Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 50 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 1985

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CHAPITRE 49

 

Mai 1985

 

Le jour s’est enfin levé, sans grand enthousiasme. Les volutes du cauchemar se sont dissipées, comme toujours, et l’image de la silhouette de Charlotte sombrant brutalement sous la glace a disparu de l’esprit de Clément. Il a alors quitté son fauteuil pour s’installer à son bureau.

Songeur, il joue avec le ruban bleu nuit noué autour des lettres de Charlotte adressées à Tobias, ces lettres qui ne sont jamais arrivées à son père. Il y a bientôt trois ans qu’Erna est venue sonner à sa porte pour lui raconter qu’il n’était pas la personne qu’il croyait, à tous points de vue. Non seulement il avait vécu jusqu’à ce jour dans l’ignorance totale de ses origines, mais en plus il ne connaissait rien de lui-même, rien de ce penchant pour une rage dévorante, rien de cette propension à la vengeance impitoyable. Si on lui avait demandé de se présenter il y a trois ans, il se serait contenté de dire qu’il était vétérinaire à Meudon, qu’il aimait Elvis Presley, James Bond et Barjavel, que ses trois plus grandes qualités étaient l’honnêteté, la fiabilité et l’empathie – toutes essentielles pour exercer correctement son métier. Et que ses trois plus grands défauts étaient sans doute une tendance à aimer un peu trop la solitude, l’incapacité à se lever le matin de bonne humeur (ce qui de toute façon n’ennuyait personne puisqu’il était célibataire), et une écriture illisible. Voilà le rapide portrait qu’il aurait brossé de lui-même, en étant persuadé de se décrire à merveille.

Pourtant, si on lui posait la question aujourd’hui, depuis trois ans que brûle en lui, aussi stable que la lumière d’un phare, une colère sourde qu’il a tenté de domestiquer mais qui continue de gronder, il ne saurait plus quoi répondre.

Il connaissait parfaitement la petite vie bien rangée de Clément de Clercq.

Mais il ne sait presque rien de Clément Vernay, ou Clément Winterstein, peu importe le nom de famille qu’il aurait pu porter. Rien à part que cet homme est déterminé et dépourvu de la moindre compassion.

Parfois, il aurait presque l’impression d’être deux, à présent.

Celui qu’il a été, et celui qu’il aurait dû être, si certains avaient agi avec une once d’humanité.

D’autres que lui auraient peut-être réagi différemment au cataclysme provoqué par sa grand-mère paternelle. Clément aurait pu s’effondrer comme une poupée de chiffon, anéanti par les révélations d’Erna, déboussolé par la prise de conscience que tout son monde n’était que factice. Il aurait pu s’apitoyer sur lui-même et se recroqueviller jusqu’à ne plus être que l’ombre de lui-même. Sombrer dans une terrible dépression, plonger dans une apathie insondable et ne devoir sa survie qu’à d’innombrables plaquettes de sédatifs et d’anxiolytiques. Ou alors, au contraire, la découverte de ses origines et de son histoire familiale aurait pu lui insuffler une combativité inattendue, un besoin fou de profiter de la vie et de l’instant présent. D’autres que lui auraient pu réagir différemment.

Au début, Clément a cru que sa rage s’apaiserait. Qu’elle ne serait que passagère. Mais elle n’a fait que se propager comme un gigantesque feu de forêt impossible à juguler. Elle n’a fait que se répandre en silence dans ses veines, aussi sûrement que la mérule qui infeste le bois jusqu’à le ronger complètement.

Souvent, lors de ses nombreuses nuits d’insomnie, il pense à Charlotte, qu’ils ont tondue comme une bête à la Libération. Il imagine la scène. Sa peur, son impuissance, sa honte. Leur joie, leur conviction de rendre la justice, leur certitude de la faire payer pour ses péchés.

Bientôt, très bientôt, c’est lui qui rendra la justice, et ce sera à eux de payer.

Quel dommage qu’Antoine Dupleyssis soit déjà mort, car Clément aurait été capable de le tuer à mains nues, de l’étrangler et de sourire en fixant les yeux écarquillés du traître, de s’approcher de son oreille et de lui murmurer, sans rien relâcher de sa poigne : « C’est pour Charlotte… »

Ou, peut-être, quel soulagement qu’Antoine Dupleyssis soit déjà mort, car Clément de Clercq n’a jamais eu vocation à devenir un tueur.

