Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 24 sur 63

Pages du PDF

Aux quatre vents

Chapitre 23

 

Interdite, sonnée presque, Charlotte dévisage son frère aîné sans rien dire. Il a les joues creusées, le teint fatigué, c’est vrai, mais Julien n’a pas tant changé que ça, en vérité. C’est le même homme, en version usée, peut-être. Il a toujours ses cheveux châtain doré qui bouclent avec élégance ; plus jeune, Charlotte aurait donné n’importe quoi pour que ses mèches désespérément raides aient le joli volume naturel de celles de son frère. Il a toujours sa barbe épaisse, qui atténue son côté enfantin, et sa mâchoire carrée, la même que celle de leur père. Toujours la même détermination dans le regard, celle qui faisait qu’au village aucun enfant ne s’était jamais risqué à lui chercher des noises.

Et pourtant, pourtant, quelque chose est différent. Charlotte observe son frère pour tenter de percer l’énigme qui s’offre à elle. C’est comme si Julien était en face d’elle, mais qu’un détail manque pour que ce soit vraiment lui…

— Eh bien, tu ne salues pas ton frère ? commente Marthe en poussant Charlotte vers lui.

La jeune fille sourit, étrangement gauche, comme si elle se trouvait devant un étranger. Julien se lève, recule sa chaise, ouvre grand les bras pour l’accueillir, mais les embrassades restent fugitives.

— Comment tu es rentré ? demande la jeune femme, tentant de briser une glace qui la déstabilise profondément.

Quatre ans d’absence. Quelques gouttes d’eau à l’échelle d’une vie, une éternité pour l’adolescente qu’elle était encore en 1939…

— En train, répond Julien.

— Tu as été voir Suzanne ? l’interroge à nouveau Charlotte, même si elle a l’impression que chaque mot qui sort de leurs bouches exige un effort inouï.

Son frère jette un coup d’œil lourd de sens à sa mère, qui baisse aussitôt la tête. Que se passe-t-il, au juste ?

— Je suis passé chez moi dès mon arrivée, oui. Suzanne est… bouleversée.

— Ça se comprend, après tant de temps à t’attendre, à espérer que tu reviennes, à craindre de recevoir un jour une lettre nous annonçant ta mort…, murmure Charlotte, démunie devant tant de froideur.

Tout comme Suzanne, tout comme sa mère, elle s’est imaginé des dizaines de fois les retrouvailles avec son frère. Il reviendrait un beau matin, son balluchon sur le dos. Il dirait : « C’est moi ! », Charlotte sursauterait en reconnaissant sa voix, se retournerait pour vérifier que ses oreilles ne lui jouent pas des tours. Elle hurlerait de joie en découvrant Julien, ils tomberaient dans les bras l’un de l’autre, il la serrerait fort contre lui, la ferait tournoyer comme quand elle était petite. Il éclaterait de rire tandis qu’elle pleurerait de joie et de soulagement.

Ça ne se passe pas du tout comme ça, mais à force de rêver les choses, peut-être que la réalité ne peut s’avérer que décevante ? Le principal, c’est sans aucun doute que Julien soit revenu chez lui, sain et sauf. En vie.

En vie, à l’époque actuelle, c’est déjà un miracle, non ?

— Je suppose que ce que vous avez enduré, depuis le début de cette guerre, a dû être… éprouvant, en effet, déclare Julien en sortant un paquet de cigarettes à moitié écrasé de la poche intérieure de sa veste.

La façon dont il a prononcé le mot « éprouvant » sonne presque comme une insulte. Qu’est-il arrivé à son frère pour qu’il paraisse si méconnaissable ?

Il craque une allumette, aspire une longue bouffée de sa cigarette avant de jeter le petit bâton de bois noirci sur la table de la cuisine.

