Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 12 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 1985

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CHAPITRE 11

 

Avril 1985

 

Juste avant de se décider à composer le numéro de téléphone du cabinet du maire pour demander un rendez-vous, Léa a pris une longue inspiration. Son médaillon porte-bonheur serré au creux de la main gauche – celui qu’elle ne quitte jamais et que sa mère Ludmilla lui a offert pour ses seize ans, après avoir ajouté une minuscule photo de son père en face de celle de Léa bébé –, elle a attendu, un peu fébrile, que résonne la sonnerie à l’autre bout de la ligne. Puis la secrétaire du maire, Ségolène Degroote, a décroché et, après avoir poliment écouté Léa, lui a demandé d’une voix peu intéressée la raison pour laquelle elle souhaitait s’entretenir avec Raymond Molinet, car son planning était complet pour les huit prochains jours.

— J’ai la ferme intention de découvrir ce que trame ce Clément de Clercq et de l’empêcher de nuire, a rétorqué d’une voix blanche Léa.

À l’autre bout du fil, il y a eu quelques longues secondes de silence, pendant lesquelles Léa a retenu son souffle, songeant qu’elle se montrait probablement un peu trop arrogante. Après tout, elle n’était ni flic, ni reporter, et encore moins une justicière masquée !

Pourtant, Ségolène Degroote n’a pas pouffé de rire devant la grandiloquence de Léa. Impassible, elle s’est contentée de déclarer :

— Je pense que M. le Maire trouvera un moment pour vous rencontrer à la fin de sa journée. Demain, dix-huit heures ?

Ce soir, c’est un peu démunie qu’elle se présente à l’hôtel de ville, car elle n’a en réalité aucune idée de ce qu’elle va bien pouvoir dire à Raymond Molinet. Une petite voix lui souffle qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas se mêler de toutes ces histoires, mais elle la fait aussitôt taire. À peine s’est-elle assise sur une chaise que le maire sort de son bureau et l’invite à entrer. Léa lui emboîte le pas et s’installe en face du majestueux bureau ancien en acajou verni, bien trop grand pour la pièce.

— Vous vouliez me voir ? lance-t-il en s’enfonçant dans son fauteuil à roulettes.

— Oui, je… je voudrais faire quelque chose… par rapport à ce qui est en train d’arriver au village…, bredouille Léa.

Le vieil homme au crâne dégarni sur le dessus qui lui donne l’air d’une chouette effarouchée sourit avec bienveillance.

— Je crois qu’on voudrait tous pouvoir faire quelque chose, madame Ackerberg…

Durant quelques instants, Léa se plonge dans la contemplation du tableau accroché derrière Raymond Molinet. Une reproduction du Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich. La solitude face à l’adversité.

— À quel point avez-vous essayé d’entrer en contact avec ce M. de Clercq ? demande Léa en baissant le regard sur Raymond Molinet.

— Je lui ai téléphoné, des dizaines de fois. Et chaque fois, soit ça sonnait dans le vide, soit son assistante finissait par décrocher pour faire barrage. J’ai tenté de lui rendre visite, à plusieurs reprises, sans jamais parvenir à lui faire ouvrir les grilles du château. « M. de Clercq ne souhaite pas être dérangé. » Je crois bien que c’est la phrase que j’ai le plus entendue depuis des mois…, se lamente le maire en posant les bras sur les accoudoirs de son fauteuil et en joignant les doigts d’un air pensif.

Léa fronce les sourcils.

— Et lui écrire ? propose-t-elle avec espoir.

Raymond Molinet émet un rire narquois.

— Oh, je lui ai déjà adressé plusieurs lettres, qu’est-ce que vous croyez… Elles sont toutes restées sans réponse. Ça peut sembler complètement fou, mais les faits sont là : personne n’a jamais vu cet homme. Les habitants à qui il a acheté leur maison ne l’ont jamais croisé. Même les agents immobiliers et le notaire concernés ne l’ont jamais rencontré en chair et en os et n’ont eu affaire qu’à cette Barbara Lombardi qui visiblement se charge de tout : démarcher les villageois, leur faire une offre parfois indécente pour obtenir leur accord, représenter son patron à la signature de la vente…, liste le maire d’un ton presque désespéré. Vous vous rendez compte : il ne visite même pas les biens qu’il acquiert !