Gustave, son majordome, frappe trois coups discrets à la porte de son bureau puis entre sans attendre de réponse de son patron. Dans son panier, le chien dresse une oreille avant de se pelotonner de nouveau sur le côté une fois qu’il a compris qu’il ne s’agissait que de Gustave. Ce dernier adresse un petit signe de tête empli d’une déférence teintée d’affection à Clément, dépose un plateau noir laqué sur lequel une tasse de café fumant l’attend. Puis il recule d’un pas, avise le cendrier en verre sur le bureau, rempli de mégots et de cendres. Amusé, Clément le regarde froncer les sourcils de manière presque imperceptible avant de vider le tout dans sa poubelle de bureau et de refermer le petit sac en plastique noir.

Il connaît Gustave depuis qu’il a dix ans, depuis que celui-ci est arrivé à l’immense villa des de Clercq pour devenir le majordome de la famille. Il a grandi en sa compagnie et il garde un souvenir heureux des bêtises que Gustave ne dénonçait pas, quand bien même elles lui donnaient parfois un surcroît de travail, comme ce jour où Clément avait entrepris de cueillir toutes les fleurs du jardin pour offrir un gigantesque bouquet à sa mère pour son anniversaire. Avant même que ses parents adoptifs ne découvrent le carnage, Gustave s’était chargé de faire remplacer tous les massifs, simplement pour que l’erreur de Clément paraisse moins grave, ayant déjà été réparée.

Il sait qu’il peut compter sur lui, et ce même si Gustave n’a pas la moindre idée de pourquoi Clément a soudain quitté Meudon pour s’installer dans ce château au milieu de nulle part, et pourquoi il s’amuse à racheter une par une les maisons de ce village insignifiant, comme s’il jouait une partie de Monopoly. Gustave n’a jamais posé de questions, sans doute parce que la curiosité ne fait pas partie des qualités requises d’un majordome. Élise et Lazare de Clercq ont toujours attendu de lui rigueur, discrétion et efficacité, et c’est d’ailleurs pour ces compétences avérées que Clément a décidé de le prendre à son tour à son service après le décès de son père adoptif, à Noël 1982.

Les rouages de la vengeance venaient de commencer à s’activer dans son cerveau et il savait déjà qu’il aurait besoin d’un serviteur loyal et fidèle.

Clément se rappelle comme si c’était hier la dernière fois qu’il est allé rendre visite à Lazare à l’hôpital, dans cette chambre terne tout au bout d’un long couloir aux murs peints en vert pastel, cette chambre d’où tout le monde savait qu’il ne sortirait plus jamais en vie.

Depuis la visite d’Erna et les révélations qui avaient fait exploser la petite vie tranquille de Clément, il avait trouvé la force d’aller voir son père adoptif sans lui parler de ce qu’il avait appris. Il l’observait, tentait de lire sur le visage fatigué et fripé des signes du mensonge, des relents de remords, peut-être. En réalité, Clément avait envie de lui laisser une chance, tout simplement. Lazare allait mourir, et tout le monde sait qu’avant de quitter cette Terre les gens ont tendance à révéler leurs secrets pour se délester d’un poids et partir en paix.

Mais les semaines avaient passé, l’automne était arrivé, et Lazare n’avait pas eu l’air de vouloir se lancer dans un quelconque discours. Un après-midi de décembre, le médecin avait arrêté Clément dans le couloir au moment de son arrivée, et lui avait murmuré d’un air désolé que, désormais, ce n’était plus qu’une question de jours. Clément avait dégluti tout en tentant de conserver un air impassible, avait senti le compte à rebours qui, soudain, s’accélérait. « Mon père est-il conscient qu’il lui reste peu de temps ? » avait-il demandé à l’homme en blouse blanche, et ce dernier avait hoché la tête, la mine grave.

