Aux quatre vents
Chapitre 1985
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CHAPITRE 40
Mai 1985
Dans le salon de Rose Flament, durant plusieurs longues minutes, le silence se fait pesant ; il s’allonge, s’étire, aussi élastique qu’un chewing-gum, ponctué uniquement des légers grincements du rocking-chair qui va et vient, imperturbable.
La vieille dame regarde ses mains posées sur ses cuisses, s’absorbe dans la contemplation de son alliance qu’elle n’a jamais retirée en soixante-douze ans, depuis ce jour de printemps où Jacques la lui a passée à l’annulaire, à l’église du village. Parfois, son mari lui manque tellement qu’elle voudrait fermer les yeux dans ce fauteuil qui auparavant était le sien – il s’y asseyait toujours après le déjeuner pour y faire sa sieste, quand bien même il niait s’assoupir, je me repose, ma chérie, je me repose, rien de plus ! Elle voudrait fermer les yeux, revoir le visage de celui qui a partagé sa vie et son quotidien pendant si longtemps qu’elle ne se rappelle même plus avoir eu une quelconque existence avant lui, fermer les yeux pour ne plus les rouvrir. Et le rejoindre, où qu’il soit à présent. Dire adieu à la douleur qui la cisaille de partout, dire adieu à ce corps trop vieux devenu ennemi, dire adieu à la peur si contradictoire de ne plus exister.
Léa ne parle jamais de tout ça, jamais. Sujet tabou. La gamine comprend-elle qu’il ne lui reste que peu de temps, que, bientôt, ce sera à elle de s’asseoir dans ce rocking-chair pour s’y balancer doucement ? Peut-être aurait-elle dû dire au notaire, la dernière fois qu’elle l’a rencontré pour vérifier que tout était bien en ordre, qu’elle voulait que le fauteuil revienne à Léa ? Rose secoue imperceptiblement la tête en caressant le velours vert sombre qui recouvre les accoudoirs ; non, maître Faelens aurait trouvé ça risible, c’est certain. « Enfin, madame Flament, je ne m’occupe pas d’attribuer les chaises et les tables aux héritiers, vous imaginez un peu ? » aurait-il pesté en caressant sa moustache blanche. Rose lui aurait rétorqué que ce rocking-chair était bien loin de n’être qu’un vulgaire meuble, qu’au contraire il était peut-être même l’objet le plus précieux dans toute sa ferme. C’était le grand-père de Jacques qui l’avait fabriqué, sculpté, poncé, verni. C’était son père qui, des années plus tard, l’avait recouvert de velours, pour l’offrir à son épouse, alors enceinte de Jacques. Encore des années plus tard, c’était Jacques qui l’avait restauré avec patience et soin et l’avait installé dans la petite chambre de Marie-Anne, leur fille. Et le jour où Léa avait débarqué à la ferme, quand elle avait à peine quatre mois, Rose l’avait prise dans ses bras et avait fait tout son possible pour calmer ce bébé inconsolable. Elle avait changé ses langes, lui avait donné du lait trait encore tiède, lui avait massé les gencives avec un morceau de sucre, cherchant désespérément à comprendre pourquoi cette petiote ne faisait que hurler à la mort. Elle lui avait fredonné toutes les comptines dont elle se souvenait, les mêmes qu’elle avait chantées à sa fille unique près de trente ans auparavant, elle l’avait baignée dans le grand baquet en zinc. Rien n’y avait fait. La nuit était tombée sur Sabran, et les pleurs de Léa avaient continué à déchirer le silence. Lasse, Rose s’était laissée tomber dans le rocking-chair et avait commencé à se balancer en chuchotant à la petite trois mots répétés comme une litanie : « Ça va aller. Ça va aller. Ça va aller. »
Et le miracle s’était produit : Léa avait soudain cessé de s’agiter et de sangloter, ses petits poings de guerrière s’étaient ouverts au fur et à mesure que le sommeil s’emparait d’elle, ses paupières s’étaient faites lourdes, sa petite bouche en cœur s’était entrouverte, et Rose n’avait plus osé bouger jusqu’au matin. Combien de nuits avaient-elles passées, par la suite, lovées dans le rocking-chair ? C’était le seul endroit où la petite semblait se sentir en sécurité, en paix.
Alors, non, ce fauteuil n’était pas qu’un meuble insignifiant, même si maître Faelens aurait été incapable de le comprendre. Il fallait que, après, il revienne à Léa.
