Aux quatre vents
Chapitre 12
La porte du bureau de Raymond Molinet est fermée, ce qui fait que, malheureusement, Ségolène Degroote ne peut rien entendre de ce qui se dit à l’intérieur. Mais de toute façon, ça ne doit pas être bien intéressant…, songe-t-elle, les lèvres pincées.
Léa Ackerberg a beau n’être restée que très peu de temps avant que M. le Maire ne la fasse entrer pour la recevoir, la secrétaire a eu le loisir de la détailler discrètement de haut en bas. Ce n’est pas qu’elle soit jalouse de la beauté naturelle de Léa, c’est seulement qu’elle aime bien savoir à qui elle a affaire, voilà tout. Un pantalon en velours noir légèrement brillant, un chemisier crème plutôt ample, peut-être même un peu trop grand, a songé la secrétaire du maire sans pouvoir s’empêcher d’être ravie de cette faute de goût. De grands yeux marron aux cils épaissis par une couche de mascara ; le seul maquillage que la jeune femme sache manier, apparemment. Des cheveux noirs légèrement ondulés qui lui arrivent aux épaules, retenus d’un côté par une grande barrette dorée. Ça défrise Ségolène Degroote de l’admettre, mais Léa est belle. Elles ont beau avoir le même âge – quarante-trois ans –, Léa, qui a été dans la même classe qu’elle durant quasiment toute leur scolarité jusqu’au baccalauréat, paraît bien plus jeune, sans que Ségolène Degroote soit capable de dire en quoi. Elle ne s’habille pas particulièrement bien, elle n’est ni coquette ni apprêtée, et pourtant il se dégage d’elle une sorte d’énergie et de combativité innée. L’enfant du village. Celle que tout le monde a chérie et protégée, des années durant, comme si elle était plus précieuse que tous les autres, en un sens. Oh, Ségolène Degroote n’en a jamais parlé à qui que ce soit, mais elle sait qu’elle n’est pas la seule à avoir jalousé Léa Ackerberg, quand bien même aucun adulte, à l’époque, n’aurait pu comprendre cette réaction.
Et là, aujourd’hui, que s’imagine-t-elle, au juste ? Elle est revenue au village depuis quoi, deux ans à peine, et elle compte les sauver tous en réglant son compte au millionnaire qui a décidé de mettre Sabran-sur-la-Lys à genoux et de rayer l’endroit de la carte pour construire on ne sait quoi à la place ? Ça fait des mois que M. le Maire est sur le coup, qu’il se démène comme un diable pour approcher ce Clément de Clercq et trouver une solution à l’amiable. Léa passe un coup de fil en annonçant qu’elle veut résoudre le problème, et tout le monde va encore être à ses pieds ?
Ségolène Degroote se lime les ongles en attendant que le rendez-vous s’achève pour pouvoir rentrer chez elle. Pourvu que Laurent ait pensé à donner le bain à Adeline, ça serait déjà ça de moins dont s’occuper, d’autant qu’elle n’a pas la moindre idée de ce qu’elle va bien pouvoir préparer pour le dîner… L’esprit ailleurs, la secrétaire se lève pour observer la place du village depuis la grande baie vitrée en face de son bureau. Elle aperçoit Pierre Vallon qui sort de la boulangerie, une boîte en carton enrubannée sous le bras, et elle se dit qu’elle pourrait très bien passer acheter deux baguettes en sortant tout à l’heure et faire des œufs à la coque pour le dîner ; ça ira vite et, en plus, les enfants en raffolent.
