Aux quatre vents
Chapitre 52
— Mon petit-fils…, murmure Marthe Vernay pour elle-même, comme si elle n’avait plus vraiment conscience de la présence de Léa.
Henri lui a demandé de préparer une quiche aux poireaux et aux lardons pour le dîner de ce soir, et la vieille dame se lève soudain de la chaise où elle venait pourtant à peine de s’asseoir. Elle a toujours été incapable de rester sans rien faire, et ce n’est pas à quatre-vingt-six ans que son caractère va changer. Déjà, elle s’affaire pour retirer du réfrigérateur des œufs, de la crème fraîche et du lait. Du placard, elle sort son cul-de-poule et le plat à tarte en céramique que sa belle-mère lui avait offert, peu après son mariage avec Henri. Même si elle est presque courbée en deux tellement ses lombaires la font souffrir, Marthe casse les œufs d’un geste précis, commence à les battre un peu plus vigoureusement que d’habitude, pour compenser le léger tremblement de sa main droite.
Elle a beau tourner et retourner les paroles de Léa dans sa tête, elle ne parvient à aucune autre conclusion : le 23 novembre 1944, Charlotte est morte en donnant la vie à son bébé, un petit garçon dont Henri lui a caché l’existence. Henri, et Clara également, puisque c’est elle qui a trouvé le corps de Charlotte ce matin-là. Sans parler d’Hector Michelet, le curé, qui s’est sans doute aussi bien fichu d’elle, avec cette histoire de cercueil fermé : comment aurait-il pu ignorer la vérité alors que c’est lui qui l’a scellé ? Marthe fouette ses œufs ; elle se sent tellement flouée, tellement trahie… Henri s’est débarrassé de leur petit-fils comme on se débarrasse de vulgaires épluchures de légumes. L’enfant de Charlotte a peut-être bien passé des années dans un orphelinat, à quémander en permanence un peu d’affection et d’attention auprès d’étrangers qui n’avaient que faire de lui… D’accord, il a changé de nom de famille, ce qui signifierait donc qu’il a été adopté, mais par qui ? Qui sont ces de Clercq ? L’ont-ils bien traité, l’ont-ils choyé, l’ont-ils aimé comme leur propre enfant ? Et puis, que lui ont-ils raconté de ses origines, de sa véritable famille ?
Les œufs sont depuis longtemps mousseux, mais le poignet de Marthe, pourtant perclus d’arthrose, ne ralentit pas. Elle est perdue dans ses pensées. Tout son esprit est centré sur ce petit-fils qu’on lui a enlevé sans même qu’elle le sache, sans même qu’elle ait son mot à dire. Quelle idiote elle a été ! Quelle idiote elle est toujours, à confectionner cette quiche pour Henri, simplement parce qu’il l’a demandée. Elle déteste le goût amer des poireaux, et pourtant, il ne lui est jamais ne serait-ce que venu à l’esprit de le dire ouvertement. Est-ce que ça aurait été si dur, de déclarer, il y a des années : « Henri, je n’aime pas les poireaux » ? Est-ce que ça aurait été si dur, de déclarer, il y a des années : « Henri, Charlotte a fait une erreur avec ce soldat, mais je ne veux pas que tu la chasses de chez nous, c’est notre enfant » ?
À la place, elle s’est contentée de petits arrangements avec elle-même, comme une enfant qui aurait supporté le quotidien grâce aux petits tours insignifiants joués à la maîtresse. Parfois, elle fait brûler la quiche à dessein. Parfois, elle affirme à Henri qu’il n’y avait plus le moindre poireau au marché, en se composant la mine la plus contrite possible. Parfois, elle ose prétexter l’envie de tester une nouvelle recette pour justifier l’absence de poireau dans la quiche. C’est tellement pitoyable qu’elle aurait honte d’avouer ces stratagèmes à qui que ce soit. Elle a osé tendre la main à un soldat allemand pour le sortir du canal il y a des années, mais elle n’a jamais réussi à cracher à la figure de son mari que la simple vue d’un poireau lui donnait envie de vomir… Comment expliquer cela ?
Machinalement, Marthe vide le petit pot de crème fraîche dans le cul-de-poule en Inox, se remet à fouetter avec une énergie inédite, si fort que des gouttelettes blanches viennent maculer le plan de travail. Soudain, Marthe se sent en colère contre la Terre entière, et contre son mari en particulier. Ah, comme elle a hâte de se mesurer à lui quand il daignera rentrer de son après-midi de rami tout à l’heure, comme elle est impatiente de laisser éclater son courroux et de lui demander comment il a bien pu lui mentir sans se sentir un instant coupable durant plus de quarante années ! Quarante années à pleurer en secret la mort de Charlotte et de son bébé, simplement parce qu’il l’a toujours fait se sentir honteuse. À l’écouter, il n’y aurait que pour Oscar que des larmes auraient été légitimes, parce que lui, il était mort en héros, pour défendre son pays !
