Aux quatre vents
Chapitre 8
Une fois le camion arrivé à la gare de Lens, on les a tous fait monter dans un train sans rien leur dire. À croire que la langue allemande pourrait se contenter d’un seul et unique mot : « Schnell ». Isaac, Ludmilla et Léa se sont retrouvés tous les trois assis sur une banquette, dans un wagon rempli de gens comme eux. Des gens aux regards inquiets, aux yeux ronds comme des soucoupes, qui tous se posent la même question : « Où va-t-on ? »
En face, un couple encore plus jeune qu’eux ; la jeune fille aux cheveux nattés doit avoir à peine vingt ans. Ils se sont pelotonnés l’un contre l’autre, et le garçon lui frotte régulièrement les épaules pour la réchauffer, quand bien même il fait très chaud dans le wagon. Le train s’est mis en branle et le paysage morne a commencé à défiler. Ludmilla serre Léa contre son sein simplement pour qu’elle soit le plus calme possible, et il n’y a rien qui l’apaise autant que téter sa mère. Elle a enveloppé la petite dans sa cape bleu nuit, comme si ce geste pouvait la rendre invisible aux yeux du reste du monde.
Sur la banquette de l’autre côté de la mince allée, un homme coiffé d’un chapeau de feutre s’agite de plus en plus. Il discute avec un homme plus âgé, à la barbe grisonnante, et l’échange tout en murmures semble s’envenimer. Curieuse, Ludmilla ne peut s’empêcher de tendre l’oreille pour tenter de saisir de quoi ils parlent : en vain. Elle tourne la tête vers les deux hommes, les fixe d’un regard si appuyé que l’un d’eux lui jette un coup d’œil, probablement parce qu’il se sent observé. Aussitôt embarrassée de son impolitesse, elle fait mine de contempler les champs derrière eux, par la fenêtre, mais l’homme au chapeau choisit de l’apostropher :
— Vous savez où ils nous emmènent ?
Ludmilla ne cille pas, et après avoir attendu quelques secondes, il répond lui-même à sa question, si fort que tout le wagon entend ses mots :
— À la mort !
Un brouhaha commence à monter ; chacun cherchant à faire des hypothèses sur le sort qui va leur être réservé. Un contrôle massif d’identité, un nouveau recensement, un séjour en camp de travail, au pire. Mais l’homme au chapeau se penche vers Ludmilla et lui murmure :
— Ils préfèrent tous fermer les yeux plutôt que voir la vérité en face, mais croyez-moi, je sais de quoi je parle : si nous restons dans ce train, les Allemands vont nous assassiner.
Ludmilla sent un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Isaac, témoin de la scène, la tire vers lui pour clore l’échange. L’homme secoue la tête avant d’ajouter :
— Si vous tenez à la vie, il faut fuir.
Ludmilla reste comme paralysée, sourde aux chuchotements de son mari qui essaye de la rassurer et de la convaincre de ne pas accorder le moindre crédit aux paroles de l’inconnu.
Lorsque le train s’arrête en gare de Lille-Fives, tous les passagers retiennent leur souffle. Sur le quai, des soldats allemands qui surveillent le convoi. Désespérée, Ludmilla se redresse, regarde de part et d’autre : impossible de sortir du train et de déguerpir au milieu de tous ces soldats.
Isaac n’a pas dit un mot depuis la discussion avec l’homme au chapeau. Il est resté prostré, la tête contre la vitre du compartiment. Les yeux fermés de toutes ses forces, comme s’il réfléchissait. Quand il voit Ludmilla scruter les environs de la gare, il prend Léa dans ses bras pour l’embrasser longuement sur le front. La petite, à présent parfaitement éveillée, sourit et gazouille. Isaac finit par la rendre à Ludmilla, avec un regard soudain très triste. Celle-ci est étonnée : lui qui est toujours d’un optimisme invincible semble à présent résigné.
— C’est toi qui avais raison, mon amour. Nous aurions dû partir, nous cacher il y a bien longtemps. Maintenant, il va nous falloir saisir sans hésiter la moindre chance de nous échapper, si jamais Dieu nous accorde sa miséricorde…, déclare-t-il avec une fermeté inattendue.
