Aux quatre vents
Chapitre 16
Baptiste est occupé à repasser à l’encre noire une petite bande dessinée qu’il a imaginée, une sombre histoire de pirates sanguinaires qui s’échouent sur une île déserte, tandis qu’assise en face de lui à la table du salon Léa l’observe avec tendresse. Quel bonheur de voir son fils respirer comme tous les autres enfants de son âge, quel bonheur de ne plus craindre qu’il fasse une violente crise d’asthme au collège sans qu’elle soit là pour le protéger… Pour rien au monde elle ne quitterait Sabran-sur-la-Lys, à présent. Tous deux y ont trouvé leur équilibre, et Ludmilla est elle aussi ravie de les avoir proches d’elle. Sans parler de Rose, bien sûr… Rose… Pour le temps qu’il reste.
Léa se force à se replonger dans la chronologie qu’elle s’est astreinte à rédiger dans un cahier à spirale tout neuf. En haut de la première feuille, elle a écrit en majuscules le nom, le prénom, la date et le lieu de naissance de l’étranger fauteur de troubles. Les seules maigres informations connues le concernant. Elle a repris les moments clés de toute cette histoire de rachats intempestifs, espérant y voir plus clair une fois que tout serait inscrit noir sur blanc quelque part. La première date est septembre 1982, lorsque le château a été racheté aux La Broise par Clément de Clercq. Après avoir fouillé dans sa mémoire pour retrouver le jour exact, Léa a également noté la date où les premiers ouvriers ont débarqué à Sabran pour retirer toutes les portes et fenêtres des habitations rachetées, à un moment où personne ne se souciait plus que ça de ces acquisitions à la chaîne. Le 23 novembre 1984, le vendredi juste avant l’anniversaire de sa mère, donc. La jeune femme est aussi parvenue à récupérer auprès de la mairie la date de chaque rachat de maison dans le village.
Les chiffres dansent devant ses yeux, mais elle a beau tenter d’y trouver un sens, aucune ampoule ne s’éclaire au-dessus de sa tête. Pourtant, elle mettrait sa main au feu qu’elle passe à côté d’un élément clé.
Lasse, elle repousse la feuille loin d’elle, jette un coup d’œil à l’horloge accrochée au mur sur sa gauche : 11 h 07.
— Je vais au marché faire quelques courses pour le week-end, tu veux venir avec moi ? propose-t-elle à son fils en même temps qu’elle se lève.
Baptiste secoue la tête, marmonne qu’il préfère finir sa bande dessinée. Léa ouvre la bouche pour lui dire que s’aérer un peu ne lui ferait pas de mal, mais se ravise. Après tout, s’il a envie de rester enfermé à crayonner, libre à lui…
Un quart d’heure plus tard, elle choisit deux belles barquettes de fraises à l’étal du primeur. Rose adore les fraises et, quand elle était petite, Léa pouvait passer des heures dans les allées de terre recouvertes de petites serres, à l’affût du moindre éclair rouge vif. Elle remplissait de fruits un ancien petit seau de crème fraîche vide et les rapportait avec fierté à Rose, à l’autre bout de la ferme.
Les souvenirs de moments heureux passés dans cette ferme sont inépuisables, même s’ils se colorent aujourd’hui d’une aura douloureuse, entre l’absence de Jacques et la maladie de Rose.
— Vous avez terminé ? l’apostrophe soudain une voix rocailleuse.
Surprise, Léa se retourne pour découvrir Henri Vernay qui l’observe. Elle hoche la tête en récupérant sa monnaie, fait quelques pas en direction de la boucherie pour aller choisir un poulet rôti pour le déjeuner.
— Ça avance, au fait ? lance de nouveau le nonagénaire d’un ton légèrement sarcastique.
Léa hausse les sourcils, en se demandant de quoi peut bien parler le patriarche de la famille Vernay. Celui-ci lève les yeux au ciel, déjà agacé de l’inertie de son interlocutrice.
— Il paraît que vous faites une enquête, non ? C’est vous le Sherlock Holmes du village, à ce qu’on raconte…, s’esclaffe-t-il.