— Cet homme ne peut pas être aussi insaisissable qu’il veut le laisser croire…, murmure Léa plus pour elle-même qu’à l’intention de son interlocuteur.

— Je pense que si, malheureusement… La situation pour le village commence à être catastrophique, entre les marginaux qui s’installent petit à petit dans les maisons abandonnées, transformant des rues tranquilles en véritables coupe-gorge où plus personne n’ose s’aventurer à la nuit tombée, et les animaux errants qui prennent de plus en plus leurs aises là où ils n’ont rien à faire ! Je repense à la colère des Sabranois lors de la réunion publique, et pourtant, ils ne sont pas au courant de tout…, se lamente Raymond Molinet en soupirant.

— Que voulez-vous dire ? demande aussitôt Léa, dont la curiosité est piquée.

Le maire jette un coup d’œil à la porte de son bureau, apparemment pour vérifier qu’elle est bien fermée et qu’aucune oreille indésirable ne traîne dans les parages. Puis il se penche vers la jeune femme et déclare à voix basse :

— Le cours de l’immobilier est en chute libre. Pour l’instant, les villageois ne s’en rendent pas compte, puisque dès qu’ils veulent vendre, de Clercq leur achète à bon prix. Mais s’il partait du jour au lendemain ou cessait d’acquérir des biens, les vendeurs auraient du souci à se faire… Avec la réputation du village, plus personne ne veut s’y installer, forcément. Sans parler des journaux locaux qui n’ont que cette histoire à la bouche depuis des mois, comme s’il s’agissait de l’enquête du siècle !

Léa acquiesce d’un air songeur, ne sachant que répondre ou que dire pour apporter son aide. Raymond Molinet poursuit et elle a l’impression qu’en lui confiant ses angoisses il se libère d’un poids :

— Et puis… Il y a la célèbre école de formation à la joaillerie Hautecœur qui avait le projet d’ouvrir une antenne dans le village. La première en dehors de la capitale ! Si vous saviez le nombre d’heures que j’ai passées à monter ce dossier et à argumenter pour prouver au comité de pilotage que Sabran-sur-la-Lys était le choix idéal… Eh bien, figurez-vous que la nouvelle est tombée comme un couperet la semaine dernière : l’école, qui devait ouvrir à la rentrée de septembre dans les anciens locaux de la gare, va finalement s’installer à Roverny ! Dire que les travaux devaient démarrer le mois prochain, c’est une catastrophe, une catastrophe…

Le désespoir du maire est si évident qu’il submerge Léa à son tour.

— Mais qu’ont-ils donné comme raison pour ce revirement ? interroge-t-elle.

— Que Sabran-sur-la-Lys n’était plus considéré comme « un lieu suffisamment attractif et renommé », cite Raymond Molinet de mémoire, les lèvres retroussées de dégoût.

Léa réfléchit quelques instants. Que pourrait-elle faire pour débloquer une situation de plus en plus terrible pour le village de son enfance, le village qui l’a accueillie et secourue à une époque où beaucoup se seraient contentés de la rejeter et de l’abandonner à une mort certaine ? Il faut qu’elle fasse tout ce qui est en son pouvoir pour atteindre, d’une manière ou d’une autre, Clément de Clercq. Raymond Molinet s’est peut-être cassé les dents, mais rien ne dit qu’elle ne parviendra pas à ses fins, après tout… Mais avant, elle doit en apprendre le plus possible sur cet inconnu, c’est une évidence.

— Qu’est-ce que vous savez sur de Clercq, au juste ?

Le maire lève la tête, perplexe.

— Rien. Ou pas grand-chose : j’ai accès aux informations du cadastre relatives aux ventes, mais il n’y a aucun élément digne d’intérêt… Clément de Clercq, né le 23 novembre 1944 à Castanges. Je connais ces informations par cœur à force d’avoir épluché les documents en vain. Qu’est-ce qu’on peut faire avec juste un prénom et un nom, hein ?

Les épaules de Léa s’affaissent imperceptiblement ; effectivement, le dossier est mince. Plutôt léger pour démarrer une enquête sur un étranger sorti de nulle part… Amère, elle prend congé du maire et se lève pour quitter le bureau. Raymond Molinet lève un regard plein d’espoir vers elle :

— Vous allez m’aider ?

Léa hoche vigoureusement la tête, même si elle n’a aucune idée de comment elle va bien pouvoir s’y prendre pour faire sortir le renard de son terrier.

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