Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 6 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 5 - Juillet 1942

CHAPITRE 5

 

 

Juillet 1942

 

Les semaines filent à toute allure depuis la naissance de Léa. Elle a eu deux mois, deux mois déjà. Pour Ludmilla, ce bébé est un rayon de soleil dans un quotidien grisâtre. Elle est folle d’amour pour sa petite fille et passe son temps à l’admirer. Elle adore la façon qu’a la petite de téter son index, ses grands yeux fixés sur elle ou sur Isaac. Elle adore ses menottes, les minuscules doigts qui s’agrippent à ses cheveux noirs quand elle s’assoupit au sein. C’est bien simple ; elle adore tout chez ce petit être qui lui paraît si fragile, si vulnérable. Depuis sa naissance, elle se sent telle une maman kangourou qui emmène partout son petit, telle une louve prête à tout pour protéger la chair de sa chair. Pendant les cours d’allemand chez les Beaumont, Léa reste sagement dans son landau, sans jamais pleurer, sans jamais chercher à attirer l’attention.

Comme si, déjà, elle savait qu’il valait mieux être discrète, dans ce monde devenu fou.

Ludmilla sursaute quand la sonnette de l’appartement retentit. Léa lâche un instant le sein qu’elle tétait, avant de le reprendre avec avidité sans même daigner ouvrir un œil.

— Pas d’inquiétude, c’est la personne qui vient acheter le piano, murmure Isaac en passant la main sur les touches immaculées.

Ludmilla sent l’émotion contenue dans la voix de son mari. Ce piano droit est dans la famille d’Isaac depuis des générations. La jeune femme se refuse à verser de nouvelles larmes, mais voir son époux devoir se séparer de cet instrument lui fend le cœur.

— Tu es certain qu’il n’y a pas d’autre solution ? chuchote-t-elle malgré tout.

— On en a déjà parlé. La vie est faite d’épreuves, et je suppose que c’en est une. Je préfère que nous ayons à manger et que nous puissions subvenir aux besoins de la petite, déclare Isaac sans la regarder.

— Mais… la musique est un besoin, n’est-ce pas ce que tu répètes toujours ?

— Pas dans ce monde, ma chérie. Pas dans ce monde…, rétorque Isaac en se dirigeant vers la porte de l’appartement.

— Pourtant, Léa adore le piano. Elle s’endort toujours en t’écoutant en jouer…, insiste encore Ludmilla, soudain persuadée que vendre le précieux instrument n’est rien d’autre qu’un sacrilège.

— Elle a davantage besoin d’être vêtue que d’être bercée par la musique, crois-moi. Et puis, il me restera mon violon…

Ludmilla se tait, admet sa défaite en silence. Il restera les pleurs du violon, oui. Et les chansons qu’elle fredonnera à sa fille pour qu’elle sache toujours d’où elle vient, quand bien même d’autres préféreraient qu’elle renie ses racines. Elle se penche vers la petite et commence à chantonner tout doucement, pour l’emmener très loin d’ici.

Oy oy oy, Belz,

Mayn shtetele Belz,

Mayn heymele, vu ikh hob

mayne kindershe yorn farbrakht…

Léa n’a peut-être encore jamais mis les pieds en Pologne, mais Ludmilla lui racontera, et elle verra, à travers le cœur de sa mère. Ainsi, le jour où Isaac et elle pourront emmener leur fille là-bas, elle se sentira chez elle tant tout lui paraîtra familier.

Sans bouger de son fauteuil, Ludmilla observe le manège de l’homme au complet noir qu’Isaac a fait entrer. La manière qu’il a de la dévisager de haut en bas, avec un dédain non dissimulé. La façon dont il examine le piano sous tous les angles, en listant chaque petite éraflure du bois et en fronçant le nez pour montrer son exigence. La mine fermée de ses deux acolytes, restés en arrière, dans l’encadrement de la porte d’entrée de l’appartement. Enfin, l’homme sort de sa poche intérieure quelques billets à moitié chiffonnés.

Isaac les prend, les fait rapidement défiler entre ses doigts avant de déclarer d’un ton hésitant qu’il n’y a pas le compte.

— C’est tout ce que j’ai. C’est à prendre ou à laisser, tance l’homme à la moustache noire, désinvolte.

Isaac se fige. Ludmilla sait exactement ce que son mari pense à cet instant précis : il voudrait rendre ses billets à ce malotru hautain et lui ordonner de déguerpir.

Ludmilla sait aussi exactement ce qu’Isaac va répondre : qu’il accepte la transaction.

