Aux quatre vents
Chapitre 50
Clément n’a jamais été le genre de personne à croire au destin. Il n’a jamais non plus été de ceux qui voient des signes de tous côtés et interprètent les détails de la vie comme des messages codés. Et pourtant, tout s’est si parfaitement enchaîné depuis sa première rencontre avec Erna Winterstein, toutes les pièces du puzzle se sont si facilement imbriquées pour qu’il en arrive là où il est aujourd’hui, près de trois ans plus tard, qu’il a parfois envie de lever le regard vers l’immensité du ciel pour reconnaître que oui, la Providence existe forcément.
Et si la Providence existe, visiblement, elle est de son côté, ce qui est une excellente chose.
Sinon, comment expliquer que tout, absolument tout ce qu’il a imaginé puis planifié se déroule sans le moindre accroc ? Tout lui paraît même parfois si facile qu’il aurait tendance à se méfier, à craindre le coup de massue derrière la nuque, qui viendrait de nulle part au moment où il s’y attendrait le moins.
Son père adoptif est mort, permettant à celui qu’il avait fait entrer dans sa famille trente-huit ans plus tôt d’hériter d’une fortune colossale, le fruit de plusieurs générations de labeur et de choix avisés. Un empire familial fondé en 1872 par le grand-père de Lazare de Clercq ; à l’origine un petit atelier de joaillerie fabriquant uniquement des bijoux en or rose et en nacre, qui s’est métamorphosé en une marque dont toutes les femmes rêvent. Des succursales à New York, Londres, Milan et Barcelone, des prix à chaque Exposition universelle : en un siècle, les bijoux De Cler De Lune sont tout simplement devenus la référence en matière de luxe et de raffinement. Malgré la colère qui vrombissait en lui depuis l’été 1982, Clément avait pris quelques mois pour réfléchir à ce qu’il allait faire de cet héritage. Jamais il n’avait eu l’intention de reprendre les rênes de l’entreprise, et ça avait d’ailleurs été une grande déception pour Lazare de Clercq, même s’il avait compris l’envie de Clément de s’orienter sur une autre voie, vers une autre passion, soigner les animaux. Adolescent, Clément rêvait de partir à l’aventure dans la jungle amazonienne, pour vivre au milieu des singes hurleurs et les étudier, mais son père adoptif avait aussitôt mis le holà, lui expliquant que voir son fils devenir vétérinaire plutôt que joaillier était déjà pour lui une concession énorme, et qu’il ne fallait pas abuser de son ouverture d’esprit. « Tu n’es pas Mowgli ! » avait souri Élise avec attendrissement. Après avoir fait la tête quelques jours, Clément avait fini par remiser ses rêves d’idéaliste au placard, et était entré à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort. Là-bas, il avait été la tête de Turc d’un des professeurs de biologie, sans jamais comprendre ce qui en lui pouvait déclencher une telle exécration. Il s’était contenté de courber l’échine et de tenir jusqu’à être diplômé. Toute sa vie, c’est ce qu’il avait fait : encaisser sans broncher. Peut-être étaient-ce ses parents adoptifs qui lui avaient inculqué cette manière de réagir, peut-être était-ce inné ; Clément n’en avait aucune idée. Enfant, ses camarades de classe faisaient des pieds et des mains pour être remarqués de lui et espérer devenir ses amis, et il avait fallu beaucoup de temps à Clément pour saisir que ce n’était pas lui qu’ils appréciaient tant. Ce qui les faisait rêver, c’était la DS 19 de son père, le téléviseur du salon, la gouvernante qui cuisinait les plats que Clément réclamait. C’était le fait qu’il était le seul gamin des environs à partir en vacances et à pouvoir ensuite leur parler de la Côte d’Azur et d’une mer assez chaude pour qu’on entre dedans d’un seul coup sans le moindre frisson. Quand Clément s’en était aperçu, il n’avait fait aucun scandale, n’avait jeté personne dehors, n’avait tourné le dos à aucun de ses camarades intéressés. Il avait seulement accepté de n’être que ça à leurs yeux. Plus tard, quand il était arrivé simple soldat au service militaire, les gradés l’avaient pris en grippe pour la seule et unique raison que son nom de famille contenait une particule. Un « de » qui suscitait un dégoût tel que Clément aurait aimé être rebaptisé sur-le-champ pour apaiser les choses. Il avait été le seul à ne jamais recevoir la bande patronymique à disposer sur son uniforme, le seul à être, durant des mois, appelé « Chasseur anonyme » par ses supérieurs. Encore une fois, il n’avait pas cillé, n’avait pas crié à l’injustice et n’avait pas fait de vagues, se contentant de rester dans le rang et de subir une hargne qu’il ne méritait pourtant pas.
Durant quarante ans, il n’avait jamais bronché, comme si la mesquinerie des autres êtres humains lui glissait dessus sans même l’atteindre.
Il n’a jamais bronché. Jusqu’à ce qu’Erna fasse irruption dans sa vie.
Son père adoptif est mort, et le cœur de Clément s’est encore un peu plus endurci à présent qu’il est, définitivement, orphelin des quatre parents qu’il aurait pu avoir.
Cependant, le ciel lui apportait, au moment le plus opportun, les moyens financiers d’envisager une vengeance totale. Quelle meilleure façon d’utiliser son héritage à bon escient ?