Bouleversé, Clément était entré dans la chambre, s’était approché de son père pour l’embrasser sur la tempe, comme chaque fois. Sans un mot, il avait ouvert le plateau d’échecs en bois, l’avait posé sur la petite table à roulettes, comme chaque fois. Avait sorti les pièces du sachet en velours bordeaux, les avait installées sur l’échiquier pendant que son père s’efforçait de se redresser péniblement dans son lit, comme chaque fois. Clément avait pris les Blancs, son père les Noirs, comme chaque fois. Il avait sorti en premier son Cavalier en c3, et la partie avait progressé en silence, comme chaque fois.

C’était sans doute une des dernières parties d’échecs qu’il ferait avec son père, peut-être même la dernière, et Clément s’était demandé si Lazare en avait conscience.

— Pourquoi ne m’avez-vous jamais dit que vous m’aviez adopté ? avait-il fini par murmurer tout en déplaçant sa Tour.

Lazare n’avait pas levé la tête ; son regard était resté fixé sur l’échiquier. Après quelques longues minutes de réflexion, étonnantes, car il avait l’habitude de jouer coup sur coup, il avait reculé son Fou pour le protéger.

— Qui t’a raconté que tu avais été adopté ? avait-il demandé d’une voix traînante.

— Ce n’est pas la question ! s’était aussitôt agacé Clément, qui détestait la manie qu’avait toujours eue Lazare de répondre à une question par une autre.

Il avait déplacé sa Dame, sans s’apercevoir qu’il laissait son dernier Cavalier à la merci du second Fou noir. Impassible, son père s’en était immédiatement emparé, en pinçant les lèvres devant la bévue de son adversaire.

— Je veux connaître la vérité, avait insisté Clément, d’un ton où pointaient déjà la colère et les reproches.

— La vérité, la vérité, ce n’est qu’un mot vide de sens… La vérité n’est jamais objective, tout est toujours partial, déformé par un prisme humain…, avait maugréé Lazare de Clercq en attendant le prochain coup.

— Dans ce cas, donne-moi ta vérité, avait riposté Clément en couchant son Roi pour signifier qu’il abandonnait la partie.

Son père adoptif avait levé les yeux au ciel ; il détestait ne pas aller jusqu’au mat.

— C’est ta mère qui n’a pas voulu te dire que nous t’avions adopté, avait-il déclaré d’un ton las.

Clément avait écouté Lazare lui raconter sa version des choses, les bras croisés pour dissimuler ses mains tremblantes. Une partie de lui, sans doute, avait espéré que son père le détromperait, lui affirmerait qu’il était leur fils de sang, qu’est-ce que c’étaient que ces sornettes, sacrebleu ? Il avait beau savoir qu’Erna avait dit vrai, il avait beau avoir lu les lettres de Charlotte à Tobias, une partie de lui ne voulait qu’une chose, une seule : savoir que ses parents étaient bien les siens, et qu’ils ne l’avaient pas trahi…

Mais Lazare n’avait pas une seule fraction de seconde tenté de nier l’évidence. Il avait choisi de raconter son histoire à lui, celle qu’il avait vécue, celle dont il se souvenait. Il avait parlé d’Élise, qu’il avait chérie jusqu’à son dernier souffle, malgré son tempérament dépressif. En 1944, cela faisait déjà plusieurs années qu’elle n’avait plus goût à rien, qu’elle passait des heures, assise dans son fauteuil, à regarder par la fenêtre. Elle attendait que le soleil se lève, le matin ; elle attendait qu’il se couche, le soir, et entre ces deux événements son regard restait désespérément vide.

Lazare et elle avaient eu deux filles, nées en 1926 et 1928. La cadette, Denise, avait été emportée par la coqueluche, à six mois à peine, et Élise avait reporté tout son amour sur leur aînée, Octavie, espérant museler la douleur et le chagrin en se tournant du côté de la vie.

Longtemps, la famille avait maintenu l’équilibre de cette manière, et si Élise avait régulièrement des périodes d’abattement profond, elle finissait toujours par penser à Octavie et par taper du pied pour remonter à la surface. Le dicton disait que la foudre ne frappait jamais deux fois au même endroit, mais, malheureusement, le destin avait prouvé le contraire des années après : à la sortie d’un hiver pourtant doux, Octavie avait contracté une pneumonie qui avait eu raison d’elle en quelques semaines. La fillette venait de fêter ses treize ans, c’était un mois à peine avant l’entrée en guerre de la France.

