Aux quatre vents
Chapitre 14
Dans la salle d’attente du cabinet du docteur Romuald Louchard, les magazines laissés à la disposition de la patientèle datent au mieux de la fin des années 1970. Léa feuillette sans le lire un vieux Paris Match dépourvu du moindre intérêt, en se demandant pourquoi le médecin ne se contente pas de jeter à la poubelle ces antiquités aux pages déchiquetées.
Elle sera la prochaine que Romuald Louchard – le fils d’André Louchard, qui a pris sa retraite il y a déjà une dizaine d’années – va appeler. Elle sent une boule d’appréhension monter au creux de son estomac jusqu’à lui envahir l’œsophage, et elle donnerait n’importe quoi pour parvenir à se concentrer sur le reportage consacré à Tino Rossi, n’importe quoi plutôt que penser au rendez-vous qui s’annonce. Les images tanguent devant ses yeux, et elle finit par s’avouer vaincue en reposant le magazine jauni sur la table basse en verre qui trône au milieu de la pièce.
— J’ai déjà tous dû les lire trois ou quatre fois, sourit Marthe Vernay.
Léa esquisse un sourire elle aussi, et remarque que la vieille dame n’attend visiblement qu’une chose : entamer la discussion pour faire passer le temps. Après tout, pourquoi pas ?
— Oui, et en plus, on ne peut pas dire que ces actualités soient très fraîches, fait-elle remarquer d’un ton moqueur.
Marthe Vernay étouffe un petit rire avant de retrouver son sérieux.
— J’espère que le docteur n’aura pas trop de retard, je voudrais être rentrée avant qu’il fasse sombre. Depuis quelques mois, je ne me sens plus très à l’aise à l’idée de traverser certaines rues toute seule…, déclare-t-elle d’un air entendu.
— Votre mari ne pouvait pas vous accompagner ? Vous vous seriez sentie plus rassurée, non ? demande-t-elle avec une sollicitude non feinte.
— À vrai dire, je pense qu’il ne comprend pas trop mes craintes. Notre maison est à quelques rues d’ici, et il ne voit pas ce que je risque. Mais moi… Chaque fois que je dois passer devant une de ces maisons abandonnées et grandes ouvertes, j’avoue que je change de trottoir tellement j’ai peur de faire une mauvaise rencontre… À mon âge, je ne serais plus en mesure de me défendre si quelqu’un m’agressait pour me voler mon sac à main, vous comprenez…, murmure Marthe Vernay d’un ton presque coupable, comme si elle avait honte.
— Je comprends très bien, madame Vernay. Moi-même, je ne suis pas toujours à l’aise, surtout quand ces maisons sont squattées…, rétorque Léa avec bienveillance.
Henri et Marthe Vernay habitent juste au-dessus du café qu’ils ont tenu toute leur vie.
— Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mademoiselle Ackerberg, mais les deux maisons mitoyennes au café ont fait partie des premières vendues… Je me rappelle encore le coup au cœur que j’ai eu, ce matin de novembre dernier, quand j’ai été réveillée par des bruits de verre brisé et de marteau… Vous n’imaginez pas le sentiment que c’est de vivre entre deux bâtisses en ruines. Chaque fois que je sors de chez moi, j’ai l’impression d’être dans un village fantôme…, se lamente Marthe Vernay en se triturant les mains.
Brusquement prise de compassion devant la détresse de cette femme qui pourrait être sa grand-mère, Léa se retient de poser ses mains sur les siennes en un geste de réconfort.
— Je ne sais pas ce qu’on a fait au Bon Dieu pour mériter un tel sort, après toute une vie à travailler et à trimer… Je ne sais pas…, bredouille Marthe Vernay d’une voix chevrotante.
Léa voudrait lui dire de ne pas s’inquiéter, qu’elle va tout faire pour résoudre cette énigme sordide, mais au moment où elle cherche des mots apaisants qui ne sonnent pas non plus comme une promesse, la porte du cabinet s’ouvre à la volée.
— Mademoiselle Ackerberg ? Entrez, je vous prie, lance Romuald Louchard, d’une jovialité à toute épreuve.
