Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 34 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 1982

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CHAPITRE 33

 

Janvier 1982

 

Antoine est mort depuis près de six mois déjà, mais chaque fois qu’Ève va chercher le courrier du jour à la boîte aux lettres, elle fond immanquablement en larmes en voyant les lettres adressées à celui qui aura partagé sa vie durant plus de trente-deux ans. Rien que les trois mots « Monsieur Antoine Dupleyssis » la font vaciller de chagrin et de vertige face à la vie solitaire qui s’étend désormais devant elle, aussi large et monotone qu’une autoroute.

Trente-deux années de mariage. Pour leurs noces de cuivre, Antoine avait eu le mauvais goût de lui offrir une série de casseroles en cuivre. Ève avait pesté, regrettant à voix haute que son mari ne puisse jamais se montrer un tant soit peu romantique. Pour leurs trente ans de mariage, elle avait secrètement espéré un collier de perles, mais elle n’avait eu droit qu’à une douzaine d’huîtres. Antoine s’était esclaffé en lui répétant qu’elle trouverait peut-être une perle dans l’une d’entre elles, ravi de son petit canular.

Son facteur de mari n’était peut-être pas romantique, mais elle ne l’en aimait pas moins pour autant. Elle l’avait accompagné, patiente et déterminée, pendant les quelques mois où la maladie l’avait grignoté, ne laissant à la fin qu’une ombre allongée sur un lit devenu trop grand et toujours trop froid. Et quand il était mort dans son sommeil, à ses côtés, elle avait laissé couler ses larmes en silence en songeant que jamais ils ne fêteraient leurs noces d’ambre. Soixante-trois ans, d’autres s’empresseraient de dire que c’était trop jeune, ou au contraire que c’était déjà un bel âge. Ève, elle, se disait seulement qu’elle n’avait aucune envie de continuer à affronter la vie sans lui.

Ce week-end, leur fille Annie a décidé de prendre le taureau par les cornes, lassée et inquiète de savoir qu’Ève ne fait que broyer du noir depuis l’été dernier.

— Il est temps de te secouer, maman ! a-t-elle déclaré au téléphone avant de quitter sa Lozère d’adoption pour débarquer dans son village natal, Sabran-sur-la-Lys.

Ève a fait la sourde oreille. Mais dès que sa fille a passé le pas de la porte vendredi soir, la veuve a compris ce qu’elle avait en tête.

— J’ai lu dans un livre que le meilleur moyen de faire son deuil, c’était de faire place nette, annonce Annie en sortant le rouleau de sacs poubelles rangés sous l’évier de la cuisine. Le pire, c’est de continuer de vivre comme si rien n’était arrivé.

— Tu veux jeter toutes les affaires de ton père ? Tu plaisantes, j’espère ? s’écrie Ève Dupleyssis d’un ton scandalisé.

Elle tourne sur elle-même dans le salon, fait mentalement la liste de tout ce qui appartenait à Antoine. Son grand cendrier sur pied chromé, toujours à côté de son fauteuil club en cuir marron aux accoudoirs griffés par le chat. Sa casquette de facteur, restée accrochée à l’une des patères depuis son départ à la retraite. Sa collection de chopes de bière, alignées sur l’étagère en bois. Ève prend soin de les dépoussiérer toutes les deux semaines ; la mort d’Antoine n’a en rien changé son rituel de ménage. Son chausse-pied en corne de bœuf posé sur le buffet, qu’il tenait de son père et qu’il n’a jamais utilisé.

— Maman, tu m’écoutes ? Tu m’entends, au moins ? Je ne te dis pas qu’il faut se débarrasser de tout, mais seulement qu’un peu de tri ne peut pas faire de mal…, lance Annie en s’approchant de sa mère d’un air compatissant.

Ève dévisage sa fille, longuement. Se retient de lui faire remarquer à quel point elle ressemble à son père.

— Papa est beaucoup trop présent ici ; tu as besoin de pouvoir respirer, et là, tu suffoques, parce qu’il est partout : il suffit de poser le regard n’importe où pour tomber sur un objet à lui…, explique sa fille dans un sourire triste.

Ève hoche la tête lentement, comme si les paroles d’Annie s’y frayaient un chemin.

— Voilà ce que je te propose : on laisse le salon tel qu’il est, mais on s’attaque à votre chambre. Franchement, ses vêtements ne te serviront à rien, non ? On peut faire des sacs que j’irai déposer aux bonnes œuvres, si tu es d’accord…, suggère Annie.