Ces tragédies, Clément les connaissait déjà. Il avait grandi sous les ombres écrasantes de ces sœurs disparues. Dans l’immense escalier en marbre qui montait jusqu’à sa chambre, un grand portrait peint d’Octavie le dévisageait chaque fois qu’il passait. Clément avait beau tenter de se raisonner, il avait en permanence l’impression que l’aînée le fixait d’un regard mauvais, lui reprochant de l’avoir remplacée. Quant à Denise, elle était morte avant d’avoir son portrait, mais son berceau en osier se trouvait toujours dans ce qui avait été, durant si peu de temps, sa chambre. Et la vérité, c’était que pour rien au monde Clément n’aurait franchi le seuil de la porte : il avait une peur bleue de cette pièce lugubre où la mort semblait rôder.

Son enfance, Clément l’avait passée à craindre – sans jamais en parler à quiconque – d’être maudit et de connaître une mort prématurée comme ses deux sœurs. Il avait aussi grandi dans l’angoisse perpétuelle de ne pas être à la hauteur de ces deux premières filles qui avaient, de toute évidence, laissé un trou béant dans le cœur de leurs parents.

Élise lui avait pourtant toujours affirmé que son arrivée au sein de la famille avait illuminé à nouveau leurs vies ; elle avait si longtemps surnommé Clément son « bébé soleil »… D’ailleurs, elle n’avait cessé de le faire que lorsqu’il en avait eu honte au point de lui demander de l’appeler par son prénom.

Ce qu’on lui avait caché à dessein, en revanche, c’est qu’il n’était jamais sorti du ventre d’Élise. Qu’elle ne l’avait pas porté pendant neuf mois.

Qu’il n’était pas leur vrai fils.

Clément avait pris sur lui pour ne pas laisser l’amertume l’empêcher d’écouter la suite du récit de son père adoptif.

Après la mort d’Octavie, si Lazare était inconsolable, Élise, elle, n’était plus que l’ombre d’elle-même, et les années d’occupation s’étaient égrenées sans qu’elle sorte de sa dépression.

Lazare avait espéré qu’avec le temps la peine finirait par devenir tolérable, que son épouse finirait par retrouver un peu de goût à la vie grâce à sa compagnie, mais la vérité, c’est qu’Élise ne faisait que survivre. Il avait espéré qu’elle retomberait enceinte, mais ça n’était pas arrivé non plus. Alors, il avait utilisé tous les moyens à sa disposition pour faire savoir aux couvents et aux orphelinats de la région que lui et sa femme cherchaient à adopter un nourrisson. Après tout, autant que sa fortune et son peu d’influence servent à quelque chose… Lorsque la bonne sœur responsable de l’orphelinat de Castanges lui avait écrit pour l’informer de l’arrivée d’un bébé au sein de son établissement, il avait su que Dieu leur accordait enfin sa miséricorde. Ce jour-là, il avait pleuré de joie de la même manière que si son épouse avait été aveugle et qu’un pèlerinage à Lourdes lui ait miraculeusement rendu la vue. Sans rien expliquer à Élise, il l’avait emmenée jusqu’à l’orphelinat, fais-moi confiance, ma chérie, tu veux bien ? Sœur Marie-Madeleine les avait reçus et était aussitôt allée chercher le poupon. « Il s’appelle Clément. Sa mère est morte en couches et il n’a pas de père », avait-elle murmuré à Élise en lui tendant le petit qui dormait paisiblement, emmailloté dans un lange écru. Lazare avait observé la mine décontenancée de son épouse, qui n’avait pas encore compris la raison pour laquelle ils avaient fait deux heures de route pour venir jusque-là. Il avait supplié le Ciel de toutes ses forces, psalmodiant malgré lui une prière inventée à l’adresse de Marie. Et, soudain, tout avait changé. Le bébé avait ouvert les yeux, ses petits bras s’étaient levés pour s’étirer mollement, et le visage d’Élise s’était éclairé. Ses yeux en permanence voilés de souffrance s’étaient illuminés ; elle avait regardé Lazare pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas et lui avait hoché la tête en souriant.

