Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 28 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 27 - Janvier 1944

CHAPITRE 27

 

 

Janvier 1944

 

Assise sur la paille entre les jambes de Tobias, Charlotte enroule les bras du jeune homme autour d’elle et se pelotonne contre lui. Il était nettement plus plaisant de venir se retrouver dans cette grange à l’abandon l’été dernier : à présent que la température avoisine les 2 °C, Charlotte est frigorifiée, et elle donnerait cher pour ne pas avoir à se cacher des autres dans ce genre d’endroit…

À la lumière des journées ternes de janvier, la vieille bâtisse est devenue lugubre. Les yeux fermés pendant que Tobias lui masse avec douceur les tempes, la jeune fille repense quelques instants à Amédée Huguenin, l’ancien boucher du village au tablier blanc perpétuellement maculé de traînées de sang, arrêté au printemps dernier parce que fervent communiste. Personne n’a jamais su qui l’avait dénoncé aux Allemands, ou plutôt, personne n’a cherché à le savoir : jamais bon de trop se mêler des affaires des autres en temps de guerre, comme dirait son père. Quel dommage que tout le village se soit tellement passionné pour sa relation avec Tobias, au lieu d’appliquer ce principe-là, songe Charlotte, amère.

Si elle avait choisi d’ouvrir son cœur à ce malotru d’Antoine Dupleyssis, ah ça, tout le monde aurait approuvé et applaudi l’idylle des deux mains, sans se soucier des manières viles du facteur et de sa façon de traiter les femmes comme des moins-que-rien. Le monde est drôlement mal fait ; aussi, Charlotte n’a plus qu’une hâte : que la guerre se termine, et peu importe que ce soit l’Allemagne ou la France qui la remporte, d’ailleurs ! Dès que tout ça sera fini, elle fera sa valise et quittera le village au bras de Tobias. Elle le suivra en Bavière, il paraît que c’est une très jolie région, le jeune homme lui a affirmé qu’elle ne serait pas dépaysée. Elle a déjà commencé à apprendre quelques mots d’allemand. Tout moyen sera bon pour quitter ce village aux rues et aux mentalités étriquées ! Et puis, il doit bien y avoir des cours de sténodactylo à Rosenheim, la ville natale de Tobias, non ? L’avenir, c’est celui qu’on s’invente, qu’on rêve, qu’on se crée ; pas celui qu’on nous impose et qui paraît tout tracé avant même notre naissance.

— Je ne suis pas sûr qu’on devrait prendre ces menaces à la légère…, réfléchit Tobias à voix haute.

Depuis que Charlotte lui a raconté que, juste après les fêtes de Noël, son père lui a juré d’aller le dénoncer à ses supérieurs s’ils ne rompaient pas une bonne fois pour toutes, le jeune soldat est sur le qui-vive. Il n’a jamais rencontré Henri Vernay, et ne le connaît que par les dires de Charlotte, mais le bonhomme n’a pas l’air commode. Et surtout, il hait l’idée que sa fille fréquente un Allemand… Serait-il pour autant capable d’aller parler au commandant Wenzel ?

— Il pourrait très bien envoyer un courrier au château ou à la Kreiskommandantur : des lettres de dénonciation, on en reçoit tous les jours…, fait remarquer Tobias, soucieux. On vit une drôle d’époque, qui fait ressortir le pire de l’homme… Vous considérez les Allemands comme des monstres, mais vous, les Français, vous n’êtes pas mieux que nous, en vérité : vous dénoncez votre voisin sous n’importe quel prétexte ; parce qu’il est juif, parce qu’il est communiste, parce qu’il fait du marché noir, parce qu’il est résistant, parce qu’il n’a pas respecté le couvre-feu et que vous l’avez vu sortir, de derrière vos persiennes…

Charlotte hausse les épaules, ne se sent pas concernée par cette diatribe. Elle, elle ne dénonce personne. Elle, elle se fiche de tout hormis de Tobias. Toute sa tête, tout son corps, tout son cœur est empli de lui. Son monde se résume à lui, et c’est déjà un territoire bien vaste pour une jeune femme de dix-neuf ans. Quant à son père… Il parle, il tonne, il vitupère, certes. Mais de là à agir…

— Il ne se fatiguera pas à rédiger une lettre, rassure-toi : je ne l’ai quasiment jamais vu tenir une plume de sa vie ! plaisante-t-elle tout en se recroquevillant un peu plus contre son homme.

L’air qui passe à travers la grange est glacial. À l’extérieur, des bourrasques font grincer les planches et voleter le foin. La jeune femme souffle sur ses doigts rougis pour tenter de les réchauffer un peu.

— Pourquoi sembles-tu si certaine qu’il n’ira pas voir le commandant ou même les lieutenants ? Tu te rends compte que, s’il faisait ça, je pourrais très bien être envoyé du jour au lendemain sur le front de l’Est ?

— C’est vrai qu’il doit faire encore plus froid qu’ici, en Russie…, commente Charlotte avec une malice qui agace Tobias.

— Sois un peu sérieuse, s’il te plaît. Tous nos soldats crèvent là-bas, c’est la débâcle, tu ne comprends pas ?

