Aux quatre vents
Chapitre 59
Ce que Clément apprécie chaque fois, c’est de n’avoir aucune idée de qui sont les personnes qu’il voit défiler. Surtout, surtout, ne mettre aucun visage sur le moindre nom. Ne pas risquer de se laisser aller à humaniser des êtres qui ne le méritent en rien. Ne pas risquer de fléchir, de se laisser attendrir, quand bien même il ne pensait plus que son cœur soit capable de la moindre tendresse. Il tient à ce que tous restent des noms sans consistance, sans regard, sans âme.
Il s’assoit en tailleur, à même le sol, juste pour être là. C’est la dernière fois qu’il vient s’installer ici, un peu en retrait, à l’abri du porche de pierre gris sale.
À l’abri.
Comme ces mots paraissent vides de sens. Ridicules.
Il se trouve à l’endroit exact où Charlotte est morte, où lui a poussé son premier cri.
À l’endroit exact où tout a commencé, où tout s’est achevé.
Le jour où il s’est résolu à rendre visite à Clara, quelques mois après qu’Erna lui avait appris la vérité sur ses origines, celle qui était la meilleure amie de sa mère lui a raconté tout ce qu’elle savait. Il l’a poussée sans ménagement, l’a questionnée pour découvrir tous les détails dont elle se souvenait. Pour qu’à travers ses souvenirs il apprenne un peu à connaître Charlotte. Quand, les larmes aux yeux, elle lui a parlé de la nuit de sa naissance, il l’a écoutée en silence, sans jamais l’interrompre. Il a laissé le flot de paroles couler comme un torrent, les poings serrés, la rage au ventre, l’envie de hurler comme un loup. Quand elle a eu fini, il n’a posé qu’une question. « Où est-elle morte ? » Clara a eu l’air surprise de son visage fermé, de son absence d’émotion apparente. Mal à l’aise, elle a séché ses larmes, s’est mouchée, puis a secoué la tête. Elle a parlé de la porte cochère, rue des Potiers. Clément lui a demandé de la lui décrire le plus précisément possible et, pendant que Clara parlait de l’emplacement et de la couleur vert sombre du grand portail en bois, il a fermé les yeux pour que les indications se gravent dans son esprit.
Lorsqu’il a emménagé au château, près de un an après cette conversation, il s’est laissé pousser la barbe quelques jours pour avoir l’air négligé. Il a récupéré de vieux vêtements, a plongé ses mains dans la terre pour que des sillons noirs s’y impriment. Sous le regard médusé de Gustave, il s’est enfoncé un bonnet sur la tête et lui a demandé de le déposer en dehors du village, sur un chemin de terre discret qui lui permettrait ensuite de remonter à pied au village. Seul. Le majordome s’est courbé très légèrement et Clément a apprécié qu’il ne pose pas de questions inutiles.
Il a trouvé la porte cochère sans difficulté : il n’y en avait qu’une dans la rue des Potiers. Un renfoncement sombre de deux mètres qui donnait sur un portail à la peinture écaillée, vert foncé comme l’avait indiqué Clara. Près de quarante années avaient passé, mais le lieu n’avait pas changé, Clément en avait aussitôt eu la certitude.
Personne n’avait daigné mettre une jolie plaque dorée pour rappeler que Charlotte Vernay avait péri à cet endroit précis, dans la solitude la plus atroce. Personne ne s’abaissait à déposer quelques fleurs, comme on le fait pourtant là où des personnes ont perdu la vie dans un accident de voiture, par exemple.
Ce lieu ne représentait donc rien pour personne, alors.
Ébranlé, il s’était assis, avait posé les mains sur les pavés froids, comme pour se connecter au passé.
Tout ce qu’il voulait, c’était se rapprocher de Charlotte. Être au même endroit qu’elle, ressentir ce qui avait pu se passer, cette nuit-là. Être là pour elle, même si elle n’y était plus. Lui dire que tout ça était important. Lui dire que, désormais, quelqu’un savait. Quelqu’un qui comptait bien rafraîchir la mémoire des coupables.
La première fois où Clément s’est installé là, il est resté longtemps. Toute la journée. Des dizaines de passants ont défilé, personne n’a vraiment fait attention à lui, pauvre hère déboussolé.
Et puis, malgré lui, il a pris goût à cet anonymat, cet agréable sentiment de tous les berner. Le loup déguisé en mouton qui se pavane au milieu de la bergerie, qui savoure son coup d’avance.
C’est devenu un jeu, un rituel. Venir s’asseoir sous cette porte cochère pour humer l’air, sentir le village sans que quiconque sache qui il est en réalité.