Clément a donc choisi de revendre l’entreprise de Lazare de Clercq au plus offrant, après s’être renseigné sur les valeurs de l’acheteur, un milliardaire vénitien qui avait fait fortune en lançant et développant une marque de cosmétiques de luxe non testés sur les animaux. Quand son banquier a vu une somme exorbitante arriver sur le compte de Clément, il s’est empressé de l’appeler pour lui conseiller toutes sortes de placements à plus ou moins long terme, mais l’héritier s’est contenté de répondre que cet argent ne bougerait pas de son compte courant, car il voulait pouvoir en disposer en permanence. À l’autre bout du fil, son conseiller a dégluti, et Clément en a profité pour raccrocher.
En attendant de toucher son héritage, il avait fait des recherches sur ce village sans prétentions, il avait trouvé les coupables, ceux qui étaient encore en vie, ceux qui n’avaient pas eu la bonne idée de partir au soleil pour leur retraite parce que Sabranois ils étaient nés, Sabranois ils mourraient. Clément avait proposé à Gustave, le majordome de son enfance, de le prendre à son service, et celui-ci avait accepté sans se départir de son flegme légendaire. Avec la discrétion qui le caractérisait, le majordome à la moustache aussi élégante que celle d’Arthur Conan Doyle avait mené l’enquête que Clément lui avait demandée, sans poser la moindre question.
Une fois riche, une fois son idée grandiose rendue possible, les étoiles se sont une seconde fois alignées en sa faveur. « C’est le signe que tu fais ce qui doit être fait », lui a soufflé la voix de Charlotte, une nuit, dans un de ces rêves emplis de brouillard qu’il faisait régulièrement.
En septembre 1983, le château du village était mis en vente.
Sans même se déplacer pour le visiter, Clément a chargé Gustave de l’acheter. Quand le majordome a levé les sourcils d’étonnement, Clément a souri : « Eh quoi, ce n’est pas toi qui voulais vivre dans une demeure digne de ce nom ? »
D’après la feuille de chou locale, les villageois étaient soulagés que leur château soit sauvé. Ses propriétaires n’avaient plus les moyens de l’entretenir, et les rentrées d’argent grâce au tourisme ne suffisaient plus face aux travaux de réfection à effectuer. Clément a hoché la tête quand il a lu ces articles emplis d’espoir et de naïveté.
Méticuleusement, en n’omettant aucun foyer, il a dessiné le plan de Sabran-sur-la-Lys.
Son village.
Il a tracé une croix bleue sur toutes les maisons à racheter, pour faire de cet endroit un village mouroir, un cimetière de rues désertes. Une croix bleue pour les innocents, qu’il laissait s’échapper, avec une somme souvent rondelette.
Tout s’achète.
Il a tracé une croix rouge sur les maisons qui devaient rester telles quelles. Les foyers qui allaient devoir survivre, assister à la lente déchéance, à la ruine inexorable de Sabran. Les foyers des traîtres, des lâches, des monstres.
Et ils étaient nombreux.
Quand son plan a été achevé, il a embauché Barbara Lombardi, l’agent immobilier qui s’était occupé de la vente de la villa de ses parents, quelques mois auparavant. Elle n’a pas hésité une seconde à démissionner de son agence pour le rejoindre à Sabran-sur-la-Lys, et Clément n’a pas su déterminer si son enthousiasme était lié au salaire qu’il lui proposait ou au fait qu’elle semblait ne pas être indifférente à son charme. Peu importait, de toute façon.
Il lui a donné la liste des habitations à croix rouge, la liste de celles à croix bleue. « Achetez dès que l’occasion se présente. Et si elle ne se présente pas, débrouillez-vous pour la créer », a-t-il exigé.
Au début de l’année 1984, il s’est installé dans la forteresse qui surplombe le village, pour être au plus près d’eux.
Il a racheté l’hôtel du village, quelques commerces, des maisons, des appartements.
Calfeutré dans sa tour, il a attendu que l’heure sonne, puis, le 23 novembre 1984, à la date anniversaire de la mort de Charlotte, pour ses quarante ans à lui, il a éventré toutes ses propriétés.
Son grand regret est de ne pas avoir pu assister de ses propres yeux à l’arrivée des ouvriers, de ne pas avoir pu regarder l’air effaré des villageois, de ne pas avoir pu lire l’effroi et l’incompréhension dans leurs yeux. Mais il n’était pas encore temps d’abattre toutes ses cartes, il fallait être patient.
Cette nuit-là, vous avez refusé d’ouvrir vos portes.
À présent, il n’y aura plus jamais une seule porte fermée dans cet endroit maudit.
Jamais plus vous ne vous sentirez en sécurité, jamais plus vous ne vous sentirez en paix.
Voilà ce que Clément répète à voix basse chaque fois qu’il se poste devant la grande fenêtre de sa tour, celle qui surplombe le village et lui offre une vue imprenable sur tous ces cafards.
Toutes vos portes, toutes vos fenêtres resteront à jamais ouvertes, désormais.
Jusqu’à ce que cet endroit infâme ne soit plus qu’un courant d’air.
Bientôt, bientôt, j’en aurai fini et vous saurez qui je suis.
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