Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 55 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 54

 

Depuis quelques jours, tout le village ne parle plus que d’une chose : la soirée qu’a improvisée un groupe de jeunes de Flonghem dans la grange qui appartenait aux Grondin – avant que la famille ne vende sa fermette à Clément de Clercq, l’automne dernier. Il paraît que, pendant la Seconde Guerre mondiale, des bals clandestins étaient organisés dans cette même grange ; tous les anciens de Sabran-sur-la-Lys et des villages environnants s’en souviennent encore, et c’est peut-être cela qui a inspiré à une bande de lycéens l’idée de venir y passer la nuit… Il faut dire qu’ils avaient de quoi être tranquilles : une grange abandonnée située tout au bout du chemin des Saules, le chemin de terre qui longe le canal et qui est aussi désert à la nuit tombée que plein de promeneurs et de pêcheurs dans la journée. Rien de tel pour faire fantasmer des adolescents ayant envie de se faire peur ou de s’amuser loin de leurs parents, donc.

Manque de chance, c’était compter sans le réveil en sursaut à l’aube par un groupe de sangliers et de marcassins, probablement attirés par l’odeur de la nourriture. Léa n’a aucun mal à imaginer l’effroi de ces gamins, tirés du sommeil et de leurs sacs de couchage par des grognements de bêtes sauvages. Au lieu de rester calmes et immobiles, ils ont paniqué, poussé des cris, lancé divers objets sur le sanglier le plus proche, occupé à dévorer le restant d’un paquet de chips. L’animal, sans doute plus pour protéger ses petits que pour véritablement attaquer, a fini par charger l’adolescent le plus proche à plusieurs reprises, avant de déguerpir. Celui-ci est aujourd’hui à l’hôpital, grièvement blessé aux deux jambes. Rien que de penser qu’une chose pareille pourrait arriver à Baptiste, Léa en a des frissons tout le long de la colonne vertébrale…

Dans les commerces de Sabran, cette histoire, bien évidemment, est au cœur de toutes les discussions, puisqu’elle ne fait qu’ajouter de l’huile sur un incendie déjà bien étendu. Il y avait les maisons rachetées et dépecées, les sans-abri et les junkies attirés par les habitations à squatter, les animaux errants et l’insalubrité grandissante, et maintenant ça : un gamin qui manque de perdre ses jambes ?

Plus que la colère, c’est la peur qui monte d’un cran, à présent. Que faire pour lutter ? Comment garder espoir ?

Françoise Lemaître, la boulangère, essaye de rester joyeuse et optimiste face à ses clients qui sont son gagne-pain : « Allons bon, ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on verra un sanglier à la campagne ! Ce gamin aurait pu être amoché de la même manière en allant se balader dans la forêt de Clairmarais ; la vérité, c’est qu’ils n’ont pas été prudents ! » Ludmilla Ackerberg, la mère de Léa, qui gère la petite bibliothèque municipale depuis près de quarante ans, tient le même discours à chaque villageois qui vient emprunter un livre : « C’est une histoire terrible, mais c’est écrit dans tous les livres : un sanglier n’attaque que s’il se sent en danger… » André Louchard, l’ancien médecin de Sabran, répète à qui veut bien l’écouter au café que tout ça va mal finir, que bientôt, le village sera vidé de tous ses habitants et que le terrain sera libre pour construire une immense résidence de vacances pour des richards de Parigots. Pierre Vallon, souvent à ses côtés, secoue la tête pour montrer qu’il est entièrement d’accord avec cette funeste théorie. Lors de la dernière messe qu’il a prononcée, Hector Michelet a axé son message sur le pouvoir de la foi, la puissance du pardon et de la miséricorde. Personne n’a vraiment compris de quoi il parlait au juste, mais tous se sont recueillis malgré tout, voulant croire en un Dieu qui finirait par tirer Sabran-sur-la-Lys de ce drôle de mauvais pas. Dans sa salle de classe, Marie-Louise Plantier, à la demande de ses CM2, a fait un cours sur la conduite à adopter en cas de rencontre avec un sanglier. Elle en a profité pour évoquer son mode de vie et son régime alimentaire, et les écoliers ont poussé un ouf de soulagement en apprenant que l’homme ne faisait pas partie de ses repas. Ségolène Degroote, la secrétaire du maire, a câliné ses deux enfants un peu plus longtemps avant de les coucher, et a pris son courage à deux mains pour avouer à son mari qu’elle venait d’envoyer des candidatures aux mairies de Saint-Omer et de Béthune, « au cas où ». Elle s’est jetée dans ses bras quand il lui a confié à son tour que, dès que l’occasion se présenterait, il était désormais lui aussi prêt à quitter ce village avant qu’il n’en reste plus rien. Raymond Molinet, le maire insubmersible de Sabran, a demandé aux chasseurs du coin d’organiser une battue et a fait envoyer un bouquet de fleurs à la famille du gamin de Flonghem hospitalisé. Puis il s’est terré dans son bureau, en espérant qu’un miracle se produirait et que la tempête s’éloignerait enfin.