Une heure plus tard, la jeune femme a persuadé sa mère de se débarrasser de presque tous les habits d’Antoine. Au rebut, les chemises à carreaux qu’il affectionnait tant. Au rebut, les pantalons en velours marron, la seule couleur qu’il tolérait après avoir travaillé durant plus de quarante ans en uniforme bleu marine. Au rebut, les pulls au col en V qu’Annie lui offrait invariablement à chaque Noël.

Ève est assise sur le lit, le cœur aussi lourd que l’encyclopédie en vingt volumes qu’Antoine a achetée il y a des années à un représentant de commerce, simplement parce qu’il ne parvenait plus à se dépêtrer du jeune homme aussi bavard qu’envahissant. Annie sort de l’armoire les ouvrages un par un, les pose sans délicatesse à côté de sa mère, occupée à sentir le peu d’odeur qu’il reste au creux d’une écharpe en laine bordeaux.

— Chaque volume pèse une tonne, c’est n’importe quoi ! On se demande pourquoi papa a acheté ça pour ne jamais les lire…, maugrée-t-elle.

Ève ouvre le premier livre d’un air pensif, le feuillette au hasard. Elle se rappelle comme elle avait taquiné son mari après qu’il avait refermé la porte d’entrée, étonnée qu’il n’ait pas réussi à dire non et qu’il se soit fait délester de plusieurs centaines de francs sans broncher. « Eh quoi, j’ai bien le droit de me cultiver, non ? » avait-il marmonné, bougon. Longtemps, les vingt tomes avaient trôné dans la bibliothèque en verre du salon, puis Antoine avait fini par les remiser dans l’armoire de leur chambre, tout en haut.

Annie jette le dernier volume sur le lit en poussant un soupir de soulagement. Celui-ci dégringole par terre, tombe grand ouvert sur le parquet de la pièce.

— Fais attention, Annie…, murmure Ève en ramassant le livre à la couverture de cuir marron.

Elle le referme, l’époussette avec une sorte de tendresse étrange.

— Qu’est-ce que c’est ? demande soudain sa fille.

Toujours juchée sur un tabouret, elle montre de l’index une enveloppe jaunie qui a dû tomber de l’encyclopédie. Ève l’attrape avec curiosité, déchiffre l’adresse du destinataire à voix haute : « Tobias Winterstein, Vinckestrasse 14, 83026 Rosenheim, Allemagne. » Dans le coin supérieur droit de l’enveloppe, un timbre rouge non oblitéré, à l’effigie du maréchal Pétain. Ève retourne la missive pour voir si l’expéditeur a pris soin de noter des coordonnées, puis elle lit de nouveau tout haut : « C. Vernay, 12, impasse Beausoleil, Sabran-sur-la-Lys, Pas-de-Calais, France. »

— D’où sort cette lettre ? interroge Annie en s’agenouillant devant sa mère.

Ève hausse les épaules, perplexe. L’enveloppe est encore cachetée ; la lettre n’a jamais été envoyée ni lue. Annie s’empare de l’encyclopédie, soudain excitée comme une enfant devant un sapin de Noël. Elle l’ouvre au hasard, tourne quelques pages, pousse un cri quand elle tombe sur une seconde enveloppe.

La même couleur jaunie que la première. Le même destinataire, le même expéditeur. De nouveau, un timbre non oblitéré. De nouveau, l’enveloppe est fermée. Ève caresse les courbes d’encre noire un peu délavées, décontenancée. Annie, elle, attrape soudain le volume par les deux pans de la couverture et le secoue au-dessus du lit. Ève est choquée de la brutalité du geste mais ne dit rien, se contentant d’être soulagée qu’Antoine ne soit pas là pour voir la façon dont sa fille traite des ouvrages qui ont coûté beaucoup d’argent.

Plusieurs lettres tombent sur le dessus-de-lit fuchsia. Annie inspecte un à un les autres volumes, pendant que sa mère ramasse les lettres pour en faire une petite pile qu’elle pose sur ses genoux, incertaine de ce qu’elle est censée faire. Il y en a huit en tout, toutes adressées à ce Tobias Winterstein et envoyées par un mystérieux « C. Vernay », qui ne peut correspondre ni à Henri, ni à Marthe, ni à Julien, les seuls Vernay qu’elle connaît au village.

— Il n’y en a pas d’autres, conclut Annie quelques minutes plus tard. Mais, regarde : cette lettre-ci est décachetée !

Ève prend entre ses mains l’enveloppe qui a été décollée. Le rabat est resté légèrement gondolé.

— Qu’est-ce que tu attends pour l’ouvrir ? demande Annie, fébrile.

— Je ne sais pas si on devrait lire cette lettre… Après tout, elle ne nous est pas adressée…, murmure Ève, qui n’a soudain plus aucune envie d’en savoir plus.