Au moment où il traverse la place presque déserte en dehors de quelques gamins qui jouent à s’attraper autour de la fontaine, Pierre Vallon, soixante-sept ans aujourd’hui, se demande s’il a bien fait de prendre deux millefeuilles. Mireille, son épouse, aurait évidemment préféré une tarte aux fraises, ou au citron meringué. Mais c’est son anniversaire, après tout ! Il a bien le droit de choisir ce qui lui plaît, non ? Et si Mireille fait la tête, eh bien, il mangera les deux gâteaux, ce n’est pas ça qui risque de l’effrayer ! Surtout qu’à tous les coups elle aura préparé un gratin dauphinois pour ce soir, alors qu’elle sait pertinemment qu’il déteste ça. Enfin, pour être exact, il déteste son gratin dauphinois, parce qu’elle n’a jamais été capable de cuire les pommes de terre correctement. Et il n’y a rien de plus immangeable qu’une pomme de terre à moitié cuite. Clara, elle, savait cuisiner un gratin dauphinois fondant, alors même qu’à l’époque c’était la guerre et que la crème fraîche ou le beurre étaient des denrées aussi rares et précieuses qu’un lingot d’or…
Mais tout ça, c’est du passé, songe-t-il en secouant la tête comme pour chasser ces souvenirs de son esprit. On ne regrette pas une femme juste pour son gratin dauphinois, quand même. Et, à repenser à la honte que Clara lui a infligée, Pierre Vallon se dit qu’il n’a pas perdu au change en rencontrant Mireille quelques années plus tard, quand bien même la cuisine n’est pas son point fort.
Ce soir, il aimerait que le dîner se passe bien. Qu’il puisse y avoir, en quelque sorte, une trêve, juste parce que c’est son anniversaire. Peut-être que Mireille pourrait entendre ce souhait ? Ça fait déjà deux semaines qu’elle le harcèle tous les jours pour le convaincre de vendre leur maison.
Vendre !
Vendre la maison qu’ils ont achetée il y a plus de trente ans, dans laquelle ils ont élevé leurs deux enfants, dans laquelle ils accueillent aujourd’hui leurs cinq petits-enfants dès que l’occasion se présente !
« Et pourquoi on ferait une chose pareille ? » siffle Pierre chaque fois que Mireille lui rebat les oreilles avec cette idée saugrenue. Ce village, c’est toute sa vie ! Ses enfants y sont nés, il y est né, ses parents et ses grands-parents y sont nés et y sont à présent enterrés, alors ce n’est pas demain la veille que qui que ce soit lui fera quitter Sabran-sur-la-Lys !
Oh, Mireille ne s’avoue évidemment pas vaincue. Elle a entendu parler de cette femme à l’accent italien, qui débarque à l’improviste dans les foyers du village pour proposer de racheter telle ou telle habitation. Le mois dernier, les Guillemant ont vendu leur maison où tout était pourtant à refaire pour 310 000 francs ! Quand Mireille lui a raconté ça, Pierre n’y a même pas cru : cette baraque valait 150 000 francs à tout casser… Et pourtant, c’était vrai. Des exemples comme ça, elle en a des dizaines, et à force d’entendre ces chiffres à plusieurs zéros, elle en a la tête qui tourne. Tout juste si elle ne se réveille pas au milieu de la nuit !
Ce qui sauve Pierre, dans toute cette histoire à dormir debout, c’est que personne n’est encore venu les démarcher. Quasiment tous les habitants du village ont croisé cette Barbara Lombardi, mais pas eux. Alors Pierre se dit que c’est un signe du ciel : Dieu lui vient en aide pour qu’il puisse finir sa vie en paix dans son village. Dieu est dans son camp, pas dans celui de Mireille.
Arrivé au bout de la rue des Archers, Pierre Vallon songe qu’il a bien fait de prendre des millefeuilles, car quand ça croustillera dans ses oreilles, il n’entendra plus le charabia futile de sa femme. Soudain réjoui, il croise sa voisine, Marie-Louise Plantier, qui sort de chez elle, et cette dernière lui adresse un petit sourire en retour, en pensant que celui de Pierre lui est destiné.
En voyant la boîte en carton entourée d’un ruban jaune brillant que transporte Pierre Vallon, Marie-Louise Plantier ressent un pincement d’envie. Mireille a bien de la chance d’avoir un mari si attentionné qu’il rapporte des pâtisseries pour le dîner… Elle, elle n’a personne pour la gâter : ni mari, ni enfants… Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché quelqu’un de convenable, mais il faut croire que les astres n’étaient pas de son côté à l’époque. Elle a longtemps espéré que les enfants de sa classe combleraient la famille qu’elle n’était pas parvenue à fonder, mais aujourd’hui, alors que l’heure de la retraite va sonner dans quelques mois, elle sait bien que la solitude qui va peupler son quotidien sera sans doute difficilement supportable…
Peut-être aurait-elle dû se montrer moins exigeante, quand elle était encore jeune et pas trop désagréable à regarder. Durant quelques mois, il y avait eu Antoine Dupleyssis, le facteur, qui l’avait courtisée. Mais elle avait fait la fine bouche parce qu’il était connu comme le loup blanc, dans le village : c’était bien simple, il tentait de séduire n’importe quel être humain qui portait une jupe. Alors Marie-Louise n’avait pas voulu n’être qu’un trophée de plus pour ce garçon. Quelques mois plus tard, il avait pourtant épousé une fille de Béthune, Ève, et Marie-Louise avait eu le cœur serré en pensant que, tout compte fait, ça aurait pu être elle, dans cette grande robe blanche.
