Aux quatre vents
Chapitre 38
Sabran-sur-la-Lys
Le 25 octobre 1944
Tobias, mon amour,
Je t’ai tellement écrit qu’à présent je le fais sans même oser
espérer une réponse. Plus les mois passent, plus je crains que tu ne sois même plus de ce monde. Et pourtant, pourtant, je ne parviens pas à perdre complètement foi en toi, en nous.
Quand la nuit tombe, souvent, je me prends à contempler les
étoiles et la lune, dans le ciel noir d’encre, et je me dis que le monde est peut-être vaste, que tu es sans doute à mille lieues de moi, mais que le ciel qui nous sert de couvercle est pourtant le même. Et qu’au moment où j’observe ce croissant laiteux, au moment où je cherche dans le ciel la Grande Ourse et sa forme de casserole, il se peut que toi aussi tu aies la tête levée vers les astres, exactement comme moi. Bien souvent, cette idée parvient à apaiser, ne serait-ce qu’un court instant, ma peine et mes peurs…
Avec le temps, certains souvenirs s’affadissent jusqu’à
disparaître, tandis que d’autres, étonnamment vivaces, resurgissent dans ma mémoire tels des claquements de fouet. Tu te rappelles, ce jour, où, au moment où le soleil commençait à
peine à décliner, tu m’avais emmenée juste avant le couvre-feu dans cette grange à l’abandon non loin du canal pour que nous y passions la nuit ? Je revois encore, comme un éclair fugace, le sourire que tu avais en me montrant, à l’ouest, l’étoile du Berger, que je n’avais encore jamais remarquée, et encore moins pris la peine d’observer. Ce soir-là, j’ai eu le sentiment d’avoir vécu toute ma vie sous un ciel magique dont je n’avais même jamais eu conscience, et je me suis soudain sentie infiniment petite, à observer les différentes constellations, lovée au creux de tes bras. « On l’appelle l’étoile du Berger, mais, en réalité, c’est une planète, Vénus, qu’on aperçoit. C’est facile de la reconnaître, car elle brille plus que toutes les autres… », avais-tu murmuré à mon oreille en levant l’index pour me montrer ce qui, jusqu’à présent, n’était pour moi qu’un minuscule point un peu plus lumineux que les autres. J’avais eu envie de répondre qu’il me semblait normal que la planète de l’amour soit la plus étincelante de toutes, mais je m’étais abstenue, simplement parce que j’avais peur que tu me trouves un peu trop mièvre… Tu m’as appris à reconnaître la Grande Ourse, l’étoile Polaire et la Petite Ourse, le W de Cassiopée, Orion et sa forme de sablier, avec cette petite étoile orangée dont j’ai aujourd’hui oublié le nom… Tu me le rediras à ton retour ?
Depuis, malgré le chaos qui m’entoure, l’infini du ciel, que tu
as rendu un peu plus familier, me donne moins le vertige.
Le bébé s’accroche à la vie comme un forcené ; je pense qu’il
ne pourra être qu’un battant et c’est tant mieux. Ce monde ne laisse aucune chance aux faibles, de toute manière. Si les comptes qu’avait faits ma mère sont justes, il devrait arriver d’ici à deux mois, même si j’ai du mal à croire que mon ventre déjà aussi énorme qu’un tonneau puisse encore s’élargir pour le
laisser grandir… Plus aucune position n’est tenable au-delà de vingt minutes d’affilée, c’est terrible ! Raccommoder les mètres de tissu pour réussir à être dans les temps à chaque venue de Siméon exige de moi une obstination de chaque instant. Je ne dis pas cela pour me plaindre, mais je suis persuadée que d’autres femmes auraient abdiqué depuis longtemps déjà…
J’ai beau continuer à gagner de l’argent pour payer mon
loyer à Mme Prévost et acheter de quoi manger, je crains que cela ne suffise malheureusement pas. Elle m’a annoncé la semaine dernière que je devrais trouver une autre chambre après la naissance. Oh, j’ai bien vu à son regard combien elle était chagrine de prendre une telle décision, mais je sais que l’aide providentielle qu’elle m’a apportée depuis des mois lui occasionne beaucoup de soucis. Des menaces, du chantage de la part de certains commerçants, des clientes qui refusent de venir encore dans son salon de coiffure… Au village, personne ne pardonne à ceux qui refusent de hurler avec la meute, ou de bêler avec le troupeau. Alors quand elle m’a dit, dans un filet de voix, que, lorsque le bébé serait là, il faudrait que je parte, je n’ai pas insisté, je n’ai pas supplié, parce que je sais très bien qu’il est difficile pour elle d’en venir à courber l’échine par crainte de devoir payer, elle aussi.