— Je comprends tes reproches, Clément, mais la vérité, c’est que si je devais revenir en arrière, il n’y a rien que je changerais parce que… tu l’as sauvée. Tu l’as sauvée alors que moi, j’étais impuissant, condamné à la regarder s’étioler et mourir à petit feu…, avait murmuré Lazare, les yeux dans le vague.

— D’accord, mais pourquoi m’avoir menti ? Pourquoi ne pas m’avoir dit que vous m’aviez adopté ? avait répété Clément, le cœur déjà un peu plus mou.

Lazare avait soupiré en contemplant l’échiquier avec la partie abandonnée. Il avait expliqué qu’ils n’en avaient pas vu l’utilité : sa mère biologique était morte, son géniteur était inconnu, alors à quoi bon ? Ce n’était pas comme s’il y avait eu qui que ce soit à retrouver un jour, avait pensé Élise. Et même si la situation avait été différente, si sa mère l’avait abandonné, par exemple, ça n’aurait sans doute rien changé à leur décision. Ou du moins à celle de Lazare : il ne voulait plus que son épouse souffre, plus jamais, et il aurait été capable de tout pour la protéger. Elle avait perdu deux filles, et il n’aurait laissé personne la priver de son fils.

Clément avait posé la main sur celle de son père, l’avait assuré qu’il comprenait. Intérieurement, il avait ajouté qu’il n’était cependant pas certain d’accepter ni même de pardonner. Mais Lazare allait mourir, alors autant qu’il parte en paix ; après tout, il n’avait rien fait d’autre toute sa vie que l’aimer.

— Comment l’as-tu appris ? avait une nouvelle fois demandé son père, en se rallongeant davantage dans son lit qui paraissait chaque semaine de plus en plus grand pour lui.

Clément avait hésité. Il avait ouvert la bouche, un court instant, avant de la refermer. Il avait regonflé l’oreiller de son père.

— Ce n’est pas important, papa, avait-il chuchoté avant de s’éclipser pour le laisser se reposer.

C’est la dernière fois qu’il a vu Lazare, se remémore Clément en allumant une cigarette et en s’amusant à faire des ronds de fumée parfaits.

Il ne lui aura jamais raconté qui était sa mère et, surtout, qui était son père.

Un Allemand.

Ce jour-là, il a eu trop peur d’être rejeté, renié par un homme qui avait combattu dans les tranchées lors de la Première Guerre mondiale et qui en avait gardé une aversion presque animale pour les « Germaniques », comme il disait. Un homme qui avait refusé de regarder les Jeux olympiques en 1972, pour l’unique raison qu’ils se déroulaient à Munich. Un homme qui secouait la tête avec mépris chaque fois qu’il croisait une Mercedes, une BMW ou une Volkswagen. Un homme qui n’avait jamais voulu offrir à Clément un jeu de Memory, simplement parce que Ravensburger était une marque allemande.

Lazare de Clercq est mort le 21 décembre 1982 et Clément s’est souvent dit qu’il était heureux qu’il n’ait donc jamais assisté à la poignée de main entre François Mitterrand et Helmut Kohl, car, de dégoût, il aurait bien été capable de jeter sa télévision par la fenêtre.

Lazare de Clercq est mort le 21 décembre 1982, et Clément a conservé dans un tiroir, emballés dans un papier cadeau rouge vif, les boutons de manchettes en argent qu’il comptait lui offrir pour Noël.

Clément s’est toujours demandé, et cette interrogation ricochera sans doute très longtemps sur les parois de son crâne, quelle aurait été la réaction de Lazare s’il lui avait avoué ses origines.

L’aurait-il dévisagé avec écœurement, avec l’impression immonde d’avoir été floué sur la marchandise ? Lui aurait-il dit qu’il n’était désormais plus son fils, qu’il ne faisait plus partie de sa famille, qu’il n’avait plus le droit de porter son nom ? L’aurait-il rayé de son testament ?

Clément ne le saura jamais.

La seule chose que lui a dite son père, c’est de faire bon usage de son héritage.

Il a bien l’intention de respecter cette demande.

À sa manière.

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