Elle ne connaît le médecin que depuis son retour au village, mais elle ne l’a jamais vu se départir de son enthousiasme revigorant. Après avoir adressé un petit signe de tête chaleureux à Marthe Vernay, Léa entre dans le cabinet et va s’asseoir sur une des deux chaises en face de son bureau. Celle de gauche. Elle s’est toujours assise sur celle de gauche, l’autre étant celle réservée à Ludmilla, sa mère, ou à Rose.
Romuald Louchard ressemble à son père au même âge, le même nez épaté, la même épaisse moustache noire, les mêmes sourcils broussailleux… La même façon de remonter ses lunettes d’une grimace de la bouche et du nez. André Louchard l’a suivie depuis bébé jusqu’à son départ de Sabran-sur-la-Lys quand elle avait vingt-quatre ans, alors Léa a eu le temps de connaître son visage et ses mimiques par cœur.
— Qu’est-ce qui vous amène ? interroge Romuald Louchard en posant sur son bureau le stéthoscope qu’il avait autour du cou.
— Rose…, murmure Léa, le cœur déjà serré.
Le médecin hoche la tête, la mine soudain grave. La jeune femme sait qu’il n’y a sans doute aucune chance qu’il lui annonce de bonnes nouvelles, mais, malgré tout, elle ne peut s’empêcher d’espérer de toutes ses forces.
— Vous savez, Léa, Rose a quatre-vingt-quinze ans… Ce que je vais vous dire ne vous apportera sans doute aucun réconfort, mais on aimerait tous arriver à cet âge-là en ayant profité de la vie comme elle en a profité…, déclare le médecin avec tact.
Les yeux de Léa s’embuent aussitôt, et elle s’en veut de se montrer si fragile. Mais parce que Rose a quatre-vingt-quinze ans, sa vie n’a plus la moindre importance ?
— Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est qu’elle parte en souffrant le moins possible, vous comprenez ? Et je suis là pour l’accompagner… jusqu’au bout. Pour tenter de maîtriser au mieux sa douleur, pour faire en sorte que la sérénité soit plus forte que le reste.
Déjà un an et demi que Rose lutte contre un cancer qui grignote son corps petit à petit. Un an et demi à la voir progressivement dépérir malgré sa combativité…
— Combien de temps… ? souffle Léa, incapable de prononcer plus de mots sous peine d’éclater en sanglots.
Le médecin pousse un profond soupir en secouant la tête.
— Personne ne peut le savoir, c’est au-delà de mes compétences. Quelques semaines, quelques mois tout au plus. C’est impossible à prédire, annonce-t-il en lissant sa moustache comme le faisait son père avant lui.
Quelques semaines ? Léa déglutit avec difficulté, serre les dents pour rester digne.
— Vous n’êtes pas toute seule pour affronter ça, sachez-le, ajoute le médecin, visiblement ému lui aussi.
Léa acquiesce, prend une profonde inspiration pour tenter de faire refluer le chagrin au fond de son cœur, à l’abri pour plus tard.
— Et Baptiste ? Comment va-t-il, ces derniers temps ? demande Romuald Louchard, qui refuse qu’une patiente quitte son cabinet en pleurant.
— Bien. Très bien, même. Ça fait plusieurs mois qu’il n’a pas eu la moindre crise d’asthme… Si j’avais su qu’une vie à la campagne résoudrait tous ses problèmes de santé, j’aurais quitté Lille bien avant…, répond-elle en essuyant une larme qui est parvenue à s’échapper de sa paupière.
— Surtout ne culpabilisez pas de ce que vous auriez pu faire, ça n’a aucun intérêt, d’autant que certains asthmes ont des causes allergiques… Réjouissez-vous plutôt pour votre fils ! sourit le médecin, heureux de parler de quelque chose de positif.
Léa le remercie avant de prendre congé, et dans son esprit se mélangent des pensées liées à son fils et à Rose en même temps. Baptiste, qui respire enfin, pour la première fois de sa vie, depuis qu’ils se sont installés au village, loin de la pollution urbaine. Elle n’est pas près de quitter la campagne, à présent ! Et Rose… Rose, qui part, doucement mais sûrement.
Léa est consciente que le temps est compté. Qu’il faut profiter d’elle le plus possible.
Profiter des vivants.
OceanofPDF.com