De toute manière, après y avoir réfléchi, je pense que le
mieux pour le bébé et moi serait que je trouve un moyen de m’installer à Lamprais, non loin de l’usine de tissage. Là-bas, les gens me haïront sans doute moins, ou alors ils seront moins nombreux. Je voulais à tout prix rester au village qui m’a vue naître, par fierté, par hargne. Je me disais que m’enfuir tête baissée serait la pire des humiliations, parce que ce serait celle que je m’imposerais à moi-même, par lâcheté. On ne fuit pas
devant l’ennemi, on le combat ; n’est-ce pas ce que la guerre est censée nous avoir appris, si tant est qu’elle nous ait appris quoi que ce soit ?
Mais, aujourd’hui, quand je pense à notre enfant qui va
bientôt voir le jour, je ne sais plus… Quel avenir aurait-il, dans ce village aux mentalités étriquées et aux mémoires sans doute tenaces ?
Désormais, rien ne me paraîtrait plus souhaitable que de
parvenir à être une étrangère, une inconnue insignifiante aux yeux de tous… Je pourrais demander à Siméon de m’emmener avec lui lors de son prochain passage en camionnette ; ainsi je pourrais en toucher un mot à Madeleine. Peut-être aura-t-elle une idée ?
Je veux croire que quelque chose nous attend, ailleurs. Le monde ne se limite pas à Sabran-sur-la-Lys, c’est ce que
je me suis toujours dit, de toute manière. Le monde ne se limite pas à cet endroit.
Mes cheveux ont un peu repoussé, tu sais. Oh, deux
centimètres à peine, je pense, mais c’est déjà beaucoup. Quand je me laisse aller à observer mon reflet dans le miroir, j’ai davantage l’impression de ressembler à un être humain, dirons-nous.
Au début du mois d’octobre, j’ai eu la surprise de recevoir
deux lettres, que Mme Prévost m’a remises. Moi qui ne reçois jamais rien, tu n’imagines pas comme mon cœur a tambouriné plus fort ! Bien sûr, mon premier instinct a été de croire que l’une des deux enveloppes venait de toi, mais ce n’était pas le cas. Pourtant, je n’ai pas boudé ce petit moment de joie et de gratitude.
La première lettre était de Nicole, tu sais, la fille des voisins
de mes parents ? Elle m’a offert un dessin fait aux crayons de couleur ; je crois ne l’avoir jamais vue s’occuper autrement qu’en dessinant les portraits de ceux qui l’entourent, et les bombardements incessants lui ont donné beaucoup de temps pour se perfectionner, ces dernières années… Nicole a dessiné mon visage, en gros plan. Et surtout, elle a pris soin de dessiner mes cheveux noués en une longue tresse attachée en couronne autour de ma tête. Comme avant. Ce n’était peut-être pas grand-chose, mais je me suis sentie très émue de cette attention. Il faut croire que les enfants sont finalement bien moins cruels que les adultes…
La deuxième lettre était dans une grande enveloppe de papier
kraft, sur laquelle il n’y avait aucun timbre, seulement mon adresse inscrite en majuscules. J’ai tâté le contenu, c’était mou. Un instant, j’ai hésité à l’ouvrir, craignant une plaisanterie douteuse. Qui donc pouvait m’avoir déposé ce paquet ? Quelqu’un du village, certainement, qui ne s’était donc pas embêté à le déposer au bureau de poste. À l’intérieur, tu ne devineras jamais ce que j’ai trouvé…
Une perruque !
Une perruque de la même couleur que mes cheveux, enfin,
ceux que j’avais. Avec une très belle mise en pli, qui ne nécessite aucun entretien, pas comme celle de Marie-Louise Plantier, qui doit bien souvent dormir avec des bigoudis plein la tête ! Je l’ai enfilée, et quand je me suis regardée dans la glace, j’en ai eu les larmes aux yeux. Je n’étais plus seulement un début d’être humain, mais une vraie femme…
Il n’y avait aucun mot, aucun message dans l’enveloppe. La
personne qui m’a fait ce cadeau sans doute onéreux a voulu
rester anonyme, apparemment. Je n’ai donc même pas la possibilité de la remercier comme il se doit. Tant pis ! Mais ce geste inattendu et généreux me fait dire que je ne suis pas complètement entourée d’animaux. Et même si je sors le moins souvent possible depuis le mois dernier, j’ai plaisir à mettre ma perruque dans ma chambre, quand je travaille ou que je lis.
Elle me donne l’impression étrange d’être comme invincible.
Je vais te laisser, mon amour.
Reviens-moi, je t’en prie. Parfois, je suis prise d’une peine
inconsolable quand je me rends compte que, peu à peu, malgré moi, j’oublie le son de ta voix, j’oublie l’odeur de ta peau, les détails de ton visage et de tes mains que j’aime tant. À croire que tout passe, tout ternit, même si on essaye de se battre pour conserver nos plus précieux souvenirs.
Je n’ai même pas de photo de toi, et parfois, je me dis que,
s’il n’y avait pas ce bébé qui pousse de toutes ses forces mes côtes pour trouver encore un peu de place dans mon ventre, j’en viendrais peut-être à croire que je t’ai simplement rêvé, ou inventé…
Reviens-nous.
Reviens-nous.
Charlotte
OceanofPDF.com