Devant son ton soudain grave, la jeune femme se redresse et tourne la tête vers Tobias.

— Je le sais très bien, qu’est-ce que tu crois ? J’essaye juste de ne pas voir tout en noir, c’est tout. J’ai dit à mon père qu’on ne se voyait plus, et nous faisons extrêmement attention chaque fois qu’on se retrouve, que veux-tu de plus ? S’il avait dû mettre sa menace à exécution, il l’aurait déjà fait !

Depuis un mois, tous les deux ont élaboré un système de communication pour se donner rendez-vous dans cette grange abandonnée à l’écart du village, le long de la rivière, sur le chemin des Saules qui n’accueille aucune habitation. C’est Charlotte qui a eu l’idée du stratagème : déposer des messages au cimetière, sous une pierre descellée, juste à côté de la tombe d’Alphonse Grenier, un inconnu mort en 1874, soit une éternité pour les jeunes amoureux. Ce n’est évidemment pas lui qui les dénoncera, et Tobias et Charlotte font très attention à ne laisser ou récupérer un message qu’après s’être assurés que le cimetière est bien désert.

— Qu’est-ce que je veux de plus ? répète Tobias sans se départir de sa mine grave. Je ne sais pas, plus les mois passent, et plus je me dis que cette guerre n’aura jamais de fin, ou alors pas une qui nous permettra de rester ensemble. L’Allemagne va perdre, c’est désormais une certitude vu ce qui se passe à l’est… Et qu’est-ce qu’on deviendra, à ce moment-là ? Qu’est-ce que je deviendrai ?

Charlotte essaye de l’embrasser pour le faire taire et chasser ces idées maussades, mais Tobias lui demande soudain :

— Et si on partait ?

— Comment ça ? rebondit la jeune femme, interloquée.

— On pourrait tout quitter, ensemble, maintenant ! s’écrie Tobias en serrant ses paumes entre les siennes dans un geste presque implorant.

— Tu es fou… ! On irait où, on ferait quoi ?

— On pourrait essayer d’aller en Suisse, ou alors trouver un moyen de rejoindre l’Angleterre !

Charlotte, éberluée de l’idée saugrenue de son soldat, tente de le raisonner : s’ils fuyaient, ils seraient bien vite arrêtés, que ce soit par la Gestapo ou par des résistants ! Avec ses cheveux blonds comme les blés et ses yeux bleus, Tobias n’a pas besoin d’un uniforme pour que tout le monde se doute qu’il est allemand ! Les déserteurs, on les fusille, et les nazis aussi ; peu importe qui tient l’arme, le résultat sera le même…

Mais Tobias refuse de s’avouer vaincu, il rêve déjà d’une tout autre vie avec celle qu’il aime, une vie où il pourrait retrouver un jardin à cultiver et à faire fleurir, une vie loin de ce bourbier sordide dans lequel il patauge depuis déjà près de cinq longues années…

— Il n’y a pas que les Allemands qui soient blonds aux yeux bleus… Et ton amie Clara, tu ne m’as pas dit que son mari travaillait à l’état civil ? Il ne pourrait pas nous faire de faux papiers ? insiste-t-il.

Charlotte se retient de rire. Elle n’a pas révélé à Tobias que Pierre, tout comme son frère Oscar et Antoine, le facteur, était impliqué dans un réseau de résistants, mais elle n’a pas besoin d’en dire beaucoup pour qu’il comprenne que, si l’époux de Clara en avait l’occasion, il serait le premier à lui passer la corde au cou pour le pendre sur la place du village. « Un bon Boche est un Boche mort », comme chantonne Oscar dès qu’il croise sa sœur.

— Et de toute façon, des faux papiers n’enlèveraient pas ton accent. Tu as beau très bien parler français, dès que tu ouvres la bouche, on sait que tu n’es pas de chez nous…, assène Charlotte dans l’espoir que Tobias se résigne enfin.

— « Pas de chez vous », murmure-t-il, blessé.

— Tu sais très bien ce que je veux dire, le taquine la jeune femme en couvrant son visage de baisers qui papillonnent. Essaye d’être confiant, s’il te plaît. Bientôt, tout ça sera du passé. On pourra aller où on voudra sans plus jamais se cacher, on pourra se marier sans que quiconque ait quoi que ce soit à y redire, et on sera les plus heureux du monde !

Tobias acquiesce sans grand enthousiasme ; aussi, Charlotte entreprend de fouiller les poches intérieures de son uniforme vert-de-gris. Ravie, elle en sort un petit paquet enveloppé d’une feuille d’aluminium, qu’elle lui agite sous le nez.

— Arrête un peu de faire la tête : c’est pour toi que la guerre est le plus facile, je te signale. Quand on a le luxe de pouvoir se goinfrer de chocolat par les temps qui courent, on n’a pas le droit de se plaindre ! sourit-elle.

Le soldat finit par se dérider. Il en profite pour attraper Charlotte par les épaules et la faire basculer dans la paille, non sans mettre sa main sur la bouche de la jeune femme qui rit à gorge déployée, chut, tu vas nous faire repérer !

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