Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 44 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 43

 

 

Vêtue d’une robe longue et blanche toute simple qui semble presque flotter autour de ses jambes, Charlotte avance pieds nus dans l’herbe recouverte d’une fine pellicule de neige. Chaque fois, en l’apercevant le dos tourné, à quelques mètres à peine de lui, Clément ne peut s’empêcher d’avoir le cœur serré. Dans sa main gauche, il tient une paire de ballerines à rubans qui ressemblent à celles que mettent les danseuses étoiles. Il essaye d’appeler Charlotte, mais sa voix est tellement enrouée qu’il ne parvient qu’à chuchoter le prénom de sa mère dans la nuit noire. Malgré tout, il s’acharne, dans l’espoir de réussir à attirer son attention. « Attends-moi… » Ces deux mots sortent dans un filet de voix ridicule ; jamais le vent n’emportera les syllabes jusqu’à elle.

Alors Clément redresse le col de son manteau, enfonce la tête dans les épaules pour lutter contre le froid mordant qui s’insinue jusque dans ses os. Il presse le pas pour rattraper Charlotte qui s’éloigne inexorablement. Les pans de sa robe de mousseline s’agitent dans tous les sens, les bourrasques sont si violentes que Clément s’étonne que sa silhouette menue ne s’envole pas, ne dévie même pas de sa trajectoire.

S’il veut la rejoindre et lui donner les ballerines, il faut qu’il se dépêche. L’obscurité et la neige jouent contre lui ; Charlotte a beau ne pas être loin, il en faudrait peu pour qu’il la perde de vue. Alors il presse le pas.

Mais quand elle arrive au bord du lac gelé, elle ne s’immobilise pas une fraction de seconde, non, elle continue à avancer comme si de rien n’était.

Ses pieds diaphanes sur le miroir glacé.

Clément serre les ballerines dans sa main. Il voudrait courir mais les ordres que son cerveau envoie à ses muscles n’ont aucun effet ; il est comme paralysé. Plus il veut aller vite, plus il a l’impression de faire du surplace. Il marche, il marche, il marche, et pourtant la distance qui le sépare de Charlotte reste toujours la même, c’est à en devenir fou.

Pendant ce temps, elle continue à progresser lentement sur le lac gelé, comme si elle avait l’intention de le traverser. Clément ne comprend même pas comment il est possible que ses pieds nus ne lui fassent pas mal, que la neige ne la fasse pas souffrir.

Il dérape sur la rive verglacée, se rattrape en s’éraflant les paumes des mains. Les ballerines sont projetées devant lui, sur la glace, et il s’empresse d’avancer à genoux pour les récupérer. Prudemment, il se remet debout en faisant son possible pour ne pas glisser de nouveau. Son regard sonde les ténèbres. Son cœur se met à tambouriner contre ses côtes : Charlotte n’est nulle part. Paniqué, il plisse les yeux jusqu’à enfin apercevoir la silhouette vaporeuse qui s’est immobilisée au milieu du lac.

Sa mère lui tourne toujours le dos, debout sur la glace. On dirait presque qu’elle l’attend.

Du pied, Clément tape l’eau gelée pour s’assurer de sa solidité. Il n’a aucune envie de s’aventurer plus loin, mais il n’a pas le choix : il doit à tout prix rejoindre Charlotte. Il doit lui rendre ses ballerines avant que ses pieds soient frigorifiés. Il doit lui dire quelque chose aussi, même si, soudain, il est incapable de se rappeler ce que c’était. Aucune importance, il s’en souviendra quand il sera à ses côtés.

Il progresse lentement, avec précaution, toujours en tâtant la glace du pied avant de faire un pas de plus. Il a le temps, de toute manière : Charlotte ne bouge plus.

Il fait si froid qu’à chaque expiration des volutes de buée sortent de sa bouche.

Le bruit que fait la glace quand elle se fissure est reconnaissable entre tous.

Le bruit que fait la glace quand elle cède est reconnaissable entre tous.

Même si on ne l’a jamais entendu auparavant.

C’est un peu comme l’odeur de la mort. On la reconnaît d’instinct.

Un craquement sourd qui gronde et se déplie.

Clément voudrait hurler.

Clément voudrait courir, se ruer en avant.

Quitte à disparaître dans l’eau noire lui aussi.

Il voudrait saisir la main de Charlotte, la happer, la tirer de toutes ses forces.

Il voudrait retenir sa mère, l’empêcher de sombrer.

La sauver.

Quand il arrive au milieu du lac, il ne reste plus qu’un grand trou noir comme une nuit sans étoiles.

Clément se laisse glisser au sol, là où la glace est encore assez épaisse pour le soutenir.

Il reste là, exsangue.

Dans sa main gauche, les ballerines blanches.

Dans son cœur, les mots qu’il a retrouvés. Ceux qu’il devait à tout prix dire à sa mère.

Reste avec moi.

Clément se redresse d’un seul coup, sa bouche s’ouvre pour aspirer une énorme goulée d’air, comme s’il était en train de s’asphyxier.

Il lui faut plusieurs longues minutes pour retrouver son souffle, pour que son rythme cardiaque s’apaise.

Toujours le même rêve.

Toujours le même rêve qui vient hanter ses nuits depuis près de trois ans.

Il a beau s’acharner chaque fois, jamais il ne parvient à rejoindre Charlotte avant qu’elle se noie.

Jamais.

5 h 43, indiquent les aiguilles phosphorescentes de sa montre.

Quand il l’a achetée il y a quelques années, le vendeur en avait vanté les mérites avec tellement d’insistance que Clément, amusé, s’était laissé convaincre, quand bien même il ne voyait absolument pas l’utilité d’un tel détail. Qui pouvait donc bien ressentir le besoin de connaître l’heure en pleine nuit ?

Depuis des mois, chaque fois qu’il fait ce cauchemar et qu’il s’en extirpe en sueur, il est 5 h 43.

Alors il se lève, parce qu’il sait qu’il sera incapable de retrouver le sommeil et qu’il ne ferait que tourner et se retourner dans son lit jusqu’au petit jour.

Le chien, qui paraît toujours surpris de ces réveils aux aurores, se lève également et le suit en trottinant jusque dans le bureau de la tour. Clément va s’asseoir dans le grand fauteuil qu’il a installé à gauche de la fenêtre tandis que le chien s’allonge à ses pieds, déjà prêt à s’assoupir de nouveau.

Il reste là longtemps, à contempler le ciel qui s’éclaircit peu à peu et le jour qui se lève sur Sabran-sur-la-Lys.

Derrière lui, dans le coin supérieur gauche de son bureau, une pile d’enveloppes jaunies. Toutes ces lettres à l’encre noire délavée que Clément, à la faveur de nuits interrompues, a lues et relues, et encore relues.

Jusqu’à attiser une rage d’où, quoi qu’il puisse arriver, il ne reviendra pas.

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