Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 18 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 17

 

Son premier réflexe a été de se tourner vers Ludmilla, pour lui demander si la date du 23 novembre 1944 lui évoquait quelque chose de particulier. Mais sa mère lui a aussitôt répondu qu’elle n’était arrivée à Sabran-sur-la-Lys qu’à la fin du mois d’octobre 1944, et qu’elle n’avait aucun souvenir de cette date-là. Quand elle avait retrouvé Léa, Rose et Jacques l’avaient accueillie à bras ouverts, la laissant loger à la ferme jusqu’à ce qu’elle prenne la décision de s’installer au village. Combien de temps était-elle restée, prostrée dans l’ancienne chambre de leur fille, à se terrer à longueur de journée sans oser mettre le nez dehors ? Combien de temps lui avait-il fallu pour oser parcourir les rues de Sabran sans craindre qu’il lui arrive quelque chose, combien de temps pour cesser de se sentir constamment sur le qui-vive, prête à détaler comme un moineau effarouché ? Des semaines, des mois même. Alors non, ce qui avait bien pu se passer au village à peine un mois après qu’elle avait pour la première fois frappé à la porte de la ferme, Ludmilla n’en avait pas la moindre idée…

— Pendant si longtemps, je n’ai eu en tête que deux choses : te protéger et tenter de retrouver ton père…, a soufflé Ludmilla, déjà engluée dans les terribles souvenirs de son passé, ceux qu’elle n’a jamais partagés avec personne, pas même avec sa fille.

Léa n’a pas insisté, a même regretté d’avoir ravivé la douleur d’une plaie qui ne s’était jamais vraiment refermée.

Plus tard dans la journée, la jeune femme a rendu visite à Rose. Sa voiture cahotait sur le chemin caillouteux qui mène jusqu’à la ferme des Flament, et, en observant les ronces sur les bords de la drève, Léa a songé que la nature avait bien vite repris ses droits depuis que Jacques n’était plus là pour s’occuper de l’entretien de la voie.

Comme chaque fois qu’elle voit Rose, assise dans son vieux rocking-chair recouvert d’un velours vert sapin, le cœur de Léa se serre. Elle a encore maigri, ses joues se sont encore creusées, son teint est de plus en plus cireux, ses épaules se sont un peu plus affaissées… Chaque fois, elle paraît plus faible, plus frêle, comme si la maladie avait le pouvoir atroce d’accélérer de façon démentielle le temps. Et pourtant, le sourire qui éclaire son visage dès que Léa entre dans son champ de vision est toujours le même : heureux et bienveillant.

Léa s’installe à côté d’elle après avoir déposé un baiser sur sa tempe ridée. Elle donne quelques nouvelles de Baptiste et de la boutique, puis, impatiente, s’empresse d’orienter la discussion sur le sujet qui lui brûle les lèvres. Elle demande à Rose si elle se souvient du mois de novembre 1944, s’il s’est passé quelque chose de particulier dans le village à cette période. Rose plisse les yeux, comme pour se replonger dans sa mémoire. Léa continue de parler, lui détaille la façon étrange dont Henri Vernay a réagi quand elle a mentionné la date du 23 novembre 1944.

— Je suis désolée, ma chérie, je ne vois pas… Tu me demandes de faire un saut de quarante ans dans le passé, et ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, tu t’en doutes… Cette date ne me dit rien, j’en suis désolée…, déclare la vieille femme aux cheveux blancs réunis en une éternelle tresse, la seule et unique coiffure qu’elle ait jamais portée.

Malgré la déception qui pointe, Léa ne veut pas s’avouer déjà vaincue.

— Peut-être que cette date précise ne te parle pas, mais tu as passé toute ta vie ici, tout comme les Vernay : tu dois bien savoir des choses sur eux, non ? Peut-être ont-ils des secrets ? tente-t-elle dans l’espoir qu’une étincelle s’allume dans le regard de Rose.

Un instant, le rocking-chair cesse d’aller et venir, puis il reprend son balancement comme si de rien n’était. Rose regarde longtemps par la fenêtre, les yeux plongés dans le champ qui s’étend à perte de vue. Le cœur de Léa se met à battre un peu plus vite. Puis la vieille femme pousse un profond soupir, avant de répondre :

— Toutes les familles ont des secrets, ma petite Léa… Qu’est-ce que tu crois… Toutes les familles ont des secrets, répète-t-elle, le regard toujours embrumé.

Léa est suspendue à ses lèvres, elle attend que Rose poursuive, mais visiblement, elle a dit tout ce qu’elle avait à dire. Frustrée, la jeune femme tente un « Et… ? » impatient, pour l’inciter à continuer. Rose semble revenir à la réalité. Elle dévisage longuement Léa, lui prend les mains pour les envelopper dans les siennes.

— Et il y en a qu’il vaut mieux éviter de déterrer, fais-moi confiance. On ne sait jamais sur quoi on va tomber quand on se met à farfouiller dans le passé d’une famille…

— Je t’en prie, dis-moi ce que tu sais, supplie aussitôt Léa. C’est peut-être important pour le village, pour comprendre ce qui s’y passe depuis des mois…

Mais Rose relâche les mains de la jeune femme, se renfonce dans son rocking-chair pour se balancer de nouveau, pelotonnée dans un plaid en polaire.

— Non, chuchote-t-elle sans plus accorder un regard à celle qu’elle chérit depuis tout bébé. Non…

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