Si Ludmilla est décontenancée, elle n’en laisse rien paraître. Enfin, son époux se rend à l’évidence, mais sans doute trop tard, malheureusement.
Contre toute attente, le train redémarre lentement, comme si le trajet qu’il restait à parcourir était court. Devant l’air interloqué d’Isaac, l’homme au chapeau explique que le train se dirige probablement vers la gare de triage située non loin.
— C’est là qu’ils vont nous débarquer, sûrement pour nous entasser dans un autre train…, ajoute-t-il en se levant soudain pour s’approcher de la fenêtre.
Après avoir regardé à gauche et à droite, il se retourne vers Ludmilla et Isaac et les salue en soulevant son chapeau, comme pour leur dire adieu.
— Où allez-vous ? murmure Isaac.
— Le plus loin possible…, répond l’homme en s’éloignant déjà dans l’allée.
Aussitôt, Isaac se met debout, attrape son épouse par le bras et avance pour rejoindre l’homme qui est déjà à la porte du wagon.
— Vous allez sauter ? interroge Isaac d’un ton effrayé.
Sans répondre, l’homme au chapeau ouvre la porte qui donne sur la voie, se penche pour regarder à l’extérieur, puis il hoche la tête.
— Le train circule au ralenti, et il va certainement encore décélérer, car nous arrivons dans une courbe. Je n’ai pas l’intention de laisser les Boches me cueillir comme une fleur à l’arrivée en gare !
Isaac se frotte l’arête du nez, prend une profonde inspiration. Il ne sait pas quel est le bon choix, si même il en existe un. Peut-être que toutes les décisions mèneront à une mort certaine, en réalité.
— On doit tenter le coup, déclare soudain Ludmilla. Tu as dit toi-même qu’il ne faudrait pas hésiter si une chance de fuir se présentait. Eh bien, je crois qu’on y est, Isaac…
Il acquiesce, conscient qu’elle a raison, conscient qu’elle a toujours eu raison, depuis le début de cette guerre absurde. Il sait aussi pertinemment qu’il ne pourra pas sauter de ce train avec sa jambe raide ; il ne s’en relèverait pas et les soldats auraient tôt fait de l’abattre. Il faut que Ludmilla parte avec Léa, ce sera peut-être la seule occasion pour qu’elles s’en sortent. Et il est hors de question qu’il les mette en danger en tentant de se joindre à elles. L’homme au chapeau leur donnera un coup de main, ou pas. Dans tous les cas, Ludmilla a suffisamment de ressources pour se débrouiller et tout faire pour se sauver de cet endroit, Isaac en est convaincu.
Sans prévenir, l’homme saute à l’extérieur, parvient à se réceptionner en roulant sur le dos et court aussitôt se glisser sous un train à l’arrêt.
— Est-ce que ça ira, avec ta jambe ? demande Ludmilla avec inquiétude.
— Ne t’en fais pas pour moi : le plus compliqué sera surtout de protéger Léa en sautant…, rétorque-t-il sans parvenir à croiser le regard de celle qu’il va devoir abandonner.
— Je vais la tenir contre moi ; le train ne roule pas vite, on va s’en sortir, assure Ludmilla.
Isaac ne peut s’empêcher de la prendre une dernière fois tout contre lui, de l’embrasser avec tendresse. Il se penche à l’oreille de Léa et chuchote : « Prends soin de ta maman, je t’aime », avant de dire à son épouse d’y aller en premier.
— Dès que tu touches le sol, tu cours t’abriter sous le train stationné en face. On se rejoint…
Ludmilla s’approche de l’extérieur et saute sans plus attendre. Isaac l’observe qui atterrit sur son épaule gauche, il grimace en imaginant la décharge de douleur qu’elle a dû ressentir pour protéger Léa du moindre choc. La jeune femme ne perd pas une seconde et court, courbée le plus possible pour passer inaperçue, jusqu’au wagon immobile le plus proche. Elle se glisse dessous, les bras serrés autour de la petite.
