Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 57 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 56

 

La gorge sèche d’avoir longuement parlé, Léa fait une pause dans son récit, et, durant quelques longues minutes, le silence règne dans la tour du château. Clément l’a écoutée sans jamais l’interrompre, impassible. Le quotidien de ses parents à Lens au début de la guerre, la rafle une nuit de septembre où il faisait encore doux, la déportation des époux Ackerberg, l’arrivée en catimini de Léa à Sabran-sur-la-Lys, chez les Flament…

— Ma mère est revenue, finalement. Quand elle est arrivée à Malines, le SS à la tête du camp a décidé de la garder à son service, parce qu’elle parlait couramment allemand et français. Durant plus de deux ans, elle s’est occupée d’enregistrer les personnes en transit. Elle ne m’a jamais rien raconté de ces deux années. Je sais seulement que le camp de Malines a été déserté par les SS dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, et que les prisonniers se sont retrouvés livrés à eux-mêmes en attendant l’arrivée des troupes alliées. Ma mère a fui, elle a tout fait pour retourner à Lens, chez les Beaumont. Quand ils lui ont appris qu’ils ne m’avaient jamais accueillie, elle a cru mourir de désespoir, souffle Léa, émue en se rappelant la façon dont sa mère lui a raconté tout cela, bien longtemps après.

— Comment vous a-t-elle retrouvée ? demande alors Clément, sortant soudain de sa réserve.

Léa explique comment Ludmilla est retournée à Lille après qu’Elsa Beaumont lui eut donné le nom du cheminot. Étienne Pithiviers. Après avoir interrogé quelques employés de la gare, elle a eu tôt fait de retrouver sa trace. Il l’a rassurée en lui affirmant que sa fille était en sécurité dans la ferme de ses beaux-parents, qui l’avaient fait passer pour une petite-nièce orpheline. Étienne Pithiviers l’avait emmenée jusqu’à Sabran-sur-la-Lys, et Ludmilla s’était figée en apercevant une petite fille de deux ans et demi qui jouait avec un ours en peluche sur la pelouse clairsemée. Rose était sortie de sa cuisine, les poings sur les hanches, déjà prête à mordre. Quand Étienne lui avait expliqué que Ludmilla était la mère de Léa, la femme aux cheveux grisonnants l’avait jaugée du regard, sceptique. « Comment sais-tu que c’est bien sa mère ? » avait-elle maugréé. Surpris, le cheminot avait répondu qu’il la reconnaissait, tout simplement. « Tu ne l’as pourtant vue que quelques minutes, il y a plus de deux ans… », avait rétorqué Rose. Assise dans l’herbe, Léa continuait à jouer avec sa peluche, inconsciente de la scène qui avait lieu à quelques mètres de là. « Elle avait une cape bleu marine, le jour où… », avait alors murmuré Ludmilla, livide. « Peut-être bien, oui », avait hésité la fermière, les sourcils froncés. « Pourriez-vous me l’apporter, s’il vous plaît ? » avait soufflé Ludmilla. Rose Flament s’était exécutée, avait rapporté la petite cape en feutrine qu’elle avait conservée tout au fond de son armoire, sous une pile de vieilles nappes. Avec son ongle, Ludmilla avait arraché le fil qui retenait la feutrine et la doublure, avait glissé ses doigts dans l’ouverture et en avait ressorti une fine feuille de papier pliée en quatre.

— La prière qu’elle avait écrite pour moi. Pour que je sois protégée…, chuchote Léa, le regard embué. Après ça, ma mère et moi nous sommes installées au village. Tout le monde nous a aidées.

Clément fait une moue sceptique. « Tout le monde », c’est un bien grand mot…

— Et votre père ? interroge-t-il tout en connaissant déjà la réponse au fond de lui.

— Il a été déporté à Auschwitz quelques jours après son arrivée à Malines. Il n’en est jamais revenu, déclare Léa en se levant soudain pour aller caresser le chien assoupi tranquillement dans son panier, devant la fenêtre qui offre une vue imprenable sur tout Sabran.

De nouveau, le silence se réinstalle. Lourd, dense.

— Voilà, c’est peut-être idiot, mais à présent, j’ai l’impression qu’on est sur un pied d’égalité. Je sais qui vous êtes et vous savez qui je suis. Je comprends pourquoi vous haïssez ce village au point de vouloir le détruire, vous comprenez pourquoi je l’aime au point de le défendre de toutes mes forces…, déclare soudain Léa d’une voix sourde.

