Aux quatre vents
Chapitre 1944
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CHAPITRE 35
Août 1944
Il aura fallu moins d’un mois pour que tout Sabran-sur-la-Lys soit au courant de la palpitante nouvelle.
La fille Vernay s’est fait engrosser par son Boche juste avant qu’il prenne le large. Les différentes versions vont bon train, mais toutes se résument à ce résultat et peu importe, finalement, le degré de grossièreté de la formulation.
En moins d’un mois, il s’est pourtant passé d’autres choses bien plus essentielles, mais les concierges ne retiennent que le scandaleux. La radio qui grésille dans le salon d’Adélaïde Prévost parle de l’avance des Alliés, du recul inéluctable des Allemands avant qu’ils soient enfin boutés hors de France. Charlotte se demande pourquoi il a fallu qu’ils débarquent en Normandie plutôt que dans le Pas-de-Calais, comme ça semblait être prévu. Est-ce qu’ils auraient pu, simplement, se tromper de plages ? Est-ce qu’un second débarquement va avoir lieu ?
Le hasard, ou le destin, a voulu que le jour où son père l’a mise à la porte soit aussi le jour où son frère Oscar a été arrêté. La nuit d’avant, un train avait déraillé en gare de Saint-Omer et plusieurs lignes téléphoniques avaient été coupées. Aucune victime à déplorer, mais ce n’est pas ce qui atténue la fureur des Allemands, bien plus violents ces dernières semaines. On racontait qu’ils se comportaient comme des animaux blessés, avec une agressivité inouïe, celle de ceux qui savent qu’ils vont bientôt succomber et qu’il n’y a plus rien à espérer. Il y avait eu des otages fusillés juste pour l’exemple, à Flonghem et à Briskerque, apparemment pour une vulgaire histoire de croix gammées barbouillées de bouse de vache…
Charlotte n’avait pas vu de changements, au château, mais, de toute façon, elle ne risquait plus d’être le témoin de quoi que ce soit, puisque le commandant Wenzel l’avait informée le matin même qu’il n’aurait désormais plus besoin de ses services. De longues explications n’avaient pas été nécessaires : Charlotte avait senti l’effervescence du départ à la hâte, de la fuite des soldats pressés de quitter les lieux.
Vendredi dernier, aux aurores, la jeune femme avait attendu devant le café de ses parents que sa mère sorte pour aller faire la queue chez l’épicier. Dès qu’elle l’avait aperçue dans la rue, elle l’avait suivie sur quelques dizaines de mètres, juste le temps d’être suffisamment loin pour qu’il n’y ait pas de danger que son père les aperçoive ensemble. Quand elle avait attrapé sa mère par l’avant-bras, celle-ci avait poussé un petit cri de surprise.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Si ton père nous voit…, avait commencé Marthe, l’air si apeurée que Charlotte en aurait presque eu pitié.
— Je veux seulement savoir ce qui est arrivé à Oscar. J’entends tout et n’importe quoi, j’ai besoin de savoir ce qui est vrai. Est-ce qu’il va bien ? avait interrogé la jeune femme.
Après avoir poussé un long soupir et regardé de part et d’autre pour s’assurer que la rue était déserte, Marthe avait expliqué à sa fille que les Feldgendarmes étaient venus arrêter son frère. Même s’il n’avait pas été pris sur le fait d’une action de sabotage, il était fortement soupçonné, et surveillé, depuis un moment déjà.
— Tu te rends compte, pour une fois que ton frère était à l’appartement, il a fallu que ce soit le jour où la police débarque…, s’était lamentée Marthe, les yeux brillants.
Les Feldgendarmes avaient trouvé toute une caisse d’armes et de munitions sous son lit, et ça avait bien sûr suffi pour qu’ils l’emmènent manu militari, sourds aux supplications de sa mère.
— Où est-il, à présent ? Que va-t-il devenir ? avait demandé Charlotte.
Marthe avait haussé les épaules, désespérée.
— Il est passé devant un tribunal militaire la semaine dernière.
La jeune femme avait attendu la suite, mais sa mère s’était effondrée en larmes, incapable de retenir ses gémissements.
— Il va être fusillé, c’est ça ? Dis-moi, maman, je t’en prie, avait murmuré Charlotte, la voix brisée par l’émotion.
— Il a été condamné à cinq ans de prison en Allemagne pour détention d’armes. Il est à Béthune pour le moment, personne ne sait quand il va être transféré… là-bas, avait soufflé Marthe en s’appuyant au mur pour ne pas vaciller.
Charlotte aurait voulu réconforter sa mère. Lui assurer que la guerre était sur le point de s’achever et qu’Oscar ne partirait jamais pour l’Allemagne. Lui promettre que son frère était le garçon le plus débrouillard et malin au monde, et qu’il trouverait forcément un moyen de s’évader, avant ou après le départ du convoi. Mais sa gorge était restée sèche, vide de mots. Au bout de quelques minutes, Marthe avait repris son souffle, avait essuyé ses larmes pour se redonner contenance.