Tout à coup, le mouvement de poignet de Marthe est si brutal que le cul-de-poule lui échappe des mains et valse sur le plan de travail jusqu’à atterrir sur le carrelage gris dans un fracas qui ramène la vieille dame à la réalité. Elle sursaute, contemple le mélange jaune pâle qui dégouline le long des placards et forme une flaque à ses pieds. Ses chaussons noirs ont été éclaboussés. Elle reste là, les bras ballants, comme si elle venait de se réveiller d’un mauvais rêve et qu’elle peine à comprendre où elle se trouve à présent. Même si elle le voulait, elle serait bien incapable de s’agenouiller pour réparer sa maladresse…
Léa se lève d’un bond, ramasse le cul-de-poule pour le déposer dans l’évier, déroule plusieurs feuilles d’essuie-tout pour éponger les œufs et la crème. Lorsqu’elle se redresse, Marthe n’a pas bougé d’un millimètre. D’un geste empreint de douceur, Léa lui retire la fourchette de la main droite, l’entraîne vers une chaise pour la faire asseoir. La vieille dame se laisse faire, déboussolée.
— Je n’ai jamais aimé les poireaux…, murmure-t-elle soudain en dévisageant Léa comme si c’était la première fois qu’elle la rencontrait et que cette information soit essentielle.
La jeune femme hoche la tête sans paraître le moins du monde décontenancée.
— Moi non plus, répond-elle en souriant avec gentillesse.
— Alors… Henri m’a menti ? Durant toutes ces années, j’avais un petit-fils et je n’en ai rien su ? demande Marthe d’un ton aussi hésitant que désespéré.
Léa hoche la tête ; elle non plus ne voit pas d’autre explication. Elle aimerait pouvoir dire à la femme en face d’elle qu’il est possible que son mari ait ignoré que le bébé avait survécu, que peut-être Clara l’aurait emmené à l’orphelinat dans le plus grand secret, sans que personne soit au courant. Après tout, d’après les souvenirs de Marthe, Clara avait vu tout le village se liguer contre sa meilleure amie, et elle aurait tout à fait pu vouloir protéger l’enfant en l’extrayant d’un endroit où il n’aurait jamais été accueilli avec bienveillance… Mais cette hypothèse ne colle pas avec la réaction qu’Henri Vernay a eue au marché. Quand Léa a mentionné la date du 23 novembre 1944, il n’a pas seulement eu l’air surpris, il a paru en colère, comme s’il venait d’être pris la main dans le sac…
— Tant d’années gâchées… Comme je voudrais pouvoir remonter en arrière et changer le cours des choses…, se lamente Marthe en se prenant la tête entre les mains.
Léa retient un soupir devant une détresse qu’elle sent parfaitement sincère. Elle veut se montrer optimiste.
— Je pense que votre petit-fils a grandi en pensant que tout le monde, ici, avait renié et rejeté sa mère. C’est pour cette raison qu’il veut se venger, d’une manière sans doute étrange… Alors je crois vraiment que, quand il saura qui vous êtes, quand il saura ce que vous ressentez, tout s’arrêtera…
Marthe lève des yeux pleins d’espoir vers Léa.
— Vous pensez que je vais pouvoir… le rencontrer ? Mais comment ? Tout le monde raconte qu’il est inaccessible ; personne ne l’a même jamais aperçu depuis qu’il s’est installé au château…
— Laissez-moi un peu de temps, s’il vous plaît. Je vous promets de tout faire pour arranger la situation ; je vais me débrouiller pour entrer en contact avec lui d’une manière ou d’une autre, et lui expliquer ce qu’il ignore. Je comprends qu’il puisse être aveuglé par sa colère, mais je suis certaine que, lorsqu’il apprendra la vérité, il changera d’avis…, déclare Léa, soudain persuadée qu’une lumière vient de s’allumer au bout du tunnel.
— Et Henri ? demande Marthe, les sourcils froncés.
— Ne lui parlez pas de notre conversation pour le moment, continuez d’agir comme si vous n’étiez au courant de rien, d’accord ? Votre objectif, et le mien, c’est de renouer avec un petit-fils que vous n’avez jamais eu la chance de connaître, et je pense qu’il vaut mieux éviter que votre mari ne s’en mêle…
Marthe acquiesce sans rien dire, se promet à elle-même qu’Henri ne perd rien pour attendre. Elle ne l’affrontera pas, très bien. Mais une chose est sûre : ce soir, il ne mangera pas de quiche aux poireaux.
Il n’en mangera même plus jamais, d’ailleurs.
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