— Tu garderas le rocking-chair, d’accord ? demande-t-elle à haute voix.
Léa, qui s’est levée pour faire les cent pas dans le salon, s’arrête devant la grande fenêtre qui donne sur la cour de la ferme. Figée, elle observe les champs à perte de vue et la nuée d’étourneaux qui tournoie dans le ciel.
— Je ne… De quoi tu parles ? murmure-t-elle sans parvenir à regarder celle qui l’a élevée comme sa propre fille.
— De rien, chuchote alors Rose.
Léa n’est pas prête, et ce n’est pas grave, songe-t-elle, la gorge pourtant nouée. Elle appellera Marie-Anne pour lui dire que le rocking-chair est pour Léa, voilà tout. Peut-être bien qu’elle scotchera une petite étiquette en dessous du fauteuil, où elle écrira le prénom de la gamine, comme elle l’a toujours fait pour son cadeau de Noël. Nul besoin de plus de palabres, après tout.
Léa se tourne enfin vers Rose, tente de dissimuler ses yeux brusquement embués. La vieille femme fait mine, elle aussi, de ne rien remarquer. Après avoir poussé un profond soupir, Léa fait quelques pas, s’arrête devant le rocking-chair et croise les bras.
Au marché, Henri Vernay a réagi de la plus étrange des façons au moment où Léa a mentionné la date de naissance de Clément de Clercq. Le 23 novembre 1944. Qu’a-t-il bien pu se produire ce jour-là ?
— S’il te plaît, Rose. C’est important. Dis-moi ce que tu sais des Vernay, je t’en prie…
Butée, Rose fait de nouveau non de la tête. Elle a appris, il y a bien longtemps, à ne pas parler. À taire les secrets, même sans en comprendre vraiment la raison. À être discrète, à ne pas se mêler des affaires qui ne la regardaient pas. C’est comme ça qu’on survit, c’est comme ça et pas autrement.
Léa fronce les sourcils, agacée d’avoir l’impression d’être si près d’une piste sérieuse et de ne pas parvenir à faire parler Rose.
— Écoute, tu me connais, non ? Tu sais que je ne vais pas lâcher prise comme ça, que si tu ne me dis pas ce que tu sais, je suis capable d’aller questionner tous les anciens du village jusqu’à obtenir une réponse digne d’intérêt…, déclare-t-elle avec le même aplomb qu’elle avait lorsque, petite, elle affirmait ne pas tricher au jeu de dames.
Rose hausse les épaules, en colère contre elle-même de ne pas avoir prétendu, dès le début de cette fichue conversation, ne rien savoir du tout. Elle aurait pu feindre de fouiller dans sa mémoire puis affirmer ne pas se souvenir de quoi que ce soit, et ce quand bien même aucun de ceux qui vivaient à Sabran-sur-la-Lys en novembre 1944 ne pouvait avoir oublié ce qui s’y était passé. Au lieu de cela, il a fallu qu’elle lâche que toutes les familles avaient leurs secrets, se rendant compte trop tard que cette affirmation n’avait rien d’anodin…
À présent, Léa a flairé l’os et, en effet, elle n’abandonnera pas avant de l’avoir déterré.
— Il vaut mieux éviter de remuer le passé, surtout ce passé-là. La guerre, personne n’a envie d’en parler, tu le sais parfaitement. On veut tous oublier, ou au moins faire semblant d’y arriver…, murmure l’ancienne fermière, les yeux baissés.
— Mais il s’est passé quoi, pour les Vernay ? insiste Léa en sentant que Rose est prête à céder.
— Tout ce que je peux te dire, c’est qu’ils avaient une fille, finit-elle par jeter de mauvaise grâce.
Les mots sont à peine sortis de sa bouche que, déjà, elle les regrette.
— « Avaient » ?
Dans son rocking-chair, Rose serre les bras contre elle, comme si elle avait froid. Léa attrape une couverture en tricot sur le canapé, la pose sur les genoux de la vieille dame. Celle-ci ferme ostensiblement les yeux, pour faire comprendre à la jeune femme que la conversation est terminée.
Léa embrasse la joue pâle et emplie de sillons, murmure un merci ému, mais Rose hausse les épaules.
— Il ne sortira rien de bon de tout ça…, souffle-t-elle d’une voix atone.
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