Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 3 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 2

 

— Franchement, Raymond, tout ça ne peut plus durer ! Si ça continue, le village va finir par en crever, c’est une évidence ! s’exclame Henri Vernay avec sa verve habituelle.

Le vieil homme aux cheveux gris et à la barbe épaisse est debout, fermement appuyé sur sa canne, à haranguer la petite cinquantaine de villageois qui s’est entassée dans la salle des fêtes à la suite de l’invitation de Raymond Molinet, maire de Sabran-sur-la-Lys depuis près de cinquante ans. Une réunion publique exceptionnelle pour évoquer la situation inédite qu’affronte le village.

Installée sur une chaise au dernier rang, près d’une grande fenêtre, Léa repense aux réflexions de la femme aperçue au vide-greniers, qui lui ont laissé un drôle de goût dans la bouche, peut-être parce que c’est du village de son enfance qu’elle parlait avec tant de dédain.

Henri Vernay interpelle le maire, se donne en spectacle. Il est d’ailleurs le seul à avoir osé pester contre les dix minutes de retard avec lesquelles la réunion a commencé : le maire souhaitait attendre un peu et laisser le temps aux habitants de s’installer, mais Henri Vernay a levé haut la main en tapotant le cadran de sa montre pour le rappeler à l’ordre. « Être ponctuel, c’est essentiel, Raymond ! » a-t-il tonné sans le moindre embarras. Marthe, son épouse, s’est tournée vers les rangs de derrière pour murmurer dans un sourire contrit que son mari détestait que l’on soit en retard. Un vrai spectacle, ces deux-là…

— Vernay a raison : le mois dernier, un groupe de jeunes sortis d’on ne sait où s’est amusé à venir faire une fête dans l’hôtel désaffecté ; ils étaient près d’une trentaine pendant tout le week-end, à mettre la musique à fond et à fumer des clopes et sans doute autre chose ! ajoute d’un air dégoûté Pierre Vallon, ex-employé de l’état civil aujourd’hui à la retraite.

Il reste assis, mais sa voix tremble, et Léa ne le connaît pas assez pour savoir s’il s’agit de trac ou de colère contenue face à tout ce qui se passe depuis quelques mois à Sabran-sur-la-Lys. Compte tenu de son passé de résistant qu’il a tendance à mentionner dès que la moindre occasion se présente, elle aurait tendance à penser que Pierre Vallon est plutôt submergé par une rage mêlée d’impuissance.

À l’autre bout de la salle, installé derrière une table sur l’estrade, Raymond Molinet paraît dépassé par la véhémence des habitants. Avec un grand mouchoir à carreaux bleus, le maire éponge le sommet de son crâne dégarni, signe que la situation n’est pas des plus confortables pour lui. Il a proposé cette rencontre avec l’objectif d’apaiser l’angoisse de ses administrés, mais force est de constater que, loin de diminuer l’inquiétude, la mise en commun des interrogations ne fait qu’aviver un climat de tension, comme si chacun soufflait un peu plus sur des braises qui ne demandent qu’une chose : se transformer en incendie.

Raymond Molinet range son mouchoir dans la poche de la veste de costume que son épouse l’a forcé à mettre ce soir – « Il faut que tu aies l’air sérieux, c’est un moment important et tu dois réussir à les rassurer ! » – et lève la main pour prendre la parole. Il attend que le brouhaha ambiant s’atténue pour ouvrir la bouche.

— Je sais que vous vous posez tous beaucoup de questions, et la vérité, c’est que je n’ai pas encore de réponses à vous apporter. Vous me connaissez depuis suffisamment longtemps pour savoir que ce village, c’est toute ma vie. J’y ai consacré toute ma carrière, tout mon temps, et je consacrerai encore toute mon énergie à son avenir et sa sécurité. La situation actuelle est alarmante, je ne vous le cache pas, mais je veux croire qu’il y a une explication et que tout arrive pour une bonne raison…, affirme-t-il avec le plus de conviction possible avant de saisir le verre d’eau posé devant lui pour en avaler quelques gorgées.

Aussitôt, un brouhaha impatient reprend dans la salle des fêtes, comme si ces mots n’avaient été qu’une parenthèse inutile.

— Mais nous, si on est venus, c’est justement pour avoir des réponses ! gronde Henri Vernay en se levant de nouveau de sa chaise, visiblement incapable de parler en restant assis.