Aujourd’hui, c’est la dernière fois, et il n’est jamais venu à l’idée d’un de ces lâches que le châtelain fortuné et le mendiant en guenilles pouvaient ne faire qu’un. Ils ont tout fait pour entrer en contact avec lui sans jamais s’apercevoir qu’il était régulièrement sous leur nez, à leur merci…
Vendredi matin, jour de marché. Tout le monde passe sans le voir, sans lui jeter le moindre coup d’œil. Oh, parfois une pièce tombe dans son bonnet posé à terre, parfois quelqu’un s’abaisse à lui adresser un petit sourire gêné, mais ça ne va jamais plus loin. Jamais.
Clément savoure ce dernier moment d’invisibilité. Il serait bien en peine de dire ce qu’il ressent. Demain soir, tous viendront au château sur leur trente et un, fébriles de savoir ce qui les attend. Le compte à rebours lancé il y a des mois va enfin s’achever, et c’est un étrange mélange de mélancolie et de chagrin qui lui broie le cœur. La colère semble se tenir à l’écart, comme une mer déchaînée qui se serait retirée et qui laisserait un sable parfaitement lisse. Mais Clément sait que la marée revient toujours, ce n’est qu’une question de temps.
Il dispose le carton marron sur lequel il a écrit au marqueur noir « À votre bon cœur », se recroqueville un peu pour paraître soumis. Puis, comme chaque fois, il sort son harmonica, un Hohner à dix trous qui n’a pas bougé depuis que sa mère adoptive, Élise, le lui a offert pour ses douze ans. À l’époque, devant sa mine étonnée, elle lui avait affirmé qu’avec cet instrument plus jamais il ne pourrait venir se plaindre qu’il s’ennuyait ou qu’il ne savait pas quoi faire de son temps libre. Clément avait remisé l’harmonica au fond d’un tiroir sans plus y penser, jusqu’au jour où il était tombé sur Albert Raisner qui en jouait dans l’émission que ses parents adoraient, « Âge tendre et tête de bois ». Clément en était resté muet d’admiration et il s’était empressé de retrouver le cadeau de sa mère. Combien d’heures avait-il passées, seul dans sa chambre ou à l’internat, à s’acharner pour apprendre à en jouer ?
Élise avait eu doublement raison : avec son harmonica, Clément ne s’était plus jamais ennuyé, mais, surtout, le précieux instrument lui avait toujours donné une contenance quand il ne savait pas quoi faire de ses mains.
Aujourd’hui encore, sous cette porte cochère, offert à ses ennemis, c’est le cas. Il sort son harmonica de la poche intérieure de sa vieille veste informe, prend une inspiration et commence à jouer.
Toujours la même mélodie, en boucle.
Cette chanson que Charlotte adorait, c’était peut-être même sa préférée, même s’il ne le saura jamais. Elle en parle dans une de ses lettres à Tobias, en tout cas. Elle lui recopie le refrain, dessine quelques notes de musique autour. Peut-être lui fredonnait-elle les paroles à l’oreille, lorsqu’ils étaient à deux, heureux. Peut-être était-ce leur chanson. Clément n’en sait rien, mais il aime se laisser aller à imaginer le couple qu’ils formaient.
Ses parents.
Il ferme les yeux pour jouer le refrain, chante les mots d’Esther Lekain dans sa tête comme pour leur rendre hommage.
« Tout ça n’vaut pas l’amour, la belle amour, la vraie amour…
L’amour qui fait revivre et qui vous enivre…
Encore et toujours… »
Au coin de la rue des Potiers, Marthe Vernay apparaît, quelques emplettes à la main. Son époux a préféré rester au café plutôt que l’accompagner au marché, ce matin. Bien plus important de refaire le monde et de marmonner sur la mystérieuse réception à venir que de l’aider à porter les fruits et légumes pour la semaine.
Lorsqu’elle entend la mélodie que le mendiant joue avec son petit harmonica qui disparaît au creux de ses paumes, elle soupire. Ses épaules s’affaissent. C’est évidemment loin d’être la première fois qu’elle tombe sur lui, d’autant qu’il s’installe toujours au même endroit, mais, chaque fois, cette chanson est comme un violent coup de poing dans son plexus. Un instant, ça la fait suffoquer, son cœur tambourine dans sa poitrine comme pour lui ordonner de se remettre immédiatement à respirer.
Machinalement, ses pieds s’arrêtent. Refusent d’avancer, de passer devant lui. Hors de question d’être imprégnée, encore, de cette mélodie qui ensuite ne la quittera plus de la journée. C’est trop de douleur.
Alors, lentement, elle tourne sur elle-même pour rebrousser chemin. Elle fera le grand tour, passera par ces rues désertes aux maisons dépecées, celles qui la font frissonner et qu’elle a l’habitude d’éviter quand elle chemine seule.
Le silence pesant sera toujours préférable à cette chanson qui, irrémédiablement, la ramène à Charlotte.
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