Le lendemain du fait divers qui a permis aux journalistes locaux de remplir la une de leurs feuilles de chou, quelque chose s’est effectivement produit, mais Raymond Molinet n’est pas certain qu’il puisse s’agir du miracle escompté. À moins que… ?

Yvonne de La Broise est la première à avoir trouvé la petite enveloppe carrée couleur crème dans la boîte aux lettres de sa villa. Il faut dire qu’elle a beau avoir plus de quatre-vingt-dix ans, le bonheur tout simple d’aller chercher le courrier ne l’a jamais quittée. Sans compter que les trois mètres entre sa porte d’entrée et son portail où se trouve la boîte aux lettres sont devenus, depuis près de un an déjà, la seule promenade qu’elle parvient encore à faire, en s’appuyant de toutes ses forces sur sa canne et en faisant plusieurs pauses durant le périple. En retenant un gémissement de douleur, la châtelaine déchue s’est donc assise sur le muret en pierre à quelques pas du portail, puis a glissé son index en haut de l’enveloppe pour l’ouvrir d’un geste assuré. Il est bien rare que les La Broise reçoivent le moindre courrier digne d’intérêt, aussi n’a-t-elle pas pu attendre d’être rentrée et d’attraper son ouvre-lettres en argent. Curieuse, elle a sorti une feuille carrée cartonnée de l’enveloppe et a lu les quelques lignes de texte imprimées dessus. Elle a porté la main à son cœur, a esquissé un sourire un peu rêveur.

Enfin, elle allait pouvoir retourner au château et voir ce que son nouveau propriétaire avait fait d’une demeure qu’elle a chérie toute sa vie…

Un à un, tous les habitants de Sabran-sur-la-Lys ont découvert au courrier la même enveloppe, le même carton d’invitation mystérieux.

Vous êtes invités au château

le samedi 29 juin 1985

à partir de 19 heures.

Tenue correcte exigée.

Si certains se sont demandé ce que pouvait bien vouloir signifier une « tenue correcte », la plupart se sont surtout interrogés sur le pourquoi de cette soirée inattendue. Est-ce qu’enfin le châtelain allait se montrer et leur expliquer ses projets pour le village ?

Raymond Molinet, lui, a songé qu’il allait devoir remettre son costume, avant d’espérer très fort, encore une fois, que toute cette histoire connaîtrait une issue heureuse.

Quant à Henri Vernay, le simple fait qu’un étranger se permette d’« exiger » quoi que ce soit de lui a fait monter sa tension en flèche. Puisque c’était comme ça, il a crié à qui voulait bien l’écouter qu’il irait à cette réception en bermuda et en polo, et on verrait bien qui aurait le dernier mot !

Ce qu’il a évité de mentionner, en revanche, c’est qu’il ne se rendrait nulle part sans son Opinel de chasse dans sa poche, à portée de main en cas de besoin. Oh, il imagine la mine déconfite que Marthe aurait, s’il lui confiait cela. Elle secouerait la tête de cet air méprisant qu’elle se permet de plus en plus d’avoir face à lui, cet air de pimbêche qui ne lui sied pas du tout. « À ton âge, tu ne te crois quand même plus capable de te jeter sur un homme pour le poignarder ? » ironiserait-elle. Qu’à cela ne tienne. Il n’attaquera pas, il n’est pas assez fou pour se croire invincible. Mais il sera en mesure de se défendre contre cet homme si présomptueux qu’il imagine leur faire peur. Il faut croire que l’arrogance est de famille, songe Henri Vernay, un drôle de goût métallique dans la bouche.

Même s’ils sont loin d’avoir une idée de l’identité du châtelain, Pierre et André n’en pensent pas moins, d’ailleurs : les probabilités pour que cette réception soit en réalité un guet-apens ne sont pas négligeables. Il faudrait être stupide pour faire confiance à un étranger qui a comme seul passe-temps d’acheter des maisons pour en retirer les portes et les fenêtres. Qui sait s’il ne projette pas tout simplement de faire entrer tous les Sabranois à l’intérieur de son château pour ensuite refermer la porte et y mettre le feu ? Comment imaginer un seul instant que cet homme pourrait simplement avoir l’intention de trinquer au champagne et de deviser gaiement pour faire enfin connaissance avec ses voisins ?

Henri aura son couteau sur lui.

Et si jamais il doit s’en servir, il s’en servira.

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