Le maire secoue la tête, désemparé. Que croient-ils, tous ? Lui aussi, il aimerait savoir ce qui se passe ! Il en a passé, des nuits blanches, rongé par l’insomnie, à tourner les faits et les dates dans sa tête dans l’espoir de leur donner un sens…

D’après lui, tout a commencé il y a déjà plus d’un an et demi, en septembre 1983, lorsque le château du village a été racheté. À l’époque, tout le village avait poussé un « ouf » de soulagement en apprenant que Jean et Yvonne de La Broise, le couple de châtelains, avaient vendu leur propriété. Depuis des années, les recettes générées par l’afflux de touristes en haute saison ne couvraient malheureusement plus les dépenses, sans parler des travaux de restauration qu’ils ne pouvaient pas se permettre. Le château faisait pourtant vivre un certain nombre d’habitants de Sabran-sur-la-Lys, à commencer par les petits commerces et bien sûr l’hôtel. Jean de La Broise avait fini par s’avouer vaincu, et quand un acquéreur s’était montré intéressé au point d’acheter la demeure sans même en négocier le prix, Raymond Molinet avait été le premier à se dire qu’un tournant positif pour l’ensemble du village venait de s’amorcer : le propriétaire allait restaurer le château et lui redonner sa splendeur d’antan, ce qui serait, par la force des choses, providentiel pour tous. Il n’était pas loin d’imaginer des hordes de touristes anglais, américains et asiatiques déferler dans ses ruelles, appareil photo à la main…

Pourtant, rien de tel ne s’était passé, malheureusement. Jean et Yvonne de La Broise n’avaient pas eu le cœur à quitter un village qu’ils aimaient profondément, et avaient fait construire une grande propriété chemin d’Août, dans la courbe juste avant d’arriver à la ferme des Flament. Mais contre toute attente, si le nouveau châtelain, un certain Clément de Clercq, s’était bien installé au château au début de l’année 1984, aucun chantier de restauration n’avait démarré. Plus étrange encore : depuis son arrivée, personne ne l’avait jamais croisé ou même ne serait-ce qu’aperçu. On voyait parfois sa voiture aux vitres teintées filer sur une des deux départementales qui traversaient le village. De temps à autre, son majordome – un homme guindé d’une cinquantaine d’années avec une fine et élégante moustache poivre et sel – ou son assistante – une jeune femme aux cheveux châtains impeccablement permanentés qui répondait au nom de Barbara Lombardi – descendaient au village faire quelques emplettes.

Lui, jamais.

La haute saison était arrivée, et le château, pour la première fois, était resté fermé aux touristes. Raymond Molinet avait voulu croire que ce Clément de Clercq n’avait pas eu le temps de faire des travaux ; il avait tenté de le contacter par tous les moyens pour engager un dialogue avec lui : en vain. Une fois où il avait aperçu Barbara Lombardi sortant de la poste, il s’était empressé de la rejoindre pour lui demander pourquoi le château n’avait pas ouvert. Elle s’était contentée de le toiser d’un air impassible, avant de déclarer : « M. de Clercq souhaite jouir de sa propriété en toute tranquillité, tout simplement. » Le maire aurait voulu parler de l’enjeu financier et touristique que représentait la demeure, mais il avait été tellement estomaqué par le dédain affiché par la jeune femme qu’il en était resté comme deux ronds de flan.

Jusque-là, rien d’extraordinaire en soi : un châtelain qui préfère vivre dans sa propriété sans plus l’ouvrir aux visiteurs, c’était rageant pour le village, mais compréhensible. Ce qui avait changé la donne, ç’avait été quand, au bout de quelques mois, le maire et les habitants s’étaient rendu compte que le mystérieux nouvel arrivant rachetait à tour de bras les propriétés en vente à Sabran-sur-la-Lys. Pire, entre septembre 1983 et l’automne 1984, il était parvenu à acquérir pas moins d’une quarantaine de maisons, en envoyant son assistante démarcher de façon offensive la plupart des villageois ! Apparemment, le procédé était toujours le même : Barbara Lombardi entrait en contact avec les propriétaires d’une maison, leur proposait une somme largement supérieure au prix du marché, les contraignant ainsi plus ou moins à vendre… Rares étaient ceux qui avaient refusé de céder aux sirènes de l’argent…

Le château n’avait pas accueilli de touristes l’an dernier, et il était évident qu’il n’en accueillerait pas davantage cette année. Les gérants de l’hôtel, après une saison sans revenus, avaient mis la clé sous la porte, préférant abandonner la partie avant la banqueroute. Ils avaient quitté la région à l’automne dernier, sans même faire leurs adieux, et Raymond Molinet n’avait pas été le moins du monde surpris quand il avait appris que l’hôtel avait aussitôt été racheté par Clément de Clercq. C’était bien simple : aujourd’hui, dans le village, dès qu’un habitant parlait de partir, souvent le regard gêné, tout le monde savait qui était tapi derrière cette décision.