— Je dois y aller. Après, il y aura trop de monde chez l’épicier, et ton père sera en colère que je l’aie laissé tout seul au café. Tu sais, ce n’est pas facile pour nous…, avait-elle déclaré, soudain amère.
Charlotte avait hoché la tête avant de s’écarter pour la laisser passer.
— Excuse-moi, maman. Je ne voudrais pas te retarder, avait-elle riposté d’un ton tout aussi acerbe.
Marthe l’avait dévisagée longuement, espérant peut-être lui faire baisser les yeux. En vain. Alors elle avait ajouté, en fixant le ventre de Charlotte qui commençait, tout doucement, à se voir :
— J’aurais aimé que mes fils soient moins courageux. Et j’aurais aussi aimé que ma fille soit moins bornée.
— Moi, j’aurais aimé que mes parents soient plus aimants, avait aussitôt assené la jeune femme. Mais il faut croire que, dans la vie, on a rarement ce qu’on souhaite, n’est-ce pas ?
Elle avait tourné les talons, incapable de comprendre comment une mère qui avait failli perdre son fils aîné dans un stalag et qui venait de voir son second fils arrêté pouvait encore rejeter un de ses enfants.
Il aurait été facile pour Charlotte de se laisser dépérir petit à petit. Aucune des quatre lettres qu’elle avait écrites à Tobias depuis son départ pour Düsseldorf n’avait reçu la moindre réponse. Elle refusait de croire qu’il l’avait oubliée, mais elle craignait de plus en plus qu’il soit mort ou prisonnier quelque part. Ou peut-être que ses parents avaient ouvert les missives et les avaient aussitôt jetées, honteux que leur fils ait pu s’amouracher d’une Française ? Ou alors ses parents les avaient bien reçues, mais eux non plus n’avaient aucune idée d’où se trouvait leur fils ?
Elle avait changé d’adresse, avait pris soin de le lui indiquer dans ses envois, mais, malgré tout, elle ne manquait pas de surveiller la boîte aux lettres de ses parents. De toute façon, elle avait toujours été la seule, depuis toute petite, à aller relever le courrier en fin de matinée. Le jour où elle était partie, elle avait conservé la petite clé ronde de la boîte, l’unique qui existait, et il n’était même pas venu à l’idée de son père de la lui réclamer…
Elle avait fini par annoncer sa grossesse à Tobias dans la dernière lettre qu’elle avait postée, dans l’espoir secret que cette nouvelle inattendue le ferait réagir. Il allait être père, après tout !
Encore une fois, en vain.
Elle essayait de ne plus penser au moineau qui était venu s’écraser contre la fenêtre de sa chambre. Elle essayait de ne plus croire aux signes mais seulement aux coïncidences.
Il aurait été facile pour Charlotte de se laisser dépérir petit à petit. Comme son ventre s’était arrondi, chaque sortie dans le village lui attirait des regards réprobateurs ou des volées d’insultes. À présent que tout le monde savait que ses parents l’avaient mise dehors, personne n’avait plus la moindre retenue. Elle n’était plus qu’une traînée à la botte des Boches, une traîtresse à sa patrie, et on lui promettait régulièrement que, quand l’heure de la Libération sonnerait, la vengeance serait terrible. Elle ne recevait pas de lettres de Tobias, mais les petits mots orduriers et menaçants glissés à son intention dans la fente de la porte d’Adélaïde Prévost fleurissaient jour après jour. Charlotte avait peur que sa logeuse en vienne à la mettre dehors, d’autant que, souvent, cette dernière n’hésitait pas à ouvrir de son propre chef les petits papiers pliés pour déchiffrer elle-même les noms d’oiseaux. Mais, chaque fois, la veuve Prévost se contentait de chiffonner la feuille et de la jeter dans la cheminée éteinte. Charlotte la scrutait d’un air interrogateur et craintif. Quand la logeuse s’en rendait compte, elle se contentait de répéter la même phrase, suffisante d’après elle :
— J’ai besoin d’argent, alors tant que tu payeras, tu resteras.
Il aurait été facile pour Charlotte de se laisser dépérir petit à petit. Depuis aujourd’hui, elle n’avait plus de travail. Plus de travail, et plus de revenus. Ses rêves de devenir sténodactylo s’étaient envolés depuis belle lurette, mais son besoin d’un toit au-dessus de ses épaules, pour elle et son bébé à venir, se faisait de plus en plus essentiel. Elle n’avait donc pas le loisir de se laisser aller à s’apitoyer sur son sort : il lui fallait retrouver un emploi, et vite.
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