Ça lui aurait peut-être épargné bien des souffrances, qui plus est. Elle n’aurait jamais eu l’occasion de rencontrer Michel, jamais eu l’occasion de tomber amoureuse de lui au point d’accepter de mettre sa carrière entre parenthèses pendant plusieurs années pour le suivre dans ses missions humanitaires en Inde… Toute cette abnégation pour quoi ? Se rendre compte que cet homme si merveilleux avait eu le temps de faire deux enfants à une fille deux fois plus jeune qu’elle du hameau voisin, pendant que Marie-Louise jouait à la gentille bénévole française. Une double vie qu’elle était la seule à ignorer. Le dindon de la farce… Quand elle avait eu le courage de refaire sa valise et de rentrer à Sabran-sur-la-lys, elle s’était promis d’enterrer ces quatre années au plus profond de sa mémoire et surtout de ne jamais avouer la vérité à qui que ce soit. Elle avait quitté Michel parce qu’elle n’en pouvait plus de cette vie en Inde et avait besoin de se reconnecter à ses racines, voilà ce qu’elle avait toujours raconté en prenant soin d’afficher un grand sourire pour dissimuler son cœur en miettes et sa rage sourde. Elle avait fait des pieds et des mains pour retrouver son poste et reprendre sa vie là où elle l’avait laissée.
Aujourd’hui encore, chaque fois qu’elle repense à cette folie, Marie-Louise Plantier sent le rouge d’une honte cuisante lui monter aux joues.
Les regrets ne servent à rien, se répète-t-elle presque tous les jours. Il reste moins de trois mois d’école, à présent, et le compte à rebours fatidique lui glace le sang et l’empêche régulièrement de trouver le sommeil. Que va-t-elle faire de tout ce temps libre, toute seule ?
En début d’année, elle a cru avoir trouvé la solution pour être heureuse et ne plus appréhender la retraite annoncée. Elle allait s’installer dans le Bordelais, là où sa nièce vivait avec son mari et ses quatre enfants, âgés de un à huit ans. Là-bas, elle aurait de quoi faire, et les parents seraient ravis de pouvoir compter sur son aide ! Lorsque cette idée lumineuse lui était venue, un énième soir d’insomnie, Marie-Louise Plantier avait tout à coup ressenti un immense soulagement. Il lui suffisait de vendre son appartement de trois pièces et de changer de vie !
Manque de chance, elle faisait partie des rares habitants du village à ne pas avoir été démarchés par Barbara Lombardi. Mais il en aurait fallu plus à Marie-Louise pour se décourager : le destin devait parfois être forcé ! Un dimanche, elle avait confectionné un biscuit au yaourt et était allée sonner chez la mère Prévost, impasse Beausoleil, qui l’avait accueillie chaleureusement, ravie du goûter improvisé. Moins d’une heure plus tard, l’institutrice repartait avec la carte de visite de Barbara Lombardi. Un prénom, un nom, un numéro de téléphone.
Le lundi, elle avait composé le numéro et une voix chantante avait aussitôt répondu. Marie-Louise Plantier avait expliqué qu’elle habitait au 2, rue des Archers, juste à côté de l’école, et qu’elle cherchait à vendre son appartement. À l’autre bout du fil, son interlocutrice n’avait pas réagi ; aussi, après quelques instants d’un silence gêné, Marie-Louise avait ajouté :
— Je pensais que ça intéresserait probablement M. de Clercq, étant donné que…
Elle avait laissé sa phrase en suspens, ne sachant pas exactement comment la terminer, et Barbara Lombardi avait attendu avant de rétorquer sèchement :
— Étant donné que quoi ?
