Aux quatre vents
Chapitre 28 - Mars 1944
CHAPITRE 28
Mars 1944
C’est Clara qui a convaincu Charlotte de venir ici, ce soir. Pourtant, la jeune femme n’avait aucune envie de braver le couvre-feu ; elle aurait préféré rester dans son lit, emmitouflée sous plusieurs couvertures de laine pour tenter de se réchauffer, à lire un roman ou à rêvasser en pensant à son Tobias. Mais Clara en a décidé autrement :
— Je viendrai te chercher à vingt-deux heures précises, alors mets une belle robe et tiens-toi prête ; tu verras, on va s’amuser et ça te changera les idées ! a-t-elle insisté cet après-midi, alors qu’elles faisaient la queue à la mairie pour retirer des bons pour le chauffage.
Charlotte a eu beau protester, son amie n’en a pas démordu. Elle lui trouvait triste mine, depuis sa rupture avec son soldat allemand, et elle s’était mis en tête de la faire penser à autre chose. Devant tant d’attentions, Charlotte se sentait parfois mal à l’aise de mentir à sa meilleure amie, mais elle essayait de se persuader qu’elle n’avait pas eu d’autre choix. Pour faire taire les rumeurs au village, elle ne pouvait plus se permettre que quiconque soit dans la confidence. Aux yeux de tout le monde, l’idylle entre la fille Vernay et le Boche avait duré moins de temps qu’un orage, et les habitants étaient passés, comme Charlotte l’escomptait, à autre chose, à savoir le couple Desmaroux qui, semblait-il, s’enrichissait outrageusement grâce au marché noir. Des savonnettes à huit francs, des paquets de cigarettes à cinquante francs ! Heureusement que les Flament avaient un peu de moralité et ne pratiquaient pas des prix si outranciers en revendant les récoltes de leur ferme, sinon tout le village finirait par crier famine…
Des petits cailloux tintent contre la fenêtre de la chambre de Charlotte. Un coup d’œil à sa montre lui confirme que Clara est ponctuelle, comme toujours : il est exactement vingt-deux heures. La jeune femme repose son livre, soupire en comprenant qu’elle n’a plus le choix. Sans entrain, elle enfile sa robe de velours vert sombre, ne prend même pas la peine de se regarder dans le miroir de sa coiffeuse ou de passer un coup de brosse dans ses cheveux détachés. Elle entrouvre la porte de sa chambre, s’assure que toutes les lumières sont bien éteintes, écoute quelques instants le lourd ronflement de son père, de l’autre côté de la cloison. Elle ne sait même pas si Oscar est là ou non ; toute la famille a pris l’habitude d’ignorer ce qu’il fait et où il se trouve…
Quand elle retrouve Clara dans la rue, celle-ci est dissimulée dans un renfoncement du mur. Les deux amies s’empressent de filer à travers les rues du village, à la fois inquiètes et fébriles à l’idée de croiser une patrouille de soldats ou de gendarmes. Enfin, elles arrivent à la grange abandonnée, celle-là même où Charlotte a coutume de retrouver Tobias. Elles entrent, éblouies par la lumière inhabituelle et surprises par le volume de la musique, qu’on n’entendait quasiment pas de l’extérieur. Sur une scène imaginaire, deux accordéonistes coiffés d’un béret s’en donnent à cœur joie, alternant des airs de java et de tango, pendant qu’une petite cinquantaine de jeunes gens dansent et virevoltent avec enthousiasme.
Un bal clandestin.
Charlotte a déjà participé à plusieurs de ces soirées improvisées, mais c’était avant Tobias. Au printemps dernier, elle était comme toutes ces filles, à rêver de la liberté de danser, à être émoustillée à l’idée de rencontrer un « gars bien » lors d’un de ces dancings prohibés, à avoir l’impression de lutter contre Hitler et Pétain rien qu’en se déhanchant outrageusement. Le Maréchal affirmait que la danse était immorale dans un pays en guerre, dans un pays en deuil, dans un pays où des milliers d’hommes étaient prisonniers en territoire ennemi, et eux dansaient encore plus pour oublier le quotidien, les privations, les restrictions, les interdictions ; tous ces mots en « -tion » qu’ils ne pouvaient plus supporter.
Mais ça, c’était avant Tobias. Depuis, Charlotte ne voit plus l’intérêt d’aller à des bals alors que lui n’est pas là pour la faire tourner, pour la prendre par les hanches, pour la serrer contre lui. Elle veut être avec lui, ou bien seule. Pas de demi-mesure pour un cœur amoureux pour la première fois.
Clara est déjà au milieu de la piste, collée contre Pierre, son mari. Tout sourires, elle swingue au rythme de l’accordéon, et fait signe à Charlotte de la rejoindre. Assise sur un ballot de paille, celle-ci fait non de la tête et ne bouge pas d’un pouce. Clara attend que le morceau s’achève pour venir s’asseoir à côté d’elle, tout essoufflée.
— Regarde-toi, ma belle ! Tu ne fais aucun effort… Attends voir, s’écrie-t-elle en fouillant dans son petit sac à main pour en ressortir un tube de rouge à lèvres.
Sans attendre l’accord de Charlotte, elle approche le rouge pour en maquiller ses lèvres. La jeune femme se laisse faire pour éviter une dispute avec son amie.
— Voilà, c’est nettement mieux comme ça ! Et maintenant, je veux que tu t’amuses un peu ! Crois-moi, il n’y a pas qu’un homme sur Terre…, lance-t-elle avant de retourner au milieu des danseurs.
Charlotte esquisse une moue, mais se lève malgré tout pour tenter de se mêler à la petite foule. Après tout, elle ne va pas rester toute la soirée assise dans un coin, autant essayer de se divertir un tant soit peu… Elle commence à se trémousser au son d’une reprise de Je suis swing, une chanson au rythme entraînant qu’elle adore et fredonne régulièrement. D’humeur plus légère, elle ferme les yeux pour prendre la mesure. Quand elle les rouvre, elle se retrouve nez à nez avec Antoine, qui a troqué son uniforme de facteur contre un pantalon noir et une chemise blanche aux bras retroussés. Il l’observe d’un regard torve en se dandinant devant elle.
— Je n’ai aucune envie de danser avec toi, assène-t-elle suffisamment fort pour qu’autour d’eux plusieurs personnes tournent la tête avec curiosité.
Un instant, Antoine paraît décontenancé, mais dès qu’il s’aperçoit qu’il est au centre de l’attention il fait le choix de s’esclaffer grossièrement.
— Parce que tu crois que moi je pourrais avoir envie de m’afficher avec une traînée comme toi ? Tu prends tes rêves pour la réalité, ma pauvre : aucun homme ne voudrait toucher une fille aussi souillée que toi ! s’exclame-t-il bien haut, pour que tout le monde entende.
Loin de se sentir humiliée par les paroles d’Antoine, Charlotte le dévisage sans cesser de danser devant lui. Son nez luisant de gras et de sueur, ses petites lunettes qui glissent et qu’il fait remonter d’une grimace digne d’un gamin de cinq ans… Elle prend un regard faussement blessé et s’approche de son oreille pour lui murmurer :
— Tu ne lui arriverais pas à la cheville, de toute façon.
Aussitôt, elle s’écarte et tourne les talons pour se mêler aux autres jeunes gens qui ne font plus attention à elle. Tout en fredonnant les dernières paroles de la chanson – « Je suis swing, oh je suis swing, c’est fou, c’est fou c’que ça peut m’griser… » –, elle sort de la grange dans la nuit noire, bien décidée à ne plus céder aux demandes de Clara et à ne plus aller au moindre bal sans Tobias à son bras.
En remontant le chemin le long du canal pour retourner au village, elle aperçoit au loin l’estafette des gendarmes, signe que la fête est sur le point de s’achever. Elle pense à Tobias, très fort, comme s’il pouvait suffire d’une pensée pour le faire apparaître, là, devant elle.
Le cœur lourd, elle songe que, si le jeune homme avait été à ses côtés ce soir, il aurait envoyé valser Antoine d’un bon coup de poing dans le visage. Et comme son soldat est un gentleman, il lui aurait même retiré sa paire de lunettes avant de lui écrabouiller le nez.
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