Vexée par le comportement d’Henri Vernay, Léa fait mine de partir, mais il la retient par la manche de son gilet.
— Attendez. Je suis sérieux. On veut tous que cet étranger arrête de privatiser notre village, alors si vous avez une piste, dites-le-moi. Ou si je peux vous aider, faites-moi signe, d’accord ?
Léa le dévisage avec circonspection, décontenancée de l’air brusquement solennel du vieux monsieur. Il a beau avoir une carrure impressionnante, à ce moment précis, elle le sent aussi démuni qu’elle. Sans doute n’a-t-il jamais été confronté à quelque chose qui lui résiste, lui qui a toujours mené à la baguette son épouse et son fils…
L’envie de partager avec quelqu’un l’avancement de ses élucubrations – ou plutôt leur non-avancement – est cependant plus forte que celle de rabattre son caquet à Henri Vernay, aussi Léa se rapproche-t-elle de lui pour discuter quelques minutes. Elle lui raconte les tentatives manquées pour entrer en contact avec Clément de Clercq, le peu d’informations glané quant aux acquisitions effectuées…
— J’avoue que je ne sais pas comment faire mieux que M. Molinet… Comment progresser avec seulement un nom, un prénom, et une date de naissance ? Clément de Clercq, né le 23 novembre 1944. C’est mince, tout de même…, murmure-t-elle avec un dépit difficile à masquer.
Lorsqu’elle lève la tête vers Henri Vernay, celui-ci est aussi pâle que s’il venait de croiser un fantôme.
— Vous allez bien ? J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? interroge Léa, perplexe.
Il fronce les sourcils et secoue la tête comme s’il était pressé de passer à autre chose. Sans un mot d’explication, sans une seule formule de politesse pour mettre fin à la conversation, il tourne les talons et s’éloigne de Léa, la laissant les bras ballants. Une seconde plus tard, le primeur s’écrie :
— Monsieur ! Monsieur ? Vous avez oublié de me payer ces courgettes !
Henri Vernay, tel un automate, s’immobilise, puis revient à l’étal. Perplexe, Léa le regarde ensuite s’en aller d’un pas rapide.
Lorsqu’elle rentre chez elle, la jeune femme rumine toujours la scène, tentant d’en comprendre la signification, si tant est qu’il y en ait une. Relevant la tête de sa planche de bandes dessinées, Baptiste l’écoute réfléchir à voix haute.
— Qu’est-ce que j’ai bien pu dire à Henri Vernay pour qu’il change d’attitude du tout au tout, au point de littéralement s’enfuir ? Je n’ai fait que mentionner le nom du nouveau châtelain et sa date de naissance, c’est incompréhensible…, marmonne-t-elle en allumant le four pour réchauffer un peu le poulet rôti.
Baptiste examine les notes que Léa a griffonnées sur son cahier.
— C’est drôle que le jour où les premiers ouvriers sont venus pour enlever les portes des maisons soit le même que la date de naissance de ce type, quand même. Tu es sûre de ne pas t’être trompée, m’man ? commente-t-il d’un ton étonné.
Léa reste quelques secondes interdite avant d’attraper son cahier pour vérifier les deux dates. Clément de Clercq, né le 23 novembre 1944. Ouverture des maisons le 23 novembre 1984. Se pourrait-il qu’il s’agisse d’une coïncidence ? Henri Vernay a sans doute réagi à la mention de cette date, tout compte fait. Il connaissait déjà le nom et le prénom du châtelain, comme tout le monde ici, ce qui signifie que la seule information que Léa lui a apprise, c’est sa date de naissance. Que pourrait-elle bien évoquer pour lui ? Quelle importance pourrait-elle avoir, au point de le rendre blanc comme un linge et de lui faire prendre la poudre d’escampette ?
Léa s’assoit pour tenter de mettre ses pensées en ordre. Elle a la conviction que cette date du 23 novembre est essentielle pour comprendre ce qui se passe au village, même si, pour l’instant, elle enrage de ne pas avoir trouvé plus de réponses.
Pas encore, du moins.
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