— Eh bien, étant donné qu’il achète beaucoup de maisons dans le village…, avait bredouillé Marie-Louise Plantier, désarçonnée.
— Beaucoup, ça ne veut pas dire toutes, madame, avait déclaré Barbara Lombardi d’un ton dénué d’émotion.
L’institutrice, soudain honteuse sans savoir pourquoi, s’était empressée de raccrocher, non sans avoir demandé à l’Italienne de parler de son appartement à son patron.
— Il vous rappellera si jamais il est intéressé, avait lâché son interlocutrice avec nonchalance.
Le téléphone de Marie-Louise Plantier n’avait jamais sonné, et, au bout de quelques semaines, elle avait dû se rendre à l’évidence : le mystérieux châtelain n’avait pas l’intention d’acquérir son appartement, et, même si ça n’avait aucun sens puisqu’il rachetait à tout va depuis des mois, elle n’avait pas les cartes en main pour le forcer à quoi que ce soit. Elle avait donc mis son appartement en vente – à un prix qui lui semblait dérisoire – à l’agence immobilière du village voisin, la seule du coin, mais depuis plus de trois mois qu’il était en vitrine, personne ne s’était montré le moins du monde intéressé.
Son projet de déménagement lui glissait entre les doigts et elle se sentait particulièrement impuissante. Autour d’elle, pas une semaine ne passait sans qu’elle entende parler de quelqu’un qui avait vendu sa maison à ce de Clercq ou qui, au contraire, avait refusé une proposition alléchante de Barbara Lombardi. Elle était peut-être bien la seule, au village, à rêver que cet étranger lui achète son appartement : elle avait bien vu l’ambiance morose et pleine d’amertume lors de la réunion publique, le mois dernier…
À quelques rues de là, Adélaïde Prévost se fait rapidement réchauffer une soupe sur sa gazinière. Quand Marie-Louise Plantier était venue lui demander la carte de Barbara Lombardi cet hiver, elle la lui avait donnée en s’exclamant qu’elle n’avait pas besoin de ce bout de carton, puisque jamais elle ne vendrait sa petite maison, héritée de ses parents, à un étranger, peu importe le prix ! Mais depuis, l’Italienne aux cheveux bouclés était revenue trois fois à la charge, augmentant chaque fois sa proposition au point qu’Adélaïde Prévost n’était même plus sûre du nombre de zéros. Et le doute s’était immiscé quand elle avait commencé à songer à tout ce qu’elle pourrait s’offrir avec une telle somme. Elle pourrait s’installer à Roverny, pourquoi pas, après tout ? Elle pourrait s’acheter le fauteuil motorisé dont elle rêvait depuis des années, gâter ses petits-enfants à Noël, partir en voyage organisé dans les Cyclades ; après tout, il n’était pas trop tard et il lui restait encore quelques belles années…
Le mois dernier, elle avait fini par en toucher un mot à son fils, qui avait écarquillé les yeux en entendant la proposition de rachat de ce de Clercq. « Mais tu attends quoi pour vendre, maman ? » s’était-il exclamé en levant les yeux au ciel, et Adélaïde Prévost avait choisi de l’écouter et de faire taire cette désagréable petite voix qui lui soufflait que vendre sa maison était quelque chose de mal et qu’en acceptant cette offre elle contribuait à la mort de son village. Le rendez-vous chez le notaire était déjà fixé, et pourtant, au village, Adélaïde Prévost n’avait parlé à personne de son départ prochain. Elle n’arrivait pas à se résoudre à se confier à qui que ce soit, pas même à la coiffeuse qui écoutait religieusement tout ce qu’elle avait à dire depuis des années. Au pire, elle partirait en catimini et enverrait un camion de déménagement récupérer ses affaires ; ce serait bien plus confortable que de devoir affronter les regards méprisants et agressifs de tous ceux qui s’estimeraient trahis…
Doucement, la nuit commence à tomber sur Sabran-sur-la-Lys, et, une à une, les fenêtres des habitations s’éclairent. À l’intérieur des foyers, nombreux sont ceux qui, à un moment ou un autre de la soirée, pensent au propriétaire du château, là-haut.
Ces gens qui, toute leur vie, avaient cru leur destin tracé d’avance voient leurs convictions vaciller peu à peu et l’incertitude quant à l’avenir imprégner leur esprit et leur cœur.
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