Aux quatre vents
Chapitre 46 - Juin 1982
CHAPITRE 46
Juin 1982
Assis au volant de sa voiture pour se rendre au domicile de Mme Sarriette, Clément de Clercq ne peut s’empêcher de penser au boulanger. Ce bonhomme replet, qui lui a toujours semblé avoir un sourire greffé au visage et qui, tous les matins de semaine depuis des années, lui sert deux croissants au beurre en s’exclamant : « Ils sortent tout juste du four, vous m’en direz des nouvelles ! » La joie communicative et l’enthousiasme incarné. Pourtant, depuis peu, le boulanger a l’air morose, les yeux cernés par les soucis. Même ses joues pleines comme deux pommes paraissent avoir dégonflé, c’est dire le changement…
Clément n’est pas du genre à poser des questions indiscrètes pour sortir les vers du nez de personnes qui n’ont aucune envie qu’on vienne se mêler de leurs affaires. Il a toujours été quelqu’un de réservé. Effacé, disait l’une de ses institutrices en primaire. Transparent, renchériraient sans doute ses professeurs au collège et au lycée. Et pourtant, pourtant, force est de constater que les autres ont toujours eu tendance à se confier à lui, sans qu’il leur demande rien. À croire qu’il y a quelque chose en lui, une sorte d’aura à la fois bienveillante et mystérieuse, qui pousse irrépressiblement les gens à se livrer, à lui raconter leur vie. C’est bien simple : au cabinet, le vétérinaire qu’il est connaît aussi bien l’état de santé de ses patients que le parcours, les réussites et les déboires de leurs maîtres… Et le soir, c’est tout cela qu’il rapporte chez lui, comme collé à la peau, collé au cœur. Les bonheurs et les malheurs d’autres que lui, qu’il a parfois l’impression de vivre par procuration tant il ressent leurs propres émotions, qu’il s’agisse de la joie ou du chagrin.
Ce matin n’a pas fait exception aux précédents. Clément a fait tinter la clochette de la boulangerie, a salué le patron qui s’est empressé de lui demander :
— Deux croissants, comme d’habitude ?
Clément a hoché la tête tout en sortant de sa poche la monnaie pour payer son petit déjeuner.
— Les animaux vont bien ? a demandé le boulanger, sans doute plus par envie d’engager la conversation que par véritable intérêt.
De nouveau, Clément a hoché la tête, en souriant cette fois. Il n’allait de toute façon pas lui raconter que, justement, il se rendait à l’autre bout de la ville pour aller piquer le chartreux de Mme Sarriette, qui était arrivé à la fin de sa vie et souffrait beaucoup trop pour qu’on le laisse mourir naturellement. Même si Clément a parfois du mal à cerner les attentes des gens, il sait très bien que cette réponse n’est pas celle qu’aurait espérée le boulanger.
Par politesse, il a donc répondu à la question posée, prononçant les mots qui convenaient :
— Ils se portent bien, oui… Et vous ?
Il a suffi de ces deux petites syllabes anodines pour déclencher un torrent de paroles. L’air soucieux, le boulanger lui a expliqué qu’en ce moment ce n’était pas la joie, oh pas de gros problèmes, non, mais il se faisait un sang d’encre pour son fils, Pierre. Il faisait semblant d’avoir la situation bien en main devant son épouse, pour éviter qu’elle se fasse encore plus de mouron, vous comprenez, elle est déjà sujette aux crises d’angoisse, alors mon rôle, ce n’est pas d’en rajouter en paniquant autant qu’elle… Depuis quelque temps, Pierre s’était mis à avoir de mauvaises fréquentations ; des garçons plus âgés que lui, déscolarisés. Des garçons qui avaient une mauvaise influence, qui fumaient, et sans doute pas seulement du tabac. Les notes de Pierre étaient en chute libre, il s’éloignait de plus en plus de ses parents, lui qui était pourtant un gentil gars, et le boulanger avait beau chercher à se rapprocher de lui, rien ne marchait. Il avait essayé les punitions, les menaces, il avait tenté de le raisonner, de lui parler de son avenir… En vain. La vérité, c’est que le gamin lui filait entre les doigts, et ça le rendait fou d’être si impuissant…
Clément n’a rien dit. Il s’est contenté d’écouter, puisque c’est toujours ce que les autres attendent de lui. Ils ne veulent pas de conseils ou d’échange ; seulement s’épancher un peu. Faire déborder le trop-plein, juste assez pour continuer de supporter le quotidien.
Avant de repartir avec ses croissants, Clément a murmuré un bien insuffisant : « Bon courage… » Et le boulanger a haussé les épaules, oh, vous savez, du courage, j’en ai plus qu’il n’en faut ; c’est plutôt de chance que j’aurais besoin…
Mais, à présent qu’il est dans sa voiture, à mâchonner distraitement son second croissant, Clément a de la peine pour le boulanger. Il repense à sa mine défaite, à sa manière de se triturer les doigts en parlant, et il sent la mélancolie l’envahir. Il est une éponge, qui absorbe les émotions des autres. Il n’a peut-être ni femme ni enfants, mais ça ne l’empêche pas de parfaitement comprendre le désarroi et la détresse de cet homme…
À la radio, Charlélie Couture se met à entonner Comme un avion sans ailes, et Clément tourne le bouton du volume de son autoradio pour que la voix nasillarde emplisse l’habitacle. Ses doigts se mettent à taper en rythme sur le volant. Penser à autre chose. Ne pas se laisser envahir.
Un quart d’heure plus tard, Mme Sarriette l’accueille chez elle, les yeux rougis. Quand Clément découvre le chat roulé en boule sur le paillasson installé contre la porte-fenêtre qui mène au jardin, il s’agenouille devant lui. Lui caresse la tête, tout doucement. Le chat ne bouge pas, n’ouvre pas les yeux, mais pousse un long gémissement. Douleur.
Clément sait ce qu’il lui reste à faire. Debout à côté de lui, Mme Sarriette lui adresse un regard suppliant.
— Vous ne pouvez pas le sauver ? Mon Grisou, c’est tout ce qui me reste depuis que mon mari…
Elle n’a pas le courage d’achever sa phrase, mais Clément connaît très bien la situation de la vieille dame. Il sait déjà à quel point ce nouveau deuil va être éprouvant, à quel point il risque de déclencher un sentiment de solitude écrasant.
— Il ne guérira pas, malheureusement… Et il souffre beaucoup, vous savez, murmure-t-il en continuant à caresser l’épaisse fourrure gris perle.
Mme Sarriette ne répond rien. À pas lents, elle va chercher une chaise, la pose juste à côté du chat. D’un geste de la main, elle demande à Clément de lui installer la bête sur les genoux. Aussitôt, il s’exécute.
— Vous êtes sûre que vous ne préférez pas… ? commence-t-il.
— Je veux être là pour lui. Personne ne devrait mourir seul, déclare Mme Sarriette d’une voix tremblante.
Cette phrase résonne encore dans le silence du salon quand Clément ouvre sa grande sacoche en cuir noir.
Trois quarts d’heure plus tard, Grisou est enterré sous le prunier du jardin. « C’est à cet endroit qu’il adorait se prélasser… », a expliqué sa maîtresse. Les funérailles des animaux ne font normalement pas partie des prérogatives de Clément, mais il n’a pas eu le cœur de laisser l’octogénaire en larmes enterrer seule son compagnon. Elle n’aurait de toute façon jamais pu creuser la terre, encore moins s’agenouiller.
Il rebouche le trou, la laisse prononcer quelques mots d’adieu à son chat. Puis, au moment de se relever, Clément aperçoit dans la pelouse, juste à côté de son pied gauche, un trèfle à quatre feuilles.
Étonné de cette trouvaille, il le cueille pour le tendre à Mme Sarriette. Elle y verra peut-être un signe de Grisou, une sorte d’au revoir mystique qui la réconfortera un peu…
— Vous pouvez le garder, il y en a plein dans l’herbe… Je ne sais pas comment ça se fait, mais il y a toujours eu des tas de trèfles à quatre feuilles dans ce jardin…, murmure-t-elle en séchant ses yeux avec un mouchoir en tissu.
Clément hésite à jeter le trèfle dont il n’a que faire, mais il se dit que la vieille dame trouvera peut-être ce geste malpoli, alors il le range dans son portefeuille. Quand il quitte la maison, il referme la porte tout doucement derrière lui, en essayant de repousser le sentiment de culpabilité qui tente de s’immiscer en lui. Non, il n’abandonne pas Mme Sarriette. Il a fait ce qu’il fallait, personne ne peut prendre son chagrin pour la soulager. Personne.
Lorsqu’il remonte dans sa voiture, il s’empresse de nouveau d’allumer l’autoradio pour que le flot de ses pensées se dissipe dans la musique. Il est temps de retourner au cabinet pour ses consultations. Au vu du temps qu’il a passé chez Mme Sarriette, la salle d’attente doit être pleine à craquer.
Malgré le fait qu’il déteste faire attendre les gens, il ne peut s’empêcher de faire un léger détour sur son trajet.
Un rapide arrêt à la boulangerie.
La clochette tinte quand il pousse la porte vitrée de la boutique. Le patron sort de sa cuisine, les mains pleines de farine. Clément s’approche du comptoir, sort son portefeuille.
Puis, sans un mot, il dépose le trèfle à quatre feuilles dans le ramasse-monnaie.
Livraison de chance. Le boulanger l’attrape entre son pouce et son index et, soudain, son visage s’éclaire d’un sourire.
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