— Ça ira comme ça…, marmonne-t-il en pliant les billets en deux.

— Vous nous aidez à le descendre ? Vu le poids qu’il doit faire, on ne sera pas trop de quatre…

Ludmilla sait que l’homme a parfaitement vu que son mari était handicapé. Isaac claudique à chaque pas, avec sa jambe raide. Une polio contractée alors qu’il était tout bébé, et mal soignée. Personne ne pourrait ne pas le remarquer. Alors comment imaginer un instant qu’Isaac puisse descendre un piano sur trois étages ?

L’homme patiente d’un côté de l’instrument de musique tandis que ses deux comparses entrent dans l’appartement pour se poster à l’autre extrémité, les muscles déjà bandés, prêts à l’effort intense que va exiger le transport du piano. L’acheteur au complet immaculé n’a pas un soupçon d’hésitation quand il fait signe à Isaac de le rejoindre pour qu’ils puissent soulever leur côté. Ludmilla fulmine quand elle voit l’air démuni de son mari, honteux de ne pas pouvoir porter d’objet lourd, honteux de ne pas parvenir à l’avouer tête haute.

— J’aimerais vous aider, mais ça m’est malheureusement impossible, murmure enfin Isaac en montrant sa jambe droite.

— Pourtant, vous parvenez bien à monter et descendre ces étages, non ? insiste l’homme sans le moindre tact.

— Oui, mais…, commence Isaac avant d’être interrompu par Ludmilla qui se lève d’un seul coup et va déposer Léa dans son landau.

— Je vais m’en charger, annonce-t-elle d’un ton sans appel.

L’homme à la moustache parfaitement disciplinée la regarde, estomaqué, s’approcher de lui puis se pencher, prête à soulever un côté du piano.

— Eh bien, allons-y ! s’exclame-t-elle avec sécheresse.

Une fois en bas, dans la rue, Ludmilla se masse le bas du dos, les dents serrées. La fourgonnette qui va emporter le piano est à deux pas, garée à cheval sur le trottoir d’en face.

— On va terminer sans vous, ma p’tite dame, grommelle l’un des deux comparses de l’acheteur, les joues écarlates.

L’homme moustachu adresse un signe de tête à Isaac, qui a tenu à descendre en même temps qu’eux. Puis les trois larrons disparaissent dans leur camionnette, tout comme le piano.

— Tiens, je t’ai pris ton gilet, murmure Isaac en tendant le vêtement pour que Ludmilla y passe un bras.

— Je n’en ai pas besoin, j’allais remonter…

— On n’est jamais trop prudent, mon amour, rétorque Isaac en tapotant l’étoile jaune cousue au niveau de la poitrine. On n’est jamais trop prudent…

Maintenant, ils ont l’obligation de porter cette étoile dès qu’ils sortent, et Isaac veut respecter les règles à la lettre, peu importe qu’elles soient absurdes ou injustes. Il semble déjà loin le temps où Victor Bouton pouvait disséminer des étoiles sur la vitrine de sa librairie en signe de contestation… Aujourd’hui, plus personne ne se risquerait à contester quoi que ce soit ni même à tenter la moindre plaisanterie. Il suffit d’un mot ou d’un regard de travers pour se faire arrêter et déporter en camp de travail. Parfois même, il suffit de rien, absolument rien : le mois dernier, le fils aîné des Tabachnik a été arrêté lors d’un contrôle policier dans un des rares cafés ouverts aux Juifs. Il fêtait son anniversaire, et ses parents venaient de lui offrir un pardessus. Il a retiré sa veste pour l’essayer, et c’est à ce moment-là que les soldats allemands sont entrés. Ils ont vérifié les identités de tout le monde, et quand ils se sont aperçus que le garçon n’avait pas d’étoile sur son pardessus tout neuf, ils ont vu rouge. La mère s’est épuisée à s’expliquer et supplier, rien n’y a fait. « Il s’agit d’une tentative de dissimulation », ont-ils seriné d’un air grave. « Nous n’avons pas d’autre choix que de l’emmener », ont-ils conclu sans le moindre état d’âme. Depuis, la famille n’a plus aucune nouvelle du garçon de dix-sept ans. Aucune.

Non, Ludmilla a beau ne pas avoir froid aux yeux et être capable de descendre un piano sur trois étages, mieux vaut suivre les règles et ne pas faire de vagues. S’ils veulent qu’ils portent une étoile jaune, ils la porteront.

Obéir, c’est peut-être bien ce qui les sauvera, après tout.

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