Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 35 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 34 - Février 1982

CHAPITRE 34

 

 

Février 1982

 

À Rosenheim, quand Erna Winterstein entend le claquement sec en provenance de l’entrée de la grande maison familiale dans laquelle elle vit depuis plus d’un demi-siècle, elle cherche des yeux sa canne. Ces derniers temps, sa hanche la fait souffrir et le médecin lui a recommandé de ne pas forcer, quand bien même elle déteste ce corps qui commence à la trahir un peu trop à son goût. Ses os ont peut-être quatre-vingt-quatre ans, mais pas son esprit !

Elle se dirige vers la porte d’entrée, se penche en serrant les dents pour ramasser le courrier du jour. Un prospectus pour le supermarché à la périphérie de la ville, un autre pour le magasin de bricolage du centre. Un magazine de mots croisés auquel l’a abonnée sa fille, ignorant visiblement qu’Erna déteste ce genre de jeux pour vieillards qui s’ennuient à l’hospice. Un relevé de compte de la banque, qu’elle n’ouvrira même pas et se contentera de poser sur la pile de courrier administratif sans intérêt. Tout en dessous de la pile, une grande enveloppe de papier kraft avec une écriture manuscrite, signe qu’il s’agit d’une vraie lettre.

Un peu d’humanité, enfin.

La première chose qu’Erna remarque, ce sont les cinq timbres rouges collés sur l’enveloppe. Cinq portraits de femme coiffée d’un bonnet phrygien. Cinq Marianne. Qui pourrait donc bien lui écrire de France ? Elle n’y connaît personne ! Perplexe, elle plisse les yeux pour tenter de déchiffrer les caractères à l’encre bleue tracés sur l’enveloppe. En vain. Erna pousse un grognement mécontent, mais s’empresse malgré tout d’aller attraper ses lunettes, qu’elle a laissées posées sur l’accoudoir du divan. Hans, son époux, a beau avoir quitté cette Terre depuis près de cinq ans maintenant, Erna entend tout à fait le ton mi-agacé mi-amusé qu’il prendrait en lui serinant qu’abandonner ses lunettes n’importe où, c’est le meilleur moyen pour les retrouver cassées.

Elle s’installe au bow-window du salon, celui qui donne sur le jardin. Tapote rapidement les coussins pour être mieux à son aise. Une fois qu’elle a posé ses lunettes sur son nez, elle approche la mystérieuse enveloppe de ses yeux.

Soudain, son cœur se serre.

La lettre est adressée à Tobias.

Erna regarde par la baie vitrée les silhouettes tortueuses des deux grands chênes tout nus, au fond du jardin. Hans les avait plantés dès leur emménagement, quand ils étaient rentrés des États-Unis. Un pour Tobias et un pour Ilse. Aujourd’hui, les deux arbres sont immenses, paraissent invincibles.

Le regard toujours dans le vague, Erna ouvre d’un geste d’automate la grande enveloppe marron. Sa main en sort une pile de lettres défraîchies entourées d’un élastique, ainsi qu’un feuillet à carreaux plié en deux.

Elle jette un coup d’œil aux huit missives qui composent cet envoi pour le moins étrange ; toutes sont adressées, dans une écriture différente de celle sur la grande enveloppe en papier kraft, à son fils. Après avoir posé le paquet sur ses genoux, elle entreprend de lire – et de traduire – le court message écrit sur le feuillet blanc.

Monsieur,

Voici des lettres que j’ai retrouvées dans les effets personnels

de mon mari, décédé il y a quelques mois. Une seule a été ouverte, et ce n’est pas de mon fait. J’ignore la raison pour laquelle mon époux les avait en sa possession, et j’ignore également si elles vous parviendront, près de quarante ans après avoir été écrites. Malgré tout, je l’espère.

Ève Dupleyssis

Erna se lève, manque de trébucher en allant jusqu’à la cuisine pour se préparer un thé. Elle sait parfaitement qu’elle va lire ces lettres adressées à son fils ; c’est son rôle, après tout. Ce qu’elle ne sait pas, en revanche, c’est si elle va regretter de l’avoir fait, après coup. Ne devrait-elle pas téléphoner à Ilse, pour lui demander ce qu’elle pense de toute cette affaire ? Après tout, elle a souvent pensé que sa fille était bien plus proche et complice de Tobias qu’elle, alors son avis devrait compter, non ? Peut-être qu’Ilse s’exclamerait que Tobias détesterait qu’on fouille ainsi dans son intimité, qu’Erna ne peut décemment pas lire ces lettres sans y avoir été autorisée. Son garçon a toujours été si sensible…

La bouilloire se met à chanter, et Erna éteint le gaz. La vérité, c’est qu’elle n’a aucune envie de passer un coup de fil à Ilse. Au contraire, elle a plutôt envie de garder tout ça pour elle. Juste pour elle.

Pour le moment, du moins.

Elle dévore les huit longues lettres écrites par cette Charlotte Vernay à son fils, sans relever une seule fois les yeux. Sur le guéridon à côté d’elle, son thé est froid depuis longtemps. Intact.

Elle regarde les dates une par une. Cette jeune femme a écrit durant de longs mois, pendant l’occupation de son village. Erna a toujours senti, au plus profond d’elle-même, qu’elle ne savait pas tout de Tobias ; tout petit déjà, il se montrait si mystérieux, construisant dans sa chambre des cabanes avec des draps et y passant des heures entières à s’occuper tout seul sans que personne puisse dire ce qu’il y fabriquait…

Ainsi donc, il est tombé amoureux d’une petite Française pendant la guerre… Puis, une fois qu’il a été en poste à Düsseldorf, celle-ci s’est languie de lui au point de lui écrire encore et encore, désespérant d’un jour recevoir une réponse de sa part.

