Aux quatre vents
Chapitre 37 - Septembre 1944
CHAPITRE 37
Septembre 1944
Oscar avait quitté la prison de Béthune à la fin du mois d’août, pour être déporté en Allemagne via un train qui l’avait d’abord amené jusqu’à la gare de Tourcoing, avant de partir pour Cologne le 1er septembre. Voilà les seules informations que les époux Vernay étaient parvenus à récolter. Il n’y avait pas eu d’adieux déchirants, encore moins d’au revoir plein d’espoir. Ils s’étaient seulement levés un matin pour apprendre qu’Oscar avait quitté sa cellule et qu’à l’heure qu’il était il ne se trouvait même plus en France. Henri Vernay était retourné essuyer les verres du café sans un mot, tandis que Marthe s’était cramponnée au comptoir, luttant pour ne pas se laisser glisser au sol.
À peine quatre jours après, les chars polonais, victorieux, sont entrés dans Sabran-sur-la-Lys pour libérer le village. Quand les habitants se sont agglutinés pour regarder les blindés passer à travers des rues déjà désertées par les Allemands, ils ont presque tous pleuré de soulagement. Marthe Vernay, elle, a pleuré de chagrin et de rage en voyant ces soldats triomphants arriver trop tard pour celui qui restait, malgré les années, son petit garçon. Elle a pleuré parce qu’elle croyait encore qu’Oscar reviendrait d’ici quelques semaines ou quelques mois, une fois que la paix serait officielle et que ces raclures de Boches seraient exterminées et mises définitivement hors d’état de nuire.
Mais si elle avait su que c’était dans un wagon à bestiaux qu’on avait entassé Oscar à la va-vite, sans eau, sans air, dans l’urgence de la défaite qu’on refuse d’accepter ; si elle avait su qu’une fois arrivé à Cologne son garçon de vingt et un ans avait quasiment aussitôt été déporté au camp de Sachsenhausen, si elle avait su qu’il allait y mourir moins d’un mois plus tard, si elle avait su tout ça ce jour de septembre où les Alliés ont paradé comme des héros dans le village, nul doute qu’elle aurait été capable de grimper sur un char d’assaut pour frapper de toutes ses forces ces soldats aux sourires aussi larges qu’indécents.
Charlotte, elle, observe les tanks et écoute les hurlements de joie sans savoir vraiment quoi penser ou quoi ressentir. C’est donc ainsi qu’une guerre s’achève ? Avec quelques tablettes de chocolat distribuées par des mains tout aussi inconnues et étrangères que celles de ceux qui avaient décidé de s’installer en France quatre ans auparavant ? Que va donc signifier la paix retrouvée, pour elle, pour son enfant qui s’amuse à lui donner des coups de pied dans le ventre, comme s’il craignait qu’elle puisse, ne serait-ce qu’un instant, l’oublier ? Aura-t-elle enfin des nouvelles de Tobias ? Et surtout, viendra-t-il la chercher, ainsi qu’il l’avait promis avant son départ précipité ?
Autour d’elle, c’est la liesse générale, et elle se force à applaudir pour ne pas avoir l’air trop différente des autres. Elle ne se sent ni heureuse ni malheureuse à l’idée que la France soit libérée ; dans son cœur, il n’y a qu’un immense vide. Elle perçoit confusément que le monde exigu qu’elle connaît depuis 1940 est sur le point de changer du tout au tout, mais elle n’a pas la moindre idée de ce que sera le monde d’après…
Juste à côté d’elle, Adélaïde Prévost, sa logeuse, pleure de joie. Ou peut-être pleure-t-elle pour son mari, qui ne verra jamais la fin de cette maudite guerre. À une centaine de mètres d’elle, Charlotte aperçoit Clara et son mari, Pierre. Son amie applaudit à tout rompre, tandis que Pierre siffle avec ses doigts pour acclamer les Polonais. Un instant, les regards des deux jeunes femmes se croisent, et Clara esquisse un sourire gêné, un petit signe discret de la main. Charlotte se mord l’intérieur de la joue pour ne pas laisser les sanglots enfler dans sa gorge.
L’euphorie est toujours de courte durée, aussi fugace qu’un fou rire.
Une semaine plus tard à peine, au village, l’heure n’est plus au soulagement mais à la vengeance. Vengeance contre les traîtres, contre les collabos qui ont choisi le mauvais camp et qui doivent à présent payer. Cher, très cher, pour que leur souffrance soit à la mesure de celle que les autres ont endurée pendant plusieurs années, la tête baissée devant les Allemands.
Ce jour-là, un lundi, Charlotte est réveillée aux aurores par un pavé jeté dans la fenêtre de sa chambre. Le verre éclate en mille morceaux, s’éparpille sur les rouleaux de tissu dont elle a fini de raccommoder les défauts la veille au soir et que Siméon doit passer récupérer dans la matinée. Apeurée mais curieuse, la jeune femme ouvre la fenêtre en prenant garde à ne pas marcher sur un morceau de verre. Dehors, sur le trottoir, trois hommes l’observent, le visage sombre. Pierre Vallon, Antoine Dupleyssis, et le fils Raboutet.
— Tu as deux choix, ma cocotte : soit tu files t’habiller et tu nous rejoins sans faire d’histoires, soit on vient t’attraper par la peau du cou dans ta chemise de nuit et tu nous suis dans cette tenue, déclare froidement Antoine, visiblement ravi de donner des ordres.
Perplexe, Charlotte fronce les sourcils, paraît réfléchir aux deux propositions du facteur, mais avant même d’avoir pesé le pour et le contre, elle s’entend répondre :
— Pour qui tu te prends, à me parler sur ce ton ? Va donc voir ailleurs si j’y suis !
Le fils Raboutet écarquille les yeux, estomaqué par la réaction spontanée de Charlotte. Cette dernière ferme la fenêtre, quand bien même il ne reste guère que des morceaux de vitre qui achèvent de se détacher quand le battant cogne contre l’autre. Pierre et Antoine se regardent. Le premier hoche imperceptiblement la tête, et le second, qui n’attendait que ça, s’approche de la fenêtre. Avant même que Charlotte ait pu reculer, il saute d’un bond dans la chambre. Sans ménagement, il l’attrape par ses cheveux attachés en une longue tresse châtaine qui lui arrive dans le bas du dos. Il la tire vers la fenêtre pour la forcer à l’enjamber et à sortir dans la rue. Charlotte se débat comme un diable, sidérée par la violence d’Antoine. Elle donne coups de poing et coups de coude, mais rien ne paraît l’atteindre ; c’est comme si elle le caressait.
— Arrête ton cirque, tu n’as aucune chance ! grogne-t-il en tirant d’un coup sec la tresse de Charlotte, si violemment qu’elle pousse un cri de douleur.
Elle aperçoit un bris de vitre aiguisé, s’en saisit sans réfléchir, dans un mouvement de défense instinctif, et le plante dans la cuisse d’Antoine. Celui-ci laisse échapper un hurlement, plus parce qu’il est surpris du geste que parce qu’il aurait mal, et lui arrache le morceau de verre pour le coller contre son ventre bien arrondi.
— Tu résistes encore et je n’hésiterai pas à t’enfoncer ça dans le bide, en plein dans ton marmot, c’est compris ? murmure-t-il à son oreille, les dents serrées.
Aussitôt, Charlotte relâche tous ses muscles. La lionne sauvage se transforme en chat domestiqué. Pas son enfant.
Tout, mais pas son enfant.
À ce moment-là, la porte de la chambre s’ouvre à la volée et Adélaïde Prévost, les cheveux encore emmêlés après une nuit de sommeil, fait irruption dans la pièce. Estomaquée par la scène qu’elle découvre, elle reste un instant bouche bée, sous le choc, avant d’ordonner à Antoine de déguerpir immédiatement. Celui-ci esquisse un petit sourire en tirant un peu plus fort en arrière la tresse de Charlotte. La jeune femme grimace en silence.
— Si j’étais toi, j’irais me recoucher sans faire d’histoires. Pense à ton gamin : il a déjà perdu son père ; ce serait dommage que sa vie devienne un enfer…, menace Antoine.
Il n’a pas besoin de donner de détails pour qu’Adélaïde Prévost imagine le pire. Elle hésite, jette un coup d’œil désespéré à Charlotte avant de reculer d’un pas malgré elle.
— C’est bien…, murmure Antoine avec satisfaction.
Il tire brusquement Charlotte vers la fenêtre.
— Je peux enfiler une robe ? chuchote-t-elle, les larmes aux yeux.
Il ne prend même pas la peine de répondre, et la jeune femme comprend qu’elle n’a plus qu’une chose à faire : enjamber le rebord de la fenêtre et suivre les trois hommes. Elle n’a aucune idée de ce qu’ils comptent lui faire, ou plutôt, elle préfère ne pas imaginer les sévices qu’ils s’apprêtent à lui infliger. Malgré tout, elle ne parvient pas à croire qu’ils puissent agir en toute impunité : ils vont forcément croiser quelqu’un dans les rues du village, quelqu’un qui sera moins impressionnable que sa logeuse, et, si ce n’est pas le cas, elle ne se gênera pas pour appeler à l’aide jusqu’à ce qu’un habitant vienne lui porter secours…
À cette heure matinale, les rues sont encore désertes. Les trois larrons traînent Charlotte jusqu’à la rue Blanche, où habite Antoine. Sur le trajet, elle hurle à l’aide, mais personne n’ouvre sa fenêtre, personne ne sort sur le pas de sa porte. Pierre pose avec force sa main sur la bouche de la jeune femme, et, rapidement, ce ne sont plus que des gémissements étouffés qui s’échappent encore. Arrivés rue des Cinq-Chemins, Charlotte reprend espoir en apercevant deux silhouettes qui approchent dans leur direction : c’est Edmone et Marcel Raval, les voisins de la famille Vernay depuis toujours ! Elle se débat de toutes ses forces pour tenter de se libérer, mais Antoine resserre son emprise. Quand ils passent à la hauteur du couple, Marcel sourit en voyant la jeune femme en robe de nuit, tandis que son épouse détourne ostensiblement le regard. Pas vu, pas coupable. Si elle le pouvait, Charlotte les mordrait de colère.
Enfin, elle est poussée à l’intérieur de la petite maison d’Antoine, celle qu’il a héritée à la mort de ses parents. Dire qu’enfant il est arrivé à Charlotte de venir jouer ici, avec Oscar ! C’était il y a une dizaine d’années, autant dire une éternité…
Le fils Raboutet la fait asseoir de force sur une chaise de la cuisine, tandis qu’Antoine la ligote avec une corde qui attendait sagement à côté de l’évier. Ils avaient donc tout prévu, songe Charlotte, les yeux brillants d’impuissance.
— Et maintenant, tu vas payer, annonce Pierre Vallon en s’asseyant à moitié sur la table, juste en face d’elle, en hauteur pour bien lui faire comprendre qu’elle est désormais soumise.
À ce moment-là, en croisant le regard méprisant du mari de sa meilleure amie, Charlotte se fait une promesse, une seule : quoi qu’il arrive, elle ne pleurera pas. Elle ne versera pas une larme, elle ne leur accordera pas cette victoire. Elle serrera les dents, courbera l’échine puisqu’ils sont plus forts qu’elle physiquement, mais elle ne pleurera pas.
S’ensuit une mascarade d’interrogatoire, où les trois hommes prennent plaisir à jouer aux justiciers qu’ils ne sont pourtant pas. Si Oscar n’avait pas été arrêté le mois dernier, serait-il là, à leurs côtés, à torturer sa sœur, ou aurait-il empêché ce simulacre de justice ?
Pierre Vallon lui explique qu’elle est accusée de collaboration avec l’ennemi, que de nombreux témoignages indiquent qu’elle aurait entretenu une relation immorale avec un soldat allemand, au point d’aujourd’hui porter son enfant. La jeune femme l’écoute, se demande où il veut en venir.
— Contestez-vous cette accusation ? demande alors Pierre Vallon d’un ton grandiloquent, en la vouvoyant à dessein, comme s’il se prenait pour un juge.
— Je ne comprends pas ce que tu veux…, bredouille-t-elle.
Antoine lui assène une gifle si violente que la chaise sur laquelle elle est assise manque de valdinguer.
— As-tu oui ou non fréquenté un Allemand ? Es-tu oui ou non enceinte de lui ? tonne Pierre sans ciller à la vue des doigts d’Antoine qui s’impriment en rouge sur la joue de Charlotte.
— Oui, et oui, se contente de répondre la jeune femme dans une colère contenue.
Les trois échangent un sourire, satisfaits.
Ensuite, c’est Antoine Dupleyssis et Maurice Raboutet qui font le sale travail, en s’en donnant à cœur joie, d’ailleurs, pendant que Pierre Vallon ne la quitte pas des yeux, les bras croisés. Il donne les ordres, les deux autres exécutent. Il ne manque pas d’esprit créatif, malheureusement, mais Charlotte, pour tenir, se répète inlassablement la même phrase : « Tant qu’ils ne touchent pas à mon bébé, alors tout va bien. »
Ils commencent par déchirer sa longue robe de nuit en liberty vieux rose, pour que ses jambes soient découvertes jusqu’en haut des cuisses. Un instant, elle se crispe, craignant qu’ils aillent jusqu’à la violer, mais Pierre Vallon sourit d’un air mauvais :
— On ne te touchera pas, espèce de pute. Mais, crois-moi, quand on en aura fini avec toi, tu regretteras que ça n’ait pas été le cas. Tu te remettrais plus vite d’un viol…
Antoine et Maurice s’attaquent chacun à une des jambes de la jeune femme, y dessinant au feutre noir de grandes croix gammées. Sur son bras gauche, le facteur écrit en grandes lettres rouges majuscules : « JE COUCHE », tandis que le fils Raboutet termine la phrase sur le bras droit : « QU’AVEC DES BOCHES ».
Antoine arrache un peu plus la robe de nuit, allant jusqu’à découvrir le ventre rond de Charlotte. Dessus, il s’applique pour écrire : « UN CHLEUH DANS LE TIROIR ». Le fils Raboutet s’esclaffe grassement.
— Il est temps d’y aller, déclare soudain Pierre en allumant une cigarette.
Charlotte écarquille les yeux, aller où ?
Une nouvelle fois, elle traverse le village qui a eu le temps de s’éveiller. Cette fois, les trois acolytes ne se font plus discrets. Maurice frappe une louche contre une casserole avec vigueur, Antoine vocifère à travers les rues pour rameuter les habitants sur la place du village. « L’heure de la vengeance a sonné ! » beugle-t-il sans prendre la peine de respirer entre deux cris.
Charlotte avance, tête baissée. Tente de couvrir ses cuisses, son ventre, avec les pans de sa robe de nuit déchirée. En vain.
Ils arrivent sur la place du village, la font avancer jusqu’à la fontaine. Antoine et Maurice se postent debout sur le rebord en marbre, pour prendre de la hauteur et haranguer les habitants qui, curieux, s’approchent. Ils se mettent à fredonner le Chant des partisans avec ferveur, en attendant qu’une petite foule s’amasse sur la place.
Un instant, Charlotte pense qu’elle va être tirée d’affaire. Tout Sabran est là, ils vont la libérer, sans doute même devoir s’excuser de l’avoir malmenée ! Mais il ne lui faut qu’une poignée de secondes pour se rendre à l’évidence : en face d’elle, aucun visage bienveillant. Tous n’attendent qu’une chose : qu’elle paye pour avoir osé frayer avec l’ennemi. La vengeance d’un peuple mis à terre pendant plusieurs années promet d’être terrible. Soudain, c’est comme si elle était une proie entourée d’une horde de hyènes prêtes à la dévorer. Un animal traqué, acculé. Des bêtes fauves en face d’elle, qui n’espèrent qu’une chose : du sang.
Du sang et des larmes.
Une fois qu’il estime qu’il y a suffisamment de monde sur la place, Pierre Vallon sort de sa sacoche son attirail. Une grande paire de ciseaux de cuisine et un rasoir à lame pliante.
Charlotte est assise sur le rebord de la fontaine. Antoine, qui sent la rébellion poindre, lui attache les deux mains dans le dos. Puis il approche les ciseaux et entreprend de couper d’un geste sec la longue tresse de la jeune femme. Elle serre les poings de colère, si fort que ses ongles lui rentrent dans les paumes.
Pierre Vallon attrape la longue tresse châtaine, la lève vers le ciel comme un trophée. Les cris de joie et les sifflets fusent. Les insultes montent, toutes plus ordurières les unes que les autres. « Débauchée ! » « Marie-couche-toi-là ! » « Paillasse à Boche ! » « Poufiasse ! »…
Galvanisé par les encouragements, Antoine coupe grossièrement les mèches de Charlotte. Quand il ne reste plus que quelques centimètres autour de son crâne qu’il l’oblige à lever, il attrape le rasoir et le déplie. Puis, souriant, il attend que les villageois l’acclament.
Alors, il entreprend de raser Charlotte.
De la tondre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus le moindre cheveu sur sa tête.
Quand il a fini sa besogne, le fils Raboutet prend le relais, traçant en rouge vif une nouvelle croix gammée sur la peau de son crâne.
— Et maintenant, la parade ! hurle Pierre Vallon en sautant d’un bond du rebord de la fontaine.
Charlotte lève les yeux pour défier, ou supplier, elle ne sait plus bien, la foule du regard. Ils sont tous là. Des gens qu’elle connaît à peine mais qui, visiblement, la haïssent à un point inimaginable. Des gens qu’elle côtoie depuis toujours et qui n’hésitent pas à scander toutes les injures qui leur passent par la tête. Des gens respectables qui soudain n’ont plus la moindre retenue, qui se sentent invincibles et intouchables. Des gens qui ont l’impression de s’être comportés en héros pendant cette guerre, ou qui font comme si, simplement pour ne pas se retrouver à la place de Charlotte. Des gens honnêtes, qui sont venus assister à ce sordide spectacle avec leurs enfants, pour leur montrer ce qui arrive aux traîtres et aux monstres.
André Louchard, le médecin, qui crache à ses pieds d’un air hautain. Yvonne et Jean de La Broise, les châtelains, qui la dévisagent froidement. Raymond Molinet, le maire, qui se triture les mains avec nervosité, comme s’il n’était pas tout à fait à l’aise avec ce qui est en train de se dérouler sous ses yeux. Les Desmaroux, qui sont tout sourires en proférant des insultes, et qui oublient à quel point la présence des Allemands leur a permis de s’enrichir durant des années. Clara, qui pleure toutes les larmes de son corps en regardant ce que subit son amie, mais qui n’ose pas intervenir sous peine de, peut-être, connaître le même sort. Hector Michelet, le curé, qui a croisé les bras et contemple la scène, le visage sévère. Alors comme ça, Dieu aussi cautionne cette humiliation en public ? Félix Wattencourt, qui semble avoir pitié et retient son épouse par le bras pour l’empêcher d’être trop virulente. Edmone et Marcel Raval, évidemment aux premières loges, qui applaudissent sans bouder leur plaisir ; depuis le temps qu’elle nous narguait, la fille Vernay ! Marie-Louise Plantier, la directrice de l’école, qui s’approche de Charlotte, la mine ravie, pour lui passer autour du cou une pancarte attachée avec une cordelette. « Poule à Boches », a-t-elle inscrit dessus. Le s de Boches est repassé plusieurs fois, comme si elle s’était acharnée dessus, juste pour prouver que Charlotte n’est rien d’autre qu’une prostituée sur laquelle tous les Allemands stationnés au village sont passés, les uns après les autres.
Ils salissent tout.
Un peu à l’écart de la foule ivre de joie et de rage, Charlotte aperçoit son frère Julien et son père, debout côte à côte. Ils ont beau être à plusieurs mètres de là, elle est capable de lire la honte dans leurs regards. Sa mère, au moins, n’est pas venue. Elle n’a pas eu la force de voir sa fille humiliée ainsi. Ou alors, elle a simplement eu peur d’être montrée du doigt, d’être accusée de ne pas avoir su tenir sa progéniture. Ou alors elle s’en moque, préférant passer ses journées à prier pour son Oscar adoré dont elle n’a pas de nouvelles.
Antoine et Maurice forcent Charlotte à se lever et à commencer à marcher.
À défiler.
Elle passe devant la petite Nicole, la fille des Raval, et celle-ci l’observe d’un air désolé, presque paniqué. Charlotte voudrait lui sourire pour faire disparaître l’effroi de son visage, mais elle ne parvient qu’à esquisser une grimace pitoyable. Soudain, il paraît loin, le temps où la fillette dessinait sagement, lovée contre elle, dans la cave obscure et humide de ses parents, en attendant que les bