Aux quatre vents
Chapitre 1982
OceanofPDF.com
CHAPITRE 44
Avril 1982
Wilhelm Döderlein, détective de son état, a toujours aimé les défis. Tout-petit déjà, il sortait en cachette de chez lui pour explorer les poubelles des voisins de la ruelle dans laquelle il habitait. Il s’amusait à reconstituer les factures ou, plus rarement, les lettres déchirées en morceaux et jetées au rebut, il menait l’enquête pour comprendre pourquoi tel objet en état de marche avait bien pu se retrouver dans la poubelle, il tenait même un petit carnet où chaque double page était consacrée à l’un de ses voisins et aux informations qu’il détenait sur chaque famille. Le point culminant de sa carrière de détective junior avait été atteint lorsque Mme Strauss lui avait demandé de retrouver son chien, un beagle qui avait mystérieusement disparu de chez elle pendant la nuit. Du haut de ses neuf ans, Wilhelm était parvenu avec brio à résoudre ce qui semblait à tout le monde une énigme insoluble. Bon, en réalité, Mme Strauss n’avait absolument rien demandé au jeune garçon ; il l’avait simplement entendue se lamenter dans son jardin en criant « Max ! » à de multiples reprises, et son radar de limier en herbe s’était aussitôt déclenché. Il avait retrouvé le pauvre chien au fond de la poubelle de M. Basinger, le voisin d’en face, qui lui avait fait promettre de ne rien dire en échange de trois tablettes de chocolat aux noisettes. Wilhelm avait accepté, l’air grave : après tout, il ne s’agissait que d’un accident, pas d’un meurtre. Et le chocolat aux noisettes était son préféré…
Ce jour-là, le garçon avait d’ailleurs appris une leçon essentielle pour son futur métier : tout avait un prix, dans ce bas monde.
Y compris le silence.
Il a bien sûr évité de raconter à Erna Winterstein que son « agence » était sur le point de faire faillite, faute de clients. D’un air dégagé et sceptique, il s’est même un peu fait prier pour accepter l’affaire qu’elle voulait lui confier – toujours se faire désirer, autre règle primordiale. Il a fait mine de partir pour la France à reculons, alors même qu’il avait toujours rêvé de sillonner ce pays.
Une fois arrivé à Sabran-sur-la-Lys, il l’a jouée fine, comme toujours. Ne pas éveiller l’intérêt, encore moins les soupçons, de ses interlocuteurs : troisième règle importante. Il s’est donc présenté à l’officier d’état civil de la petite mairie comme travaillant pour un institut franco-allemand de recherches statistiques. Il a noyé le petit homme replet assis en face de lui sous une tonne d’informations n’ayant ni queue ni tête, en le fixant d’un regard assertif.
— Je… Je ne suis pas sûr que je puisse vous autoriser à consulter les registres d’état civil, quand bien même la période qui vous intéresse remonte à des années…, a bredouillé l’employé municipal, mal à l’aise.
Wilhelm ne s’est évidemment pas du tout démonté. Il a souri poliment et a sorti de son attaché-case en cuir, d’un geste légèrement agacé, une feuille dactylographiée.
— Voici le document officiel de l’Institut démographique franco-allemand, qui m’emploie pour cette recherche, a-t-il déclaré, hautain.
Le document était uniquement rédigé en allemand, et l’agent d’état civil a fait semblant de le parcourir, en se frottant à plusieurs reprises l’arête du nez, signe qu’il était de plus en plus embarrassé. Comme bien souvent, Wilhelm avait bien fait de compter sur la fierté mal placée des gens : l’employé ne parlait de toute évidence pas un mot d’allemand, mais il se refuserait à l’avouer…
Une fois devant les registres qui l’intéressaient, les recherches de Wilhelm ont été rapidement menées. Il ne lui a fallu qu’une petite heure pour mettre la main sur l’acte de naissance, puis de décès, de la femme que voulait retrouver sa cliente. Charlotte Vernay, née le 21 septembre 1924 et décédée le 23 novembre 1944 à Sabran-sur-la-Lys. Nul besoin d’avoir inventé l’eau chaude pour en conclure qu’elle était soit décédée peu avant d’accoucher, soit morte en couches. Quant au bébé qu’elle portait… Aucun acte de naissance dans la commune en date du 23 ou 24 novembre 1944, mais aucun acte de décès non plus. Cependant, à cette époque, alors même que la Seconde Guerre mondiale n’était pas encore terminée, un bébé mort-né n’aurait très probablement même pas été déclaré à l’état civil…
Wilhelm pensait que son enquête était terminée, et qu’il l’avait menée de main de maître en déterminant en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire que cette Charlotte Vernay n’était plus de ce monde depuis un bail.
Il s’est empressé de téléphoner à Erna Winterstein pour lui annoncer, le plus diplomatiquement possible, car il était loin d’être un rustre sans cœur, qu’elle ne ferait malheureusement jamais la connaissance de sa belle-fille.
La vieille dame a écouté sans broncher ses conclusions, puis s’est contentée de déclarer :
— Très bien. Je veux que vous trouviez ce qui est arrivé au bébé.
Une nouvelle fois, il a tenté de lui expliquer que ce serait chercher une crevette dans un océan – il a toujours aimé varier les métaphores –, mais la vieille bique lui a rétorqué :
— Je croyais que vous m’aviez dit que vous étiez le meilleur détective de toute la Bavière ?
Wilhelm, légèrement froissé, a raccroché, bien décidé à aller déterrer tous les os qu’il pourrait. Métaphoriquement parlant, évidemment.
Il était hors de question, absolument hors de question, de laisser quiconque mettre en doute ses talents.
Plusieurs semaines durant, il explore donc les registres d’état civil des communes environnantes, examinant toutes les naissances entre le 19 novembre 1944, date de la dernière lettre écrite par Charlotte Vernay, et le 23 novembre 1944, date de son décès. Quand le faux document qu’il a pris soin de confectionner ne parvient pas à convaincre l’officier d’état civil en face de lui, il emploie d’autres stratagèmes. À Lamprais, il use de son charme sur la femme brune qui bat un peu trop des cils pour être complètement intouchable. À Flonghem, n’hésitant pas à verser quelques larmes de crocodile, il attendrit le jeune homme encore boutonneux en lui racontant qu’il est orphelin et qu’il vient de découvrir par pur hasard qu’il avait peut-être de la famille en France, dans le Pas-de-Calais. À Lintencourt, il finit par soudoyer l’homme à l’épaisse barbe qui l’observe d’un air méfiant – quelques billets suffisent.
Tout a un prix, toujours.
Oh, un détective moins expérimenté et doué que lui aurait tout de suite cherché à aller questionner les Vernay résidant au village ; dans les pages blanches, il a trouvé un Henri Vernay, un Julien Vernay et une Violette Vernay. Mais voilà : son flair lui indique qu’il vaut mieux attendre, et ne rendre visite à ces gens que lorsqu’il n’y aura plus aucune piste à suivre. Henri Vernay, comme indiqué dans l’acte de naissance de Charlotte, est son père, bien sûr. Mais, à quarante-quatre ans, Wilhelm a suffisamment étudié la nature humaine au fil de ses investigations pour savoir que les membres de la famille disent rarement la vérité. Quatrième règle cruciale : tout le monde a quelque chose à cacher, c’est bien connu.
Mais malgré ses efforts et le temps passé à éplucher des dizaines de registres, Wilhelm Döderlein fait chou blanc. En désespoir de cause, il décide, avant d’aller interroger les plus vieux habitants de Sabran-sur-la-Lys, d’orienter ses recherches vers les orphelinats de la région et vers les états civils des villes où ils sont implantés.
À Castanges, à deux heures de route de Sabran, il découvre que l’orphelinat a fermé il y a une dizaine d’années déjà, mais les registres de la mairie lui donnent enfin une réponse : un enfant est né le 23 novembre 1944. Clément Vernay.
Bingo.
Dans la marge à gauche du document, une mention manuscrite : « Légitimé adopté par Lazare Alphonse de Clercq, né à Malo-les-Bains le 11 avril 1895, et par Élise Marie Mayeur, son épouse, née à Saint-Loup-du-Nord le 16 mars 1902. »
Avant de téléphoner à Erna Winterstein pour lui annoncer qu’elle a effectivement un petit-fils, le détective continue à suivre son intuition. Au guichet de la mairie, la femme aux cheveux poivre et sel coiffés en un carré trop court pour son âge accepte volontiers de prendre un café avec lui, sans doute flattée d’avoir attiré l’attention d’un homme de quinze ans son cadet. Après quelques banalités polies, Wilhelm oriente rapidement la conversation sur l’ancien orphelinat de la petite ville, et il ne lui faut que peu de temps pour que l’employée lui raconte que son mari a bien connu le frère d’une des bonnes sœurs qui œuvraient au sein de l’établissement.
— Sidonie, qu’elle s’appelait, se remémore la femme terne en se réchauffant les mains contre la tasse de café.
— « S’appelait » ? répète le détective, déjà déçu.
— Oui, enfin, elle s’appelle toujours comme ça, hein ! riposte l’employée sans même s’apercevoir qu’une drôle de lueur vient de s’allumer dans les yeux de son interlocuteur.
OceanofPDF.com