Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 62 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 61

 

 

Clément est parti au petit matin, au moment où le jour pointait à peine à l’horizon. Il a attendu que les ouvriers en aient terminé avec le château, que la camionnette de déménagement ait disparu dans l’obscurité, et qu’il ne reste plus rien.

Plus rien hormis le silence.

Il est resté là plusieurs longues minutes, seul. Barbara et Gustave avaient pris le large deux jours auparavant, un peu à contrecœur sans doute. Mais Clément était resté intransigeant : seul le capitaine devait rester pour assister au naufrage de son navire.

La réception devait avoir lieu le soir même. Ce moment qu’il avait tant attendu, le clou du spectacle.

Mais, finalement, il ne serait pas là pour y assister. Il ne serait pas là pour observer les visages défaits, empreints de tristesse ou de colère. Il avait téléphoné à Erna, simplement pour lui annoncer qu’il en avait fini avec Sabran-sur-la-Lys. D’un ton hésitant, elle lui avait demandé ce que ça signifiait, au juste, et il s’était contenté de répondre que tout était terminé, et advienne que pourra.

Advienne que pourra.

Dans la tour du château, Clément a monté l’étroit escalier métallique en colimaçon, jusqu’à parvenir à la pièce exiguë qui abrite les rouages de l’horloge. Cette horloge magnifique qui, il le sait, a toujours fait la fierté des Sabranois. Jusqu’à ce qu’il prenne la décision de l’arrêter, le 23 novembre dernier, le même jour où toutes les portes et fenêtres possibles ont été retirées simultanément, en un ballet aussi bruyant qu’émouvant.

Le 23 novembre 1944. Une date essentielle pour lui seul, sans doute.

Ont-ils cru à une coïncidence, un incident, un hasard ? Y a-t-il même un villageois, ce jour-là, qui ait remarqué à quels endroits les aiguilles dorées s’étaient figées ?

23 h 11. 23/11.

Clément n’a jamais été du genre à laisser les choses au hasard. Il a tout orchestré dans les moindres détails, quand bien même le chemin a brutalement bifurqué juste avant l’arrivée.

À l’automne dernier, juste avant que les ouvriers ne débarquent au village, il avait pour la première fois gravi cet escalier en colimaçon, une masse à la main, avec la ferme intention de tout saccager. Il avait repoussé les toiles d’araignées, avait eu les poumons en feu tant la minuscule pièce était poussiéreuse. Mais quand il était tombé sur l’enchevêtrement de rouages et d’engrenages brillants, son bras était retombé mollement. Sans savoir pourquoi, il s’était senti incapable de détruire ce trésor qui avait dû demander des heures de travail minutieux. Peut-être parce que, à cet instant-là, il avait pensé à Lazare qui, toute sa vie, avait passé son temps courbé sur des bijoux. Celui qui avait assumé le rôle de son père pendant près de quarante ans aurait trouvé insupportable que Clément s’en prenne à cette horloge. Alors il s’était contenté de patienter quelques minutes supplémentaires pour qu’il soit 23 h 11, puis il avait flanqué le manche de sa masse à travers l’espèce de grande roue verticale au centre des rouages. Aussitôt, le mécanisme s’était immobilisé.

Le temps s’était figé sur Sabran et, du haut de sa tour, sans que personne puisse en être témoin, Clément avait hurlé sa rage et son chagrin.

Près de sept mois après, il est donc remonté dans cette pièce toujours aussi poussiéreuse. À 23 h 11, au cours de la nuit, il a retiré la masse, le plus délicatement possible cette fois-ci. Perdu dans ses pensées, il a remonté la petite manivelle pour que les engrenages s’animent de nouveau.

Au moment de monter dans sa Jaguar, après s’être assuré d’un coup d’œil à l’horloge que le temps défilait de nouveau, Clément a sifflé le chien, qu’il n’avait pas vu depuis la veille déjà. Il a fait tout le tour du château en l’appelant, mais l’animal ne s’est pas montré. Pour la première fois, Clément a hésité sur la conduite à tenir, avant de décider que le chien était aussi libre que lui. Peut-être bien qu’il était parti comme il était apparu, et qu’il fallait simplement l’accepter.

Ce n’était pas son chien, de toute façon. Ils s’étaient peut-être apprivoisés l’un l’autre, durant tous ces mois, mais ils n’étaient en rien responsables l’un de l’autre. Saint-Exupéry avait tort, voilà tout.

Ce n’était pas son chien.

Alors Clément a allumé le contact de sa voiture et a démarré sans plus attendre. Jusqu’à la sortie du village, il a attendu malgré lui que des aboiements retentissent dans le calme de l’aube. L’a espéré, peut-être même. Puis il a appuyé sur l’accélérateur et a déserté sans un regard dans son rétroviseur.

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