Impatiente, Annie lui arrache l’enveloppe des mains, en sort deux feuillets pliés en deux et recouverts d’une fine écriture penchée vers la gauche. Elle commence à les lire, et sa mère observe la façon dont sa bouche se met en mouvement, quand bien même aucune syllabe n’en sort. Quelques minutes plus tard, Annie prononce un mot, un seul.

— Charlotte.

Ève la regarde sans comprendre, et sa fille précise d’un ton songeur :

— La lettre est signée Charlotte. Charlotte Vernay, donc. Elle a été écrite en juin 1944, il y a près de quarante ans, tu te rends compte ?

Annie tend la main pour attraper les autres lettres, mais sa mère les porte à son cœur d’un air déterminé.

— Elles n’ont jamais été ouvertes, et elles ne nous sont pas destinées ! s’exclame-t-elle avec fermeté.

Annie renonce à contrecœur, lit une seconde fois la lettre qu’elle vient de déchiffrer.

— C’est une lettre d’amour, maman. Cette femme a écrit à son fiancé ; je suppose qu’il s’agissait d’un soldat allemand… Comme c’est romanesque ! ajoute-t-elle, les yeux dans le vague et un sourire radieux aux lèvres.

Ève, elle, ne se sent absolument pas d’humeur joyeuse. La seule question qui la turlupine, c’est de savoir pourquoi et comment Antoine est entré en possession de ces huit lettres qui ne lui sont absolument pas destinées.

Elle a rencontré Antoine quelques années après la guerre, est tombée immédiatement amoureuse de son air d’éternel adolescent et de son côté un peu bravache. Elle avait été séduite, bien sûr, par son passé dans la Résistance ; ça lui avait donné l’impression d’être en sécurité, à ses côtés. Et elle l’avait été, d’ailleurs. Très vite, elle s’était installée à Sabran-sur-la-Lys avec lui, même si s’enterrer à la campagne n’avait pas particulièrement fait partie de ses rêves d’avenir. Mais voilà ; par amour, on était prêt à bien des choses ! Antoine était un peu le Don Juan du village, d’après ce qu’on lui avait raconté : nombreuses étaient ses conquêtes, mais aucune d’elles n’avait réussi à ravir son cœur, apparemment. Aucune jusqu’à elle, donc.

Et pourtant, aujourd’hui, alors qu’elle tient toujours le paquet de lettres contre elle, il lui revient en mémoire une parole que sa belle-mère avait eue le jour de leur mariage, juste après la sortie de l’église. « Je suis soulagée qu’il ait enfin oublié cette Charlotte ! » avait-elle déclaré d’un ton satisfait.

Quand, étonnée, elle avait interrogé Antoine, il s’était contenté de secouer la tête en levant les yeux au ciel : « Ma mère dit beaucoup d’idioties, tu sais. Je ne me souviens même pas d’une Charlotte, c’est dire ! » Ève avait choisi de lui faire confiance, et, de ce qu’elle en savait, Antoine ne l’avait jamais trahie. Il avait été un mari fidèle et respectueux.

Malgré tout, avant de la rencontrer, il avait aussi eu un passé. Un passé dont elle ignorait presque tout, en réalité. Il avait donc bien connu une Charlotte, une femme qui, à en croire la lettre qu’Annie avait lue, était amoureuse d’un autre. Antoine était facteur, et il n’aurait sans doute eu aucun mal à intercepter le courrier que la jeune femme envoyait à son soldat allemand.

Ève déteste imaginer que son mari ait pu mal agir, mais elle ne voit aucune autre explication, d’autant qu’Antoine lui a déjà raconté, il y a bien longtemps, que, pendant la guerre, il lui était arrivé de subtiliser d’odieuses lettres de dénonciation adressées à la Kommandantur… Il était donc tout à fait en mesure de récupérer d’autres envois.

— Qu’est-ce qu’on fait de ces lettres, maman ? On les jette ? interroge Annie en passant la main devant les yeux distraits de sa mère.

Ève revient à la réalité, baisse la tête vers les enveloppes.

— Je pense… Je pense que la meilleure chose à faire serait tout simplement de les envoyer à l’adresse indiquée. On ne peut rien faire de plus, alors… Advienne que pourra…, murmure-t-elle en se mordant la lèvre.

Au moins, elles seront débarrassées de ces missives. Si elle songe un instant à les jeter à la poubelle, elle écarte aussitôt cette idée. Il lui semble plus louable de les faire voyager jusqu’en Allemagne. Elle n’a aucune idée de ce qu’Antoine a fait et des conséquences que ses choix ont pu avoir, mais entre détruire et réparer, elle ne peut se résoudre à la première option.

Quand bien même elle a le sentiment dérangeant de trahir son époux.

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