En revanche, s’il y avait bien une chose que personne ne parvenait à comprendre, c’était la raison pour laquelle cet homme que nul n’avait jamais vu cherchait à acquérir autant de propriétés dans le même village… Le maire restait convaincu que Clément de Clercq avait un projet, un projet sans doute ambitieux, par exemple reconstruire tout le village pour le transformer en un lieu dédié à la culture, ou à l’histoire.

— Donc si je comprends bien, un étranger peut débarquer chez nous, racheter toutes les maisons qu’il veut pour les laisser à l’abandon, et on devrait trouver ça normal ? lance soudain Françoise Lemaître, qui tient avec son mari la boulangerie sur la place du village.

Raymond Molinet relève la tête, se rend compte qu’il était plongé depuis un moment dans ses pensées et que la conversation a repris dans la salle.

— Et surtout, comment est-il possible qu’il ait le droit de faire enlever toutes les portes et les fenêtres des habitations et de les laisser béantes ? En tant que maire, ne me dites pas que vous ne pouvez rien faire ; on parle de notre sécurité et de la salubrité du village ! ajoute André Louchard, médecin à la retraite depuis une dizaine d’années déjà, mais que les anciens continuent d’aller ennuyer parce qu’ils n’ont confiance qu’en lui.

Léa se rappelle parfaitement ce matin, à l’automne dernier, où des camions-bennes ont débarqué dans le village aux aurores et où des ouvriers ont entrepris de démonter toutes les portes d’entrée et toutes les fenêtres de chaque maison acquise par le châtelain invisible. Le même jour, l’horloge de la tour du château a cessé de fonctionner et, depuis, le nouveau propriétaire n’a toujours pas daigné la faire réparer. C’était au mois de novembre ; elle en est certaine parce que le lendemain, c’était un samedi, et ils avaient fêté avec Baptiste l’anniversaire de sa mère, Ludmilla. Rose s’était jointe à eux, heureuse de pouvoir partager ce moment familial. Léa avait aimé avoir autour d’elle les trois personnes qui comptaient pour elle le plus au monde. Le passage éclair de ces ouvriers et de leurs engins avait d’ailleurs alimenté leur discussion une bonne partie du déjeuner. Les trois femmes étaient persuadées que le châtelain avait décidé de faire remplacer toutes les portes et fenêtres de ses biens immobiliers ; sans doute avait-il eu un prix de gros ? Mais les ouvriers étaient repartis avec des véhicules remplis de bois et de verre brisé, et personne ne les avait jamais revus à Sabran-sur-la-Lys.

Depuis, tout était resté ouvert aux quatre vents. Et, après cinq mois d’abandon, les dégâts étaient importants, comme si la nature s’était empressée de reprendre ses droits, et, surtout, il commençait à régner dans le village une atmosphère délétère. La rancœur et la colère s’invitaient dans le cœur de bon nombre d’habitants, en particulier des anciens, extrêmement attachés à l’endroit qui les avait vus naître et qu’ils n’avaient même jamais songé à quitter.

Léa observe le maire, qui tente de calmer les villageois. Soudain, elle éprouve une vive empathie pour lui, à le voir seul sur cette estrade, à plus de quatre-vingts ans, vêtu d’un costume étriqué qu’il a dû ressortir de son armoire exprès pour l’occasion. Dans la salle, ils ont tous besoin de déverser leur amertume et leur incompréhension sur quelqu’un, n’importe qui, à défaut de pouvoir invectiver le principal intéressé, enfermé dans son château à quelques centaines de mètres de là.

Si proche et si lointain à la fois.

— Peut-être qu’il a un beau projet pour le village, peut-être que nous devrions être plus confiants tant que nous n’avons aucun éclaircissement ? Après tout, il semble évident que personne ne s’amuserait à dépenser des centaines de milliers de francs pour rien, non ? tente Marie-Louise Plantier, l’institutrice de l’école communale qui va prendre sa retraite dans quelques mois.

Aussitôt, tout le monde se retourne vers elle, et elle se tasse un peu sur sa chaise, apparemment mal à l’aise d’être d’un seul coup au centre de l’attention.

— Foutaises ! vitupère avec hargne Henri Vernay depuis le premier rang, d’un ton si méprisant que sa femme, Marthe, pose la main sur son avant-bras pour essayer de le tempérer.

