Aux quatre vents
Chapitre 19
Il n’est même pas encore huit heures que les files d’attente devant les boutiques de la place du village sont toutes d’une longueur à pleurer. Deux vieilles dames discutent ensemble, assises sur des petits sièges pliants qu’elles ont pris soin d’apporter. Juste devant Charlotte, Solange, la fille des Tondelier, fait la queue, plusieurs cartes de rationnement à la main. Devant sa mine surprise, elle explique que cinq familles la rémunèrent un peu pour qu’elle patiente à leur place dans les différentes files ; celle de la boulangerie, celle de l’épicerie, celle de la crèmerie. Charlotte prend place, prête à attendre plusieurs heures pour n’obtenir qu’un morceau de pain noir, sans doute à moitié rassis. Elle sent que sa voisine apprécierait de converser un peu, mais fait mine de ne pas s’en apercevoir : tout ce dont elle a envie, c’est se plonger dans son livre, Une page d’amour d’Émile Zola, et d’oublier le monde absurde qui l’entoure. Les histoires d’amour et de passion ont le don de subjuguer Charlotte au point qu’elle a parfois l’impression que les personnages de papier sont aussi réels que les personnes qu’elle côtoie au quotidien… Au bout d’un moment, Solange hausse les épaules et se détourne, déçue par cette pimbêche qui, visiblement, croit mieux valoir qu’elle, avec ses grands airs d’intellectuelle.
Le soleil est déjà haut dans le ciel quand Charlotte arrive enfin au comptoir du boulanger. Derrière lui, dans ses larges paniers en osier, il ne reste plus que quelques miches de pain qui n’ont pas fière allure. Rien qu’à les voir, Charlotte en sent déjà dans sa bouche le goût cartonneux, mais elle tend quand même ses tickets de rationnement. Elle devrait déjà s’estimer heureuse de ne pas avoir attendu des heures pour rien…
Quand elle sort de la boutique, une voix masculine la hèle depuis la fontaine de la place. Elle met sa main en visière au-dessus de ses yeux pour distinguer de qui il s’agit, hésite quand elle s’aperçoit que c’est Antoine, le facteur, qui lui fait de grands signes enthousiastes. Il n’a que quelques années de plus qu’elle, mais sa peau glabre et ses petites lunettes cerclées de fer lui donnent encore l’apparence d’un adolescent. Il a beau faire une cour assidue à Charlotte depuis un moment déjà, elle n’a aucune intention d’y prêter attention. Surtout, ne pas l’encourager. Se montrer polie mais distante. Cordiale mais froide.
Elle se contente donc d’agiter la main en retour, avec un petit sourire forcé. Antoine a l’air d’attendre qu’elle le rejoigne, mais Charlotte s’éloigne à grands pas après l’avoir aimablement salué. S’il affiche sa déception, la jeune fille ne s’en rend pas compte ; il est trop loin et, de toute façon, il faut bien qu’elle lui fasse comprendre que l’attirance qu’il paraît éprouver pour elle n’est pas réciproque…
Tout en reprenant sa lecture, elle remonte la rue des Potiers pour rejoindre le café de ses parents. Les sourcils froncés, elle compte les pages : elle n’aura jamais fini avant d’arriver au café, et son père ne lui accordera aucun répit : dès qu’il entendra la clochette retentir, il aura mille ordres à lui donner : « Va faire la vaisselle, elle s’accumule dans l’évier depuis ce matin ! » « Va prendre la commande du couple qui vient de s’installer ! » « Va débarrasser la table près de la fenêtre, ça fait déjà une demi-heure que les clients sont partis ! » Et il faudra qu’elle attende le soir, après le couvre-feu, pour poursuivre sa lecture à la lueur d’une bougie… Qu’à cela ne tienne : Charlotte décide de faire une courte halte pour terminer son chapitre : hors de question de laisser Hélène Mouret et le docteur Deberle sans savoir ce qu’il va advenir d’eux ! Elle s’adosse à la façade d’une maison sans même lever le nez des pages qu’elle tourne avec avidité. Devant elle, un vieil homme passe en s’aidant d’une canne pour marcher. Arrivé à la hauteur de Charlotte, il émet un soupir narquois et marmonne quelques syllabes inintelligibles, visiblement agacé. La jeune fille lève les yeux, pensant qu’il s’adresse à elle. Ce n’est apparemment pas le cas, car il choisit de traverser la rue pour rejoindre le trottoir d’en face et poursuivre son chemin dans la même direction. Étrange comportement ! songe-t-elle en le suivant des yeux, étonnée. Pourtant, quand elle tourne la tête vers la droite, elle comprend ce qui vient de se jouer. À une vingtaine de mètres d’elle, le fils Jadorski remonte la rue dans l’autre sens, et, de toute évidence, le vieillard n’a pas voulu croiser un petit Juif. Quel monde absurde que celui dans lequel ils vivent tous depuis quatre longues années, quel monde écœurant que celui où un vieil homme préfère changer de trottoir plutôt que de croiser un enfant de six ou sept ans qui n’a commis d’autre crime que celui de naître juif…
Soudain, elle entend un pas de bottes lourdes sur sa gauche. Quelques instants plus tard, deux soldats allemands, vêtus de leurs uniformes et calots vert-de-gris, tournent au coin de la rue et remontent dans sa direction. Quand ils passent devant elle, ils lui adressent un petit signe de tête poli, auquel, par principe, elle ne répond pas. À Sabran-sur-la-Lys, tous les villageois agissent de même, sans jamais s’être vraiment concertés. Tous se refusent à leur attribuer la moindre humanité, et même si le geste peut paraître futile, il n’en reste pas moins symbolique.