— Violette a eu tellement peur de moi qu’elle s’est cachée sous l’armoire de notre chambre. Elle s’est mise à sangloter dès qu’elle m’a vu, elle a hurlé dès que j’ai fait mine de m’approcher d’elle, s’est enfuie en courant quand je me suis agenouillé pour lui expliquer que j’étais son père. Voilà comment s’est passée la première rencontre avec ma fille. Mais je ne doute pas un instant que tout cela soit bien plus éprouvant pour les autres, déclare Julien avec amertume, sans regarder personne.

Il s’absorbe dans les ronds de fumée qu’il s’amuse à recracher tandis que Charlotte et Marthe échangent un regard gêné. Le père attrape sa pipe, se contente de jouer avec avant de lancer à son fils :

— Eh quoi, qu’est-ce que tu croyais ? Qu’une môme qui ne t’a jamais vu de sa vie allait te sauter au cou en criant « papa » ? Arrête un peu, gamin. Arrête, assène-t-il d’une voix blanche. Elle a trois ans, elle ne se souviendra même pas de tout ça, plus tard. Elle ne se rappellera même pas qu’elle a grandi sans toi les premières années de sa vie, alors qu’est-ce que ça peut faire ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ? répète Julien, d’un ton acerbe que Charlotte ne l’a jamais entendu employer.

Jamais, avant, il n’aurait osé parler à leur père de cette façon. Il n’y a toujours eu que Charlotte pour avoir le culot de lui tenir tête…

Henri Vernay se redresse en bombant le torse, croise les bras d’un air arrogant. Le regard qu’il jette à l’aîné de ses enfants en dit long : il n’a pas l’intention d’accepter que qui que ce soit vienne le défier sous son propre toit.

— Oui, tu as bien compris, gamin : qu’est-ce que ça peut faire ? répète-t-il lentement, pour que chaque mot s’imprime dans l’esprit de son fils. Un môme, c’est comme un animal : ça s’apprivoise, ou ça se dresse. Un point c’est tout. Tu vas rentrer chez toi, tirer Violette par le bras pour la faire sortir de sous l’armoire, et tu vas lui expliquer qu’elle doit le respect à son père.

En entendant cet ordre déguisé en conseil, Charlotte ne peut s’empêcher de secouer la tête, abasourdie devant ce qui, pour elle, n’est qu’ineptie. Marthe, comme à son habitude, ne bronche pas, et personne ne saurait même dire si elle approuve ou non les paroles de son mari.

Julien ne répond rien. La mâchoire crispée, le regard noir, il écrase avec une hargne contenue sa cigarette dans le gros cendrier en terre cuite. Puis il se dirige vers la porte sans un regard pour ses parents ou Charlotte.

La jeune femme voudrait le retenir, trouver des mots suffisants pour le réconforter un tant soit peu, mais dans son cerveau, il n’y a qu’un immense vide cotonneux. Que pourrait-elle bien dire à son frère, hormis des platitudes que tout le monde va lui seriner en permanence : qu’il est en vie et que c’est déjà pas mal, que les choses vont s’arranger, qu’il faut laisser le temps au temps…

Avant de refermer la porte derrière lui, Julien se tourne vers sa mère. Marthe paraît le supplier du regard, ne pars pas comme ça, mon fils, si tu savais comme j’ai prié pour que tu reviennes parmi nous…

— Alors tu as sauvé la vie d’un Boche pour me ramener ici ? J’aurais préféré crever au stalag plutôt que d’apprendre que ma propre mère a aidé une de ces raclures, assène-t-il d’un ton glacial.

Marthe ouvre la bouche sans qu’aucun son sorte, on dirait un poisson échoué au bord de l’eau. Ses yeux se brouillent instantanément, et elle porte la main à son cœur comme si elle venait d’y recevoir une flèche empoisonnée.

La porte de l’appartement claque. Il ne reste plus qu’un silence de plomb, brisé moins d’une minute plus tard par Henri Vernay, qui lance à sa femme d’un ton satisfait :

— Eh bien voilà ! Julien et moi, on est au moins d’accord sur une chose !

OceanofPDF.com