Isaac, toujours debout à la porte du compartiment, observe leur silhouette qui devient de plus en plus petite. Les yeux embués, il chuchote quelques mots en yiddish, une prière pour qu’elles aient la vie sauve. Si le ciel lui en donne la possibilité, il s’échappera plus tard. Plus tard, sans avoir à risquer la vie de quiconque hormis la sienne.
Quelques minutes après, un coup de sifflet retentit.
Le train va entrer en gare.
Une fois à l’abri, Ludmilla observe le train qui continue de progresser vers la gare de triage. Les yeux plissés, elle suit des yeux le rectangle sombre par lequel elle a sauté, ne comprenant pas pourquoi Isaac met tant de temps. Il était censé sauter, alors que se passe-t-il ? A-t-il pu être retenu par un soldat dans le train ?
Léa pleurniche, agite les bras pour tenter de se dégager de la cape dans laquelle sa mère a pris soin de l’envelopper avant de sauter. Elles ne vont pas pouvoir rester là longtemps. Le cœur en miettes lorsqu’elle prend conscience qu’Isaac ne viendra plus, Ludmilla progresse sous la rame à l’arrêt jusqu’à atteindre le mur d’enceinte de la gare. Personne en vue, s’assure-t-elle avant de se redresser. L’homme au chapeau s’est volatilisé.
Tremblant de tous ses membres tant elle craint d’être repérée, elle se met à longer le mur en courant, dans l’espoir de trouver une issue.
Soudain, elle aperçoit en face d’elle un homme en tenue sombre, qui lui fait signe de le rejoindre. Paniquée, elle fait demi-tour, persuadée que tout est perdu puisqu’elle se dirige vers la gare, là où une meute de soldats doit attendre. En moins d’une minute, l’homme la rattrape, la retient par le bras.
— Je vais vous aider, suivez-moi, ordonne-t-il en la tirant dans l’autre sens.
Ludmilla le dévisage. Un béret gris sur la tête, une chemise noire et un pantalon râpé retenu par des bretelles ; ce n’est pas un soldat.
— Je travaille ici, je connais la gare comme ma poche, alors faites-moi confiance, ajoute-t-il encore, pressant.
A-t-elle le choix ? Elle emboîte le pas au cheminot en priant pour qu’il ne s’agisse pas d’un piège. Les gens sont parfois prêts à n’importe quoi en échange d’une petite récompense…
Mais l’homme aux bretelles n’a pas menti : une vingtaine de mètres plus loin, une échelle traîne au sol. Il s’en saisit, la dispose contre le mur pour que Ludmilla puisse y grimper, quand soudain une voix féroce les interpelle :
— Ne bougez plus ou je tire !
Ludmilla laisse échapper un petit cri de terreur. Le cheminot la pousse à monter à l’échelle, mais elle ne sait plus quoi faire tant elle est effrayée. Un coup d’œil par-dessus l’épaule ne fait que confirmer son effroi : sorti de nulle part, un policier se dirige vers eux en courant, un pistolet à la main.
— On va tous se faire descendre si vous ne réagissez pas, la secoue le cheminot. Pensez à votre bébé !
La jeune femme dévisage l’homme au visage rond et aux sourcils broussailleux. Peut-elle lui faire confiance ? Une balle siffle à leurs oreilles et Ludmilla perd pied tant elle craint que Léa se fasse tuer.
— Prenez-la, prenez-la, je vous en supplie ! gémit-elle en tendant son enfant au cheminot qui la fixe d’un air hébété.
Il regarde la silhouette du policier qui se rapproche, ne cherche plus à tergiverser. Il colle Léa sur son torse pour la protéger et grimpe prestement aux barreaux. Une balle manque de peu sa jambe, et quand elle le voit en haut du mur, prêt à sauter de l’autre côté pour s’enfuir, Ludmilla s’écrie :
— Emmenez-la chez Elsa et Armand Beaumont, 12, rue de l’Orangerie à Lens !
Le cheminot hoche la tête et, juste avant qu’il disparaisse, Ludmilla lance :
— Elle s’appelle Léa…
Quand elle se retourne, le policier est là. Il lui assène une gifle retentissante, si violente que Ludmilla sent son oreille bourdonner dans toute sa tête.
— Alors comme ça, tu voulais t’enfuir, ma cocotte ?
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