Quelle tristesse !

Erna ne peut s’empêcher de se demander si tout aurait pu être différent si Tobias avait, à l’époque, lu ces lettres. Jamais il n’a mentionné cette histoire d’amour à ses parents, jamais. Pourtant, à lire les souvenirs que la jeune femme évoque, Erna est certaine qu’il ne s’agissait pas pour lui d’une vulgaire amourette.

Elle lit la dernière lettre une seconde fois, réfléchit sans bouger d’un pouce.

Le chemin de vie de Tobias aurait certainement été tout autre s’il les avait reçues en 1944, ou même après la guerre. Mais ce qui est tout aussi certain, c’est que son chemin de vie à elle, Erna Winterstein, risque de bifurquer brusquement, à partir d’aujourd’hui.

Car cette Charlotte Vernay est tombée enceinte de Tobias au printemps 1944. Ce qui signifie qu’elle a eu un bébé, sans doute en décembre de cette année-là.

Un bébé dont Tobias n’a jamais entendu parler.

Un bébé qui aurait trente-huit ans aujourd’hui, calcule Erna, estomaquée.

Quelque part, en France, il est probable qu’elle ait donc un petit-fils ou une petite-fille. Et peut-être aussi des arrière-petits-enfants…

La question est donc : comment retrouver cette belle-fille inattendue ? Depuis 1944, elle a dû déménager, peut-être même plusieurs fois ; elle a pu se marier et changer de nom… Ève Dupleyssis, la femme qui a retrouvé les lettres, vit toujours dans ce village au nom chantant, Sabran-sur-la-Lys, alors si Charlotte Vernay y était toujours installée, elle se serait sans aucun doute contentée de lui rapporter ses lettres, plutôt que de les expédier en Allemagne…

Erna goûte son thé, grimace en s’apercevant qu’il est glacé. De toute façon, il n’y a pas une minute à perdre : elle va d’abord écrire à Ève Dupleyssis pour tenter d’en savoir plus et d’être aiguillée dans ses recherches.

Un mois plus tard, Erna a eu beau guetter le passage du facteur tous les matins, son vœu de recevoir une réponse en provenance de France n’a pas été exaucé. Visiblement, Ève Dupleyssis ne souhaite pas engager une correspondance…

Qu’à cela ne tienne : Erna n’a aucune intention de s’avouer vaincue, loin de là ! D’autant qu’elle piaffe d’impatience ; c’est comme si elle se trouvait sur la ligne de départ d’une course, agenouillée dans les starting-blocks, les muscles bandés en attendant le coup de pistolet fatidique… Alors même si tous les autres participants ont près de quarante ans d’avance sur elle, il est inenvisageable pour elle de déclarer forfait.

Sans compter qu’elle ne s’est pas roulé les pouces en attendant en vain une lettre ; au contraire, elle a pris les devants en contactant un détective privé installé à Munich. Wilhelm Döderlein. Après tout, elle a de l’argent, alors autant qu’il serve… Hans travaillait tellement qu’ils n’ont jamais pris le temps de voyager, hormis lorsqu’ils se sont expatriés à Seattle. Erna rêvait de croisières en Norvège et en Égypte, de safari au Kenya, d’aller au Japon au moment des cerisiers en fleur, de visiter les temples mayas, et ils n’ont rien fait. Beaucoup d’argent, mais pas de temps. Et, une fois que Hans avait pris sa retraite, il avait déclaré qu’il avait trop peur de l’avion pour se lancer dans de grands voyages ! Quelle vie stupide, avait-elle regretté quand son mari était mort et qu’elle était devenue trop vieille pour espérer explorer le monde.

Mais aujourd’hui, tout cet argent gagné et économisé va enfin servir, en espérant que l’homme aux larges épaules qui vient de sonner à sa porte ne soit pas un escroc. Erna le dévisage avant de l’inviter à entrer. Un front haut, des yeux un peu trop rapprochés, un sourire poli, un peu trop sûr de lui, peut-être.

Tout en lui servant une tasse de café, elle lui expose la raison pour laquelle elle l’a fait venir jusque chez elle. Elle lui montre les lettres, se donne une contenance en faisant un peu de vaisselle pendant qu’il les lit en buvant son breuvage à petites gorgées.

— Je vois, finit-il par déclarer une fois sa lecture achevée.

— Qu’est-ce que vous voyez ? interroge Erna en se retenant de se ronger les ongles tant elle se sent fébrile.

— Que ça va être coton, répond le détective privé en croisant les bras et en se reculant contre le dossier de sa chaise.

— Mais encore ? insiste Erna, déjà prête à ranger ce Wilhelm Döderlein dans la catégorie des imposteurs patentés au langage un peu trop familier.

Elle s’essuie rapidement les mains dans le torchon à vaisselle, vient prendre place en face de son interlocuteur. Si elle pouvait elle-même retrouver la trace de Charlotte Vernay sans la moindre difficulté, elle ne se serait pas amusée à contacter un professionnel, songe-t-elle, exaspérée devant le flegme du détective.

— Si je résume correctement, tout ce que vous avez, c’est le nom d’une personne et son adresse en 1944. Vous comprenez que ça revient à chercher une aiguille dans une botte de foin, n’est-ce pas ? Je vais devoir aller enquêter en France, mes frais vont être très importants…

Erna esquisse un sourire moqueur : voilà donc où l’homme voulait en venir !

— Peu importe ce que ça coûtera. Retrouvez-la, d’accord ?

Le détective hoche la tête, pensif. Il note quelques mots sur son carnet à spirale.

— Je vais voir ce que je peux faire, annonce-t-il enfin en reposant sa tasse sur la table.

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