Il se dégage sans même un regard pour son épouse, avant de continuer sur sa lancée :

— Un « beau projet » ? J’aimerais bien savoir quoi, tiens ! interroge-t-il en gloussant avec arrogance.

Il n’en faut pas davantage à Marie-Louise Plantier pour se ratatiner un peu plus en secouant désespérément la tête pour signifier qu’elle n’a pas de réponse à apporter.

— La seule hypothèse qui puisse être crédible, c’est que ce type a décidé de raser le village, oui ! À tous les coups, il a l’intention de le privatiser, ça s’est déjà vu, des milliardaires sans vergogne qui ne peuvent pas se satisfaire d’une somptueuse demeure mais qui ont carrément besoin d’avoir une ville tout entière rien que pour eux ! s’exclame André Louchard en adressant un signe de tête entendu à Henri Vernay.

Les deux amis sont sur la même longueur d’onde, comme toujours. Léa soupire : la balle va rebondir entre eux pendant quelques minutes, le temps que chacun ait épuisé son stock d’inventivité rageuse.

— Ou alors, ce de Clercq va tout démolir pour construire une tripotée de résidences secondaires pour des étrangers aussi richards que lui ! J’ai entendu dire qu’il y a plein d’Angliches qui rêvent de passer leurs vacances en France et qu’ils sont prêts à investir pas mal d’argent pour ça…, siffle Henri Vernay en levant sa canne d’un geste si brusque qu’il manque de bousculer sa femme.

Quel rustre, songe Léa en observant la famille Vernay qui occupe tout le premier rang : Henri et Marthe, leur fils Julien et son épouse Suzanne, qui restent assis et préfèrent visiblement ne pas se mêler aux échanges, et Violette, leur unique enfant, une vieille fille de quarante-cinq ans qui n’a jamais trouvé chaussure à son pied, comme plaisante souvent Henri Vernay avec complaisance. Tous soudés autour d’un patriarche aussi autoritaire qu’orageux. Soudain, Violette lève la main dans un geste docile, comme si elle tenait à avoir la permission du maire pour parler. Raymond Molinet lui fait un petit signe de tête, heureux qu’au moins une personne dans l’assistance sache encore se montrer un tant soit peu polie. La petite femme replète replace ses cheveux blonds coiffés en un carré mi-long derrière ses oreilles et prend une longue inspiration avant d’ouvrir la bouche :

— Il pourrait avoir l’intention de construire un immense club de vacances, un genre de Club Med, par exemple. En pleine campagne, il aura tout l’espace qu’il veut, une fois qu’il aura racheté tout Sabran. Et s’il laisse les maisons à l’abandon, c’est parce qu’il compte tout raser à la fin et qu’il se dit que ça va nous pousser à vendre et à partir…, propose-t-elle d’une voix douce.

Les villageois se regardent entre eux, semblent réfléchir aux paroles de celle qui tient le café-tabac depuis qu’Henri a jugé qu’il était temps de se retirer. Même Léa fronce les sourcils, en réalisant que si cette hypothèse d’une résidence de vacances semble farfelue, elle n’en est pas moins tout à fait plausible. Et surtout, l’idée de faire retirer les portes et les fenêtres des maisons achetées pour accélérer le processus de désaffection et inciter tout le monde à vider les lieux est à la fois machiavélique et parfaitement pertinente… D’autant plus qu’avec tout ce qui se passe, plus personne ne veut s’installer au village : qui aurait envie d’acheter une maison quand une habitation sur dix est mystérieusement à l’abandon ? C’est donc de ça qu’il s’agirait ? Faire en sorte que Sabran-sur-la-Lys soit déserté pour que ce de Clercq puisse tout reconstruire à sa guise, sans tenir compte du passé chargé d’histoire et de souvenirs du village, sans tenir compte de son identité profonde, et surtout, sans tenir compte des âmes qui y vivent et qui chérissent les lieux ?

Pour la première fois, Léa prend conscience de ce qui est peut-être en train de se jouer. Pour la première fois, elle a mal au cœur comme ont mal au cœur les autres habitants. Et peu importe, au fond, que sa réaction soit en décalage avec celle des autres, comme si elle riait d’une plaisanterie bien après que tout le monde s’était esclaffé.

Peu importe, parce que quand Léa a décidé de mener un combat, elle finit toujours par le remporter. Et il est hors de question qu’elle laisse un inconnu, si riche soit-il, détruire son village en toute impunité.

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