n’en démord pas : sa foi en la France est inébranlable. En septembre 1940, il a peut-être bien été le premier Juif à aller se faire recenser. L’été dernier, il s’est empressé de se débarrasser de leur poste de radio comme le gouvernement l’exigeait, à croire que cette confiscation absurde ne le choquait en rien. Quand le couvre-feu a été instauré pour eux, cet hiver, il n’a pas bronché. Il a même fait signe à Ludmilla de se taire quand, à table, elle a osé s’insurger à voix haute et s’exclamer qu’elle en avait assez qu’on les traite comme des moins-que-rien. Pas un mot plus haut que l’autre, voilà où se trouve leur salut, est-il persuadé. L’obéissance et la résignation sont les clés de leur avenir. Et lorsque cet été, à la mairie, l’employé a réclamé soixante centimes par étoile grossièrement découpée dans ce tissu affreux, Isaac a sorti son porte-monnaie avec le sourire, en murmurant : « Bien sûr, bien sûr, attendez… » Ludmilla en aurait pleuré de rage, tant l’injustice est insupportable. Isaac est convaincu qu’en ne disant rien les choses vont se tasser. Elle, au contraire, est certaine qu’en se comportant comme des moutons dociles la situation ne pourra qu’empirer.
— J’ai un mauvais pressentiment, murmure Ludmilla en caressant les fins cheveux noirs de Léa puis ses joues rebondies de bébé. On pourrait partir quelques jours, juste au cas où…
— Allons, et où voudrais-tu qu’on aille, tous les trois ?
— Je ne sais pas ; peut-être que les Beaumont nous accueilleraient chez eux, au moins pour cette nuit ? tente la jeune femme, presque suppliante.
— Non, c’est hors de question de les ennuyer : ils sont déjà bien gentils avec nous, il ne faut pas en abuser. En plus, tu trouves qu’il serait juste de les mettre dans l’embarras et de leur faire encourir des ennuis simplement parce que tu as un « mauvais pressentiment » ? interroge Isaac avec le plus de douceur possible.
Il ne cherche pas à blesser son épouse ; il voudrait seulement la réconforter, calmer ces angoisses disproportionnées. Celle-ci hoche la tête, comprend qu’elle n’a pas le droit de mettre en danger la famille qui les soutient depuis des mois. Isaac s’approche d’elle, serre les deux femmes de sa vie contre lui en un geste qu’il espère protecteur.
— Quand bien même les Allemands viendraient frapper à notre porte : que voudrais-tu qu’il nous arrive, au juste ? Toi et Léa, ils ne vous regarderaient même pas, et que voudrais-tu qu’ils fassent de moi, avec ma jambe raide ? Je ne serais bon à rien, dans un de leurs camps de travail : jamais ils n’emmèneraient un handicapé. Crois-moi, mon amour : nous ne risquons absolument rien !
Ludmilla rend les armes, se love contre son mari et ferme les yeux pour profiter de cet instant de répit. Après tout, M. Gittelman a toujours été du genre à crier « Au loup » pour rien.
— Pourrait-on au moins confier Léa à Mme Courmont, juste pour cette nuit ? demande-t-elle dans un murmure.
Isaac pousse un soupir, embrasse Ludmilla sur la tempe en même temps qu’il prend la minuscule main de leur fille, tout juste assoupie.
— Si ça peut te rassurer, pourquoi pas… Après tout, elle a déjà gardé la petite quelques fois…, déclare-t-il, prêt à accepter ce compromis s’il permet de tranquilliser son épouse.
Ce sera la première fois que la petite passera la nuit loin d’eux, et il faut beaucoup de courage à Ludmilla pour envisager de se séparer de son bébé. La jeune mère va reposer Léa avec douceur dans le landau qui lui sert de lit, puis elle sort son petit coffre à couture. Sans doute a-t-elle quelques vêtements à raccommoder, songe Isaac en allant s’installer dans son fauteuil avec son violon.
Ludmilla réfléchit à toute vitesse. Ce n’est pas la première fois que son esprit est envahi de sombres pensées, mais c’est la première fois qu’elle agit de façon tangible en fonction d’elles. Elle va chercher dans l’armoire la petite cape en feutrine bleu nuit qu’elle a confectionnée peu après la naissance de Léa. Avec précaution, elle entreprend de découdre une partie de la doublure en coton de la capuche, puis, alors qu’Isaac est plongé dans l’étude d’une de ses partitions, elle place à l’intérieur du vêtement une feuille de carnet pliée en quatre, une feuille presque aussi fine que du papier à cigarette. Ludmilla ferme les yeux pour palper l’étoffe, sourit légèrement quand elle est sûre qu’on ne sent absolument pas le papier au toucher. Puis elle recoud minutieusement la doublure de la capuche, contemple le résultat d’un air aussi satisfait que mélancolique.
Quoi qu’il puisse arriver désormais, Léa sera protégée.
Ludmilla y a veillé.
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