Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 54 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 53 - Juin 1985

CHAPITRE 53

 

 

Juin 1985

 

Rose est morte.

Depuis onze jours déjà, Léa se répète ces trois mots d’une syllabe chacun, qui devraient former une phrase avec un sens mais semblent pourtant parfaitement absurdes.

Rose est morte.

Le trio de mots-poignards surgit à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, et, pourtant, la douleur n’arrive pas à pointer à la surface. Léa se sent seulement anesthésiée, vide, comme si elle était enfermée dans un gigantesque oreiller en plume.

Rose est morte. Elle est allée se coucher, un soir pareil à tous les autres, et elle s’est contentée de ne pas se réveiller. Il a toujours semblé à Léa que celle qu’elle considère comme une deuxième mère évoluait en permanence en ce monde sur la pointe des pieds, pour rester discrète, pour ne troubler personne, pour ne pas déranger.

Elle s’en est allée de la même manière, alors.

Sans bruit, sans cri, sans mélodrame.

Assise dans le vieux rocking-chair de Rose, Léa se balance doucement en regardant Baptiste qui, au loin, cueille des framboises dans le jardin. Ce sont les mêmes framboisiers que quand elle était enfant, eux n’ont pas bougé ; à croire qu’il n’y a que les êtres humains qui soient éphémères…

Le petit transistor avec lequel Jacques, puis Rose, écoutaient les actualités en petit-déjeunant crachote une chanson que Léa connaît par cœur à force de l’avoir entendue dans la chambre de son fils. Mécaniquement, ses lèvres articulent en silence un couplet en rythme. « Encore un matin, un matin pour rien, une argile au creux de mes mains… »

Le cœur aussi morne qu’un matin de brouillard sur un champ de blé, Léa repense à la conversation qu’elle vient d’avoir avec le notaire de Rose, François Faelens. « Conversation » est un bien grand mot, étant donné le peu de fois où elle a ouvert la bouche. Elle aurait voulu dire à cet homme empressé qu’elle n’était pas prête à discuter de toutes ces choses matérielles, que l’empreinte du corps menu de Rose était encore imprimée dans son rocking-chair, que son odeur était encore imprégnée dans ses draps, dans le moindre de ses vêtements. Que son foulard bleu pâle sentait encore son eau de toilette à la fleur d’oranger, que son oreiller embaumait encore son shampoing à l’ortie. Mais l’homme de loi n’aurait eu que faire de ces détails, alors Léa s’est contentée de l’écouter en se mordant la lèvre presque jusqu’au sang.

Abasourdie, elle a appris que Rose et Jacques s’étaient mis d’accord pour que l’ancienne ferme revienne pour moitié à leur fille, Marie-Anne, et pour moitié à Léa. Marie-Anne, aujourd’hui âgée de soixante et onze ans, vit toujours à Lille avec son époux, Étienne. Léa ne la connaît pas intimement, ne l’ayant côtoyée que lors des repas de Noël ou de Pâques pour lesquels Rose adorait cuisiner et préparer une grande tablée chaleureuse. Rien que de repenser à ces souvenirs de fêtes familiales, Léa se sent sombrer, comme si le fauteuil devenait subitement immense et l’aspirait.

« Marie-Anne Pithiviers m’a informé de sa volonté de ne pas conserver la propriété. Est-ce également votre souhait ? » a interrogé maître Faelens d’un ton monocorde. Pour lui, le dossier de succession n’était qu’un de plus parmi des dizaines, des centaines d’autres qu’il avait dû voir passer au cours de sa carrière. Léa a bredouillé qu’elle ne savait pas, qu’il lui fallait du temps pour réfléchir, qu’elle ne s’attendait même pas à hériter de quoi que ce soit, que le bol jaune légèrement ébréché de Rose était encore dans l’évier, à attendre d’être lavé… Le notaire a fait mine de ne pas entendre sa voix qui commençait à vaciller comme la flamme d’une bougie en plein courant d’air, a ajouté qu’il la recontacterait d’ici à quelques jours, quand elle aurait eu le temps de digérer toutes ces informations. « Cependant, sachez que les impôts ne seront pas tendres avec vous, étant donné que vous n’avez aucun lien de parenté avec Rose Flament. Si jamais vous envisagiez de garder le corps de ferme, il faudrait non seulement que vous puissiez racheter la part de Marie-Anne Pithiviers, mais aussi que vous vous acquittiez de droits de succession qui seront assez élevés. » Léa avait remercié le notaire pour ces éléments, avait promis de lui répondre dès que possible.

Jamais elle n’avait imaginé que cette ferme, dans laquelle elle avait fait ses premiers pas, dans laquelle elle avait grandi, pourrait un jour lui revenir, ne serait-ce qu’en partie. Jamais non plus elle n’avait imaginé que Marie-Anne pourrait vouloir s’en débarrasser ainsi, même si, à y réfléchir un peu, cela paraissait plus qu’évident, étant donné qu’elle ne venait que deux ou trois fois par an, préférant de très loin sa vie de citadine.

Aujourd’hui, pourtant, tout change. Si elle ne trouve pas un moyen de la conserver, la ferme sera mise en vente. Ce qui ne serait pas une tragédie en soi si le village n’était pas mis à sac et vidé de son âme par un inconnu assoiffé de vengeance… Que risque-t-il d’arriver ? Marie-Anne et Léa mettront la ferme en vente, et Clément de Clercq s’empressera de leur en offrir un très bon prix. La fille de Rose sera ravie ; la somme lui permettra d’agrandir sa maison, de payer un voyage à ses enfants ou à ses petits-enfants, qui sait ? Quelques jours, quelques semaines plus tard tout au plus, des ouvriers débarqueront ici et s’escrimeront à retirer le grand portail, toutes les portes, toutes les fenêtres. Puis ils repartiront aussi vite qu’ils seront venus, laissant derrière eux le cadavre d’un endroit où, durant des décennies, le bonheur et l’amour ont régné en maîtres.

Au nom de quoi ?

Voilà ce à quoi pense Léa, les doigts soudain crispés aux accoudoirs d’un fauteuil qui l’a depuis toujours bercée. Dehors, Baptiste se délecte de framboises, tout à fait conscient que sa mère a besoin d’être seule.

Léa a beau réfléchir, les comptes sont vite faits : elle n’a quasiment aucune épargne, et l’appartement dans lequel elle et son fils vivent depuis son retour à Sabran-sur-la-Lys ne lui appartient même pas, alors comment pourrait-elle racheter la ferme ? L’idée de s’y installer avec Baptiste est plus que séduisante, mais elle paraît aussi illusoire qu’un mirage en plein désert…

Néanmoins, elle ne compte pas renoncer si promptement. Elle ne parviendra sans doute pas à trouver de quoi racheter la ferme, mais elle a bon espoir de convaincre l’homme enfermé dans son château de renoncer à sa colère. Elle l’a promis à Marthe Vernay, et elle fait depuis toujours partie de ces gens qui croient au pouvoir supérieur de l’amour sur la haine.

Hier soir, après avoir longuement hésité sur la teneur de la lettre qu’elle avait décidé d’écrire, Léa a finalement opté pour un message des plus laconiques, qu’elle est allée déposer elle-même dans la boîte aux lettres du château.

« Monsieur,

J’ai bien compris que Clément de Clercq ne souhaitait entrer

en communication avec personne.

Mais peut-être Clément Vernay y verrait-il un intérêt ?

Léa Ackerberg »

Il n’y a plus qu’à attendre, a-t-elle encore répété à Marthe lorsqu’elles se sont croisées à la boulangerie aujourd’hui. La vieille dame piaffe d’impatience et d’espoir, et Léa veut se persuader qu’elle est le maillon de la chaîne qui leur permettra d’être réunis, après tant d’années à errer chacun de leur côté.

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