Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 27 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 26

 

Charlotte secoue vigoureusement les draps par la fenêtre d’une des pièces du château. Puis elle tape les oreillers contre les blocs de pierre de taille, avec une violence inédite, celle du chagrin. Elle frappe, frappe si fort que le tissu du coussin qu’elle tient entre ses mains finit par se déchirer, déversant toutes ses petites plumes blanches dans les airs. Un bref instant, c’est comme s’il neigeait dans la cour du château. Charlotte observe les flocons de plume qui volettent et tournoient dans le froid de décembre. Elle aurait envie de hurler le plus fort qu’elle peut, jusqu’à se briser la voix, jusqu’à avoir les poumons en feu, tellement tout, absolument tout, lui semble injuste et dégueulasse.

Dégueulasse, le mot est juste, quand bien même c’est Julien qui l’a utilisé le premier, et contre elle qui plus est. En octobre dernier, quand son frère avait appris qu’elle travaillait pour les soldats allemands stationnés au village, il était venu l’attendre en bas du chemin qui serpente jusqu’à l’église. Henri lui avait dit qu’elle terminait vers quinze heures, après que les Boches avaient déjeuné et que Charlotte avait tout rangé, nettoyé, astiqué. Alors il avait patienté, assis sur le muret du cimetière, le regard rivé sur la route. Dès qu’il avait aperçu au loin son vélo bleu, il s’était levé d’un bond pour lui faire un signe de la main. La jeune fille avait souri, heureuse et surprise que son frère vienne la chercher : la semaine suivante, il devait retrouver son emploi à la biscuiterie de Flonghem, le village à trois kilomètres de Sabran-sur-la-Lys, et il n’aurait plus beaucoup de temps libre à lui accorder.

Sa joie n’avait pourtant été que de courte durée, car, aussitôt, Julien l’avait attaquée :

— Comment peux-tu te mettre à leur service ?

En comprenant les intentions de son frère, elle avait immédiatement voulu mettre fin à la conversation.

— J’ai déjà eu la même discussion avec papa une dizaine de fois, pas besoin que tu t’y mettes.

Elle avait fait mine de remonter en selle, le visage fermé, mais Julien lui avait attrapé l’avant-bras, dans un geste plus désespéré qu’agressif. Depuis qu’il était revenu en septembre, Charlotte ne reconnaissait plus le frère qu’elle avait tant adoré et admiré, enfant : il était devenu taciturne, colérique, taiseux. Elle ne l’avait pas vu sourire une seule fois depuis sa libération. Pas une seule fois. Suzanne, sa femme, ne se confiait pas beaucoup, mais il suffisait de voir ses yeux tristes, lors du déjeuner dominical, pour comprendre que leur couple battait de l’aile. La petite Violette commençait à se laisser apprivoiser, mais c’était toujours vers sa mère qu’elle se tournait en premier, quand elle avait fait une bêtise ou se blessait.

Charlotte avait défié son frère du regard.

— Que crois-tu que tu pourras m’empêcher de faire, au juste ?

Il s’était laissé retomber sur le muret dans un soupir.

— Comment ma propre sœur peut-elle me trahir ? avait-il murmuré, plus pour lui-même.

— Je ne t’ai jamais tourné le dos, avait-elle répliqué, piquée au vif par cette accusation absurde.

Ce n’était pas parce qu’elle aimait Tobias qu’elle était acquise à Hitler, bon sang !

— Tu n’as aucune idée de ce que j’ai vécu, là-bas… Tu n’as aucune idée de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font à ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis…, avait-il soufflé en serrant les poings d’impuissance.

— C’est vrai, je n’en ai aucune idée, et tu veux savoir comment ça se fait ? Eh bien, figure-toi que mon frère est rentré de stalag et que, depuis, il n’a rien raconté à personne, ou, en tout cas, pas à moi ! s’était écriée Charlotte.

Julien s’était caché le visage entre les mains et, un instant, la jeune fille avait craint qu’il n’éclate en sanglots, ce qui aurait été aussi inédit qu’embarrassant pour tout le monde. Puis il avait relevé la tête, le regard de nouveau glacial. Il s’était redressé et était parti sans prononcer un mot. Charlotte l’avait rattrapé à vélo, mais il avait poussé son guidon jusqu’à ce qu’elle manque de tomber, en criant :

— Laisse-moi, je ne veux pas te parler. Je ne veux pas parler à qui que ce soit !

Tout aurait pu en rester là. La jeune femme avait le plus possible évité son frère depuis, et le dimanche, ils se contentaient de se tolérer l’un l’autre sans s’adresser la parole lors du déjeuner. Comme il lui semblait loin le temps où, à l’école, quand un autre enfant osait tenter de lui chercher querelle, elle levait le menton d’un air bravache en déclarant : « Si tu t’en prends à moi, j’appellerai mon grand frère Julien, et tu verras… » Comme il lui semblait loin, le temps où elle s’asseyait sur la balançoire de la voisine tandis que Julien y grimpait debout, impulsant un élan si vif que Charlotte en criait de joie…

Tout aurait pu en rester là, peut-être. Mais, malheureusement, les rumeurs sur Charlotte et le soldat dont elle se serait « amourachée », comme disaient les gens les plus polis, s’étaient propagées peu après, et avaient enflé au point que Julien ne pouvait plus les ignorer. Non seulement sa sœur était au service des Allemands qui occupaient leur village et s’y croyaient comme chez eux, mais, en plus, elle allait jusqu’à frayer avec l’ennemi, jusqu’à offrir à l’un d’entre eux sa vertu, sa dignité, son cœur  ? Comment une telle ignominie pouvait-elle être possible ?

Désormais, Julien la traitait comme si elle n’était guère plus qu’une épluchure de rutabaga collée sous la semelle de sa chaussure. Une épluchure un peu collante, un peu gênante, mais qu’on pouvait pourtant se contenter d’ignorer tout en la piétinant à chaque pas.

Il n’avait pas fallu longtemps pour qu’un cataclysme invisible vienne tout ravager. Une scène anodine, mais une étape de plus dans l’éloignement. Le délitement.

Hier, dimanche, Marthe n’a mis que quatre assiettes à table.

Lorsque Charlotte, surprise, l’a questionnée, sa mère s’est contentée de répondre que son frère, Suzanne et Violette ne viendraient pas.

— Comment ça, ils ne viendront pas ?

Leur mère n’avait jamais autorisé Oscar à ne pas être présent au déjeuner dominical, alors même que personne ne savait jamais dire où il se trouvait !

— Ils ne viendront plus, a corrigé Marthe, posant sans délicatesse sur la table une carafe remplie d’eau du robinet.

Interdite, Charlotte a attendu que sa mère s’explique, mais rien n’est venu.

— C’est… à cause de moi, c’est ça ? a-t-elle fini par lancer, déjà furieuse, mais Marthe a continué à aller et venir en cuisine sans répondre.

Alors Charlotte s’est ruée à l’extérieur, courant jusqu’à la petite maison de son frère, à quelques rues de là. Elle a tambouriné sur la porte en bois de toutes ses forces, pressée de se confronter à lui, pressée qu’il lui explique en la regardant droit dans les yeux pourquoi il ne souhaitait plus la voir.

Suzanne a ouvert et s’est dépêchée de sortir en tirant la porte derrière elle.

— Ce n’est pas une bonne idée de venir ici, ton frère est très…, a-t-elle commencé avant que Julien ouvre la porte à la volée.

Aussitôt, Suzanne a disparu à l’intérieur, laissant Charlotte seule face à son frère.

— Qu’est-ce que tu fais là ? a-t-il demandé, les yeux lançant des éclairs.

— Qu’est-ce que tu fais là ? a répété Charlotte, les yeux lançant autant d’éclairs.

— Écoute-moi bien, parce que c’est la dernière fois que je t’adresse la parole. Tu déshonores toute notre famille, et je ne veux plus rien avoir à faire avec toi. Je ne suis pas resté prisonnier en Allemagne pendant près de trois ans pour rentrer et découvrir que ma sœur couche avec un de ces pignoufs ! Je ne veux plus que tu mettes les pieds chez moi, et je ne veux plus que tu approches ma femme ou ma fille, c’est compris ?

Le ton de Julien était si haineux que Charlotte a frissonné. Elle s’attendait à de la colère, mais pas à lire tant de dégoût dans le regard de celui avec qui elle a grandi, celui qui l’a toujours protégée des éclats de son père ou des moqueries des autres enfants. Bouche bée, elle n’a pas su quoi répondre face à tant d’animosité. Alors c’est à ça que tenaient les liens du sang ? À… rien ?

— Tu as compris ? a répété Julien, presque menaçant.

Il a fait un pas en avant juste pour que Charlotte recule à son tour. Sonnée, elle a hoché la tête avant de battre en retraite.

A accepté d’avoir perdu son frère, comme ça, en un clin d’œil.

Mais ce matin, quand l’oreiller éclate et disperse toutes ses plumes dans les airs, la jeune fille voit encore et encore la scène de la veille, entend les terribles paroles de son frère, et la sidération laisse place à une rage sourde. Le monde entier va-t-il finir par lui tourner le dos, en refusant de comprendre qu’elle est seulement tombée amoureuse ?

Soudain, ce sont les larmes qui la prennent par surprise. De gros et lourds sanglots qui enflent dans sa gorge sans qu’elle les y ait autorisés. Elle se laisse glisser contre le mur de la pièce, oublie la fenêtre grande ouverte, insensible à l’air glacé qui vient mordre ses joues rougies, son cou découvert et ses doigts fins.

Combien de temps reste-t-elle ainsi, à pleurer tout son soûl ? Elle n’en a aucune idée, elle est comme hors du monde, et même la possibilité de se faire surprendre par le commandant Wenzel ou des officiers ne lui fait ni chaud ni froid.

Heureusement pour elle, c’est Tobias qui la découvre là, et qui s’empresse de refermer la porte derrière lui. Il écoute les phrases hachées et embrouillées de la jeune femme, la prend dans ses bras pour la réconforter, lui caresse les cheveux avec douceur pour l’apaiser, lui chuchote des « chhh » à l’oreille pour qu’elle se calme petit à petit. Démuni devant sa tristesse, il finit par lui demander si elle préférerait qu’ils cessent de se fréquenter ; il ne veut pas que toute sa famille se détourne d’elle, il ne veut pas que quiconque puisse lui faire du mal, il ne veut pas que leur amour devienne pour elle un fardeau au quotidien, d’autant qu’il n’a pas le pouvoir de faire taire les ragots et les mauvaises langues.

Charlotte cesse d’un seul coup de pleurer, lève les yeux vers le seul encore capable de lui apporter du bonheur et de l’aimer sans la juger.

— C’est ce que tu voudrais, toi ? Qu’on ne se voie plus ? demande-t-elle, hagarde.

— Bien sûr que non. Tu es plus précieuse que l’air que je respire, tu le sais, non ? Je ne suis sans doute pas le plus doué pour dire de belles choses, je ne suis pas poète, mais ce que je sais, c’est que, depuis que je t’ai rencontrée, la guerre a enfin un sens pour moi…

Charlotte fronce les sourcils, ne comprenant pas ce que Tobias essaye de lui dire.

— J’ai enfilé cet uniforme parce qu’on m’y a obligé. Je suis venu en France parce qu’on m’y a obligé. J’ai combattu d’autres soldats, j’ai tué des hommes parce que c’est ce qu’on attendait de moi. J’ai fusillé des otages dont j’ignorais tout uniquement parce que, si je ne le faisais pas, c’est moi qu’on aurait fusillé ensuite. Toute cette guerre n’a jamais eu le moindre sens pour moi. Mais depuis que je t’ai aperçue sur ton vélo, cet après-midi d’août, elle en a enfin un, parce que, sans elle, jamais je ne t’aurais trouvée. Tu comprends ça ? explique-t-il avec une émotion contenue.

Charlotte acquiesce, esquisse un sourire. Elle attrape sa besace en cuir qui est restée au sol, fouille à l’intérieur pour en ressortir un petit paquet rectangulaire emballé de papier journal.

— C’est un cadeau, précise-t-elle timidement en le tendant à Tobias.

— Mais… ce n’est pas encore Noël !

— Je n’ai pas envie d’attendre. Personne ne peut dire s’il sera encore en vie demain, philosophe-t-elle en l’observant qui arrache le papier. Et puis… je me suis dit que ça t’aiderait, comme tu parais souvent regretter de ne pas être poète !

Tobias découvre un livre aux coins cornés et à la couverture défraîchie. Les Pleurs, Marceline Desbordes-Valmore.

— Il n’est pas neuf, mais c’est le recueil que je préfère. Je l’ai lu des centaines de fois, je l’ai gardé sur ma table de chevet jusqu’à aujourd’hui, raconte-t-elle dans l’espoir qu’il comprenne à quel point ce livre est précieux à ses yeux.

— Tu es sûre que tu veux me l’offrir ? demande Tobias en chiffonnant le papier journal.

— Oui, de toute façon, je connais presque tous les poèmes par cœur, déclare Charlotte avec une fierté non dissimulée.

— Ah, vraiment ? sourit Tobias, prêt à vérifier les dires de la jeune femme.

Celle-ci pose sa main sur le recueil avant qu’il ne l’ouvre au hasard.

— Attends. Tu sais à quel point je crois aux signes… Le poème sur lequel tu vas tomber, ce sera le nôtre pour toujours, ensuite…, déclare-t-elle, la voix empreinte d’une solennité rare chez elle.

Tobias l’embrasse sur la tempe, laisse longtemps ses lèvres posées sur la peau laiteuse, en profite pour humer l’odeur des cheveux de Charlotte. Cette odeur qu’il a appris à connaître et à reconnaître, à aimer et à désirer, et aussi à imaginer, le soir quand il cherche le sommeil et évite à tout prix de se demander ce que l’avenir lui réserve.

Puis il ouvre le livre avec son index, le lève pour que Charlotte ne puisse voir le poème qui s’offre à lui. Il baisse les yeux pour en lire le titre à voix haute : Solitude.

Charlotte hoche la tête, comme si elle approuvait le hasard. Elle se love contre lui et récite :

La vois-tu comme moi cette étoile brillante ?

Ressens-tu ma tristesse en regardant les cieux ? Non, la nuit pour moi seule est rêveuse et brûlante, Et seule j’y revois la douceur de tes yeux.

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