Dire que ces deux-là ont des barres de chocolat à la main, et qu’ils n’ont même pas honte de déambuler devant des gens qui entendent leur ventre crier famine à longueur de journée… L’un des soldats est très grand, il dépasse son acolyte d’au moins une tête et demie, et tous deux progressent dans une cadence toute militaire, comme s’ils étaient incapables de marcher normalement. Le cœur de Charlotte se serre quand elle aperçoit le visage brusquement effrayé du petit Joseph Jadorski : on dirait une souris en panique devant un chat affamé. Deux chats affamés aux griffes acérées. Elle referme son roman, le serre contre son cœur, prête à secourir l’enfant si jamais il fallait prendre sa défense, prête à le réconforter une fois que les soldats auront disparu. L’étoile jaune brodée sur sa veste élimée est aussi visible qu’une verrue sur le nez, impossible de ne pas la remarquer. Même le vieillard à la vue sans doute défaillante l’a aperçue du bout de la rue, c’est dire.
Contre toute attente, le petit garçon s’immobilise. Se fige. On dirait qu’il est paralysé, incapable de décider quoi faire. Instinctivement, alors que les deux Allemands approchent, il porte ses deux mains à la poitrine. Pour dissimuler tant bien que mal l’étoile qui le désigne comme un ennemi.
Les deux soldats ralentissent. La conversation dans cette langue si aiguisée qu’elle ressemble à du verre brisé s’arrête. Les silhouettes vert-de-gris s’immobilisent elles aussi, juste en face de l’enfant tétanisé. Le plus grand des deux s’accroupit pour être à sa hauteur, et, doucement, il saisit les mains de Joseph pour les détacher de son étoile maladroitement camouflée. Il murmure quelque chose au petit, mais de là où elle est, Charlotte ne parvient pas à distinguer ses paroles. L’enfant hoche la tête, paraît rasséréné. Il esquisse même un sourire, et le cœur de Charlotte bondit de surprise. L’autre soldat, qui porte une petite moustache brune, regarde aux alentours, visiblement embarrassé. Il croise le regard de Charlotte et paraît mécontent. À voix basse, il prononce quelques mots, et le premier soldat se redresse en haussant les épaules. Joseph le suit des yeux, lève la tête jusqu’à avoir la nuque en arrière tellement l’homme est un géant pour lui. Agacé, le soldat moustachu reprend sa route sans attendre son comparse, et celui-ci tend sa barre de chocolat au petit garçon avant de le rejoindre en toute hâte. Joseph baisse le regard, aussi éberlué que si l’homme venait de lui offrir un lingot d’or. Il a bien raison, songe Charlotte, car, aujourd’hui, un morceau de chocolat est aussi rare et précieux que de l’or… L’enfant croque avec un bonheur lumineux dans la barre chocolatée, et quand il passe devant Charlotte, il paraît aussi heureux que s’il venait de faire le festin de sa vie. La jeune fille ne peut s’empêcher de l’arrêter pour lui demander ce que lui a dit le soldat allemand en retirant ses mains de son étoile.
— De ne pas avoir honte. Que quand il était petit, lui aussi, il avait une étoile comme ça, et qu’il fallait être fier, parce que ce n’est pas donné à tout le monde de devenir shérif ! sourit Joseph en bombant son petit torse.
Charlotte lui sourit en retour, avant de tourner la tête vers les deux Allemands qui arrivent à la place du village.
Songeuse, elle les regarde disparaître au loin.
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