Clément jette un coup d’œil au paquet de Lucky Strike qui est toujours posé sur le bureau ; il hésite à en prendre une, mais se ravise sans savoir pourquoi. Il n’a pas les mots face à l’histoire que vient de lui raconter cette jeune femme, qui ne manque pas de courage pour oser se mettre à nu d’une telle manière. Il n’a pas les mots, et pourtant, les seuls qui lui viennent à l’esprit au moment où elle s’interrompt enfin, c’est : « Et alors ? »

En quoi ce qu’elle et sa famille ont vécu devrait changer son chemin à lui, au juste ? Elle estime avoir des raisons de chérir ce village ; très bien. Mais en quoi ses raisons seraient-elles plus valables, ou légitimes, que celles qu’il a de haïr cet endroit et ses habitants ? Son combat à elle a un sens, mais le sien en a tout autant.

Est-il odieux, insensible de penser ainsi ? Quel effet espérait-elle produire en lui racontant le parcours de ses parents et le sien ? Pensait-elle l’attendrir, le ramollir ? Imaginait-elle qu’il allait pleurer sur son épaule et prendre conscience qu’il faisait fausse route en voulant que Sabran-sur-la-Lys soit rayé de la carte de France ?

Cette jeune femme paraît intelligente, pourtant. Clément a du mal à croire qu’elle ait pu se montrer si naïve, en pensant changer le cours des choses grâce à une histoire émouvante.

Elle croit le connaître, elle imagine avoir tout compris de son histoire. Pourtant, elle n’est rien d’autre qu’une inconnue. Ce n’est pas parce qu’elle a percé à jour son identité, parce qu’elle pense avoir compris ses intentions qu’elle sait quoi que ce soit. Son chemin de vie n’a absolument rien à voir avec le sien. Rien.

— Comment l’auriez-vous vécu, si votre mère n’était pas parvenue à vous retrouver après la guerre parce qu’on lui aurait caché la vérité ? Imaginez : elle quitte Malines, va voir le cheminot qui vous a sauvée, et celui-ci, pour une raison mystérieuse, prétend que vous n’avez pas survécu. Elle s’effondre, anéantie.

Clément s’interrompt, laisse planer ses paroles dans le bureau, son regard plongé dans celui de Léa qui, aussitôt, frissonne. La jeune femme serait bien incapable de dire si le malaise qu’elle ressent est lié à la dureté du visage de son interlocuteur ou aux mots qu’il vient de prononcer.

— Jamais elle ne vous retrouve. Jamais vous ne la retrouvez. Et vous grandissez dans ce si joli petit village de carte postale, heureuse. Vous appelez papa et maman ceux qui vous élèvent avec amour. Vous croyez mener une vie toute tracée jusqu’au jour où, par le plus grand des hasards, quelqu’un y fait irruption pour vous annoncer que vos parents ne sont pas vos parents. Qu’ils vous ont menti, depuis toujours.

Léa déglutit avec difficulté, sa gorge est tellement nouée qu’elle a l’impression que la salive ne peut plus se frayer un chemin. Elle comprend à cet instant pourquoi Clément de Clercq n’a débarqué au village que récemment : il ignorait tout de ses origines… Elle est sous le choc. Sa façon de transposer si aisément son histoire à la sienne lui fait froid dans le dos.

Il croise les bras, se referme. Se penche très légèrement vers elle pour lui poser cette question :

— Et le pire dans tout ça, vous savez ce que c’est ?

Léa fait non de la tête, muette.

— Allons, vous n’avez pas une petite idée ? Vous avez tellement insisté pour me rencontrer, vous avez passé tellement de temps à étudier mon cas… Vous devez bien avoir une hypothèse, non ?

Le ton de Clément de Clercq se fait caustique. Léa se sent mouchée.

— Au moment où vous apprenez la vérité sur qui vous êtes, quelle est la première chose que vous auriez envie de faire ? Retrouver votre mère, retrouver votre père, non ? Mais, malheureusement, vous apprenez aussitôt qu’ils ne sont plus de ce monde. Qu’il est trop tard.

Clément de Clercq assène ces mots et, sous la rage, Léa perçoit une douleur inextinguible.

— Il est trop tard. La seule chose qui reste entre vos mains, c’est la liste des personnes qui sont responsables de la mort de vos parents. Ceux qui ont envoyé votre père en camp de concentration, ceux qui ont refusé de tendre une main à votre mère pour qu’elle survive. Alors dites-moi, mademoiselle Ackerberg, dites-moi : qu’auriez-vous fait ?

Clément de Clercq a terminé sa tirade. Il attrape un stylo sur son bureau, s’amuse à le faire tourner dans la paume de sa main avec dextérité. Sans doute éprouve-t-il le besoin de se donner une contenance, songe Léa, passablement déboussolée. Qu’est-elle censée lui répondre ?

Les secondes s’égrènent, pesantes. La jeune femme ferme les yeux, essaye d’imaginer l’hypothèse que le châtelain vient de lui soumettre. Qu’aurait-elle fait, à sa place ?

— Je me serais accrochée de toutes mes forces à ceux encore là, finit-elle par affirmer d’une voix posée, les visages de Jacques, Rose et Baptiste apparaissant à son esprit. Je me serais accrochée à eux pour ne pas sombrer.

Clément de Clercq sourit, et la grimace qui étire ses lèvres est à la fois triste et triomphale.

— Eh bien, sachez que c’est exactement ce que je fais depuis trois ans. Je me concentre sur ceux qui restent, murmure-t-il en songeant à tous ces lâches pour qui l’heure est venue de rendre des comptes.

Léa voudrait lui dire qu’il ne s’y prend pas de la bonne manière, ou qu’il ne se concentre pas sur ceux qu’il faudrait. Elle pense à Marthe Vernay, surtout, qui n’a qu’un espoir : établir un lien avec ce petit-fils dont elle ignorait l’existence. Mais la carapace que s’est forgée Clément de Clercq paraît impossible à briser ou même fissurer, et sa détermination semble si féroce que Léa, malgré ses résolutions, en est intimidée.

Il lui faut quelques minutes pour se ressaisir et repartir au combat. Elle ne doit pas oublier la raison pour laquelle elle est venue aujourd’hui.

Le village. Son village.

— Vous avez entendu parler du gamin qui a été attaqué par un sanglier et qui est hospitalisé, je suppose ? Ces mômes ont simplement voulu faire une petite fête dans une de ces maisons à l’abandon, et ça a mal tourné. Vous ne vous sentez pas ne serait-ce qu’un petit peu responsable de ce qui est arrivé ? interroge soudain Léa avec une amertume non dissimulée.

Clément hausse les épaules. S’il est tout d’abord embarrassé par une question qu’il n’attendait pas et qui n’a plus rien à voir avec leur conversation, c’est la colère qui prend vite le dessus.

— Je devrais me sentir responsable du sort d’un adolescent qui fait n’importe quoi ? C’est étrange, car personne, ici, ne s’est jamais senti le moins du monde responsable du sort qu’a connu ma mère. Alors je vais vous dire une chose : si vous pensez parvenir à me faire culpabiliser, c’est que vous n’avez absolument rien compris.

— Je pense au contraire avoir très bien compris vos intentions : vous voulez punir tous les habitants de Sabran pour des actes commis par certains il y a plus de quarante ans. Votre vision est tellement manichéenne : rien n’est jamais tout noir ou blanc, vous savez. Vous faites payer des personnes qui n’ont rien à voir avec votre histoire, moi, par exemple. Vous faites payer des personnes qui ont pu changer, avec le temps. Vous faites payer des personnes qui ont peut-être fait du mal à votre mère, mais qui, dans le même temps, ont pu en aider d’autres et faire le bien autour d’elles. Parce qu’un être humain a tellement de facettes que vouloir le résumer à un acte, c’est injuste… Dans votre monde, il n’y a donc aucune place pour le pardon et la rédemption ?

Clément se tourne de trois quarts pour regarder par la fenêtre durant la tirade enflammée de son interlocutrice. Contrairement à ce qu’elle affirme, elle ne comprend rien. Il pense à Charlotte, sent la rage se diffuser dans ses veines jusqu’à réchauffer ses membres de cette chaleur devenue si familière, désormais. Il pense à Tobias, à ce père qu’il aurait pu connaître si ces gens-là lui en avaient laissé la chance, s’ils ne lui avaient pas tout dérobé sans vergogne et sans pitié. Et maintenant, on vient lui parler de pardon ? Mais il n’est pas là pour absoudre les gens de leur manque d’humanité et de leurs fautes…

Léa se tortille sur sa chaise ; elle paraît mal à l’aise. Le silence est toujours difficile à gérer pour ceux qui ne font que parler en permanence, songe Clément, acerbe.

— Vous voulez vous venger d’un village en le détruisant, mais ça vous apportera quoi, quand il ne restera que des maisons éventrées et abandonnées ? ne peut-elle s’empêcher de demander encore, quand bien même l’homme assis en face d’elle n’a répondu à aucune de ses questions.

Clément tourne légèrement la tête pour plonger son regard délavé dans celui de Léa. Elle soutient son regard, longtemps.

Et il finit par répondre :

— Sans doute rien, mais qui a dit que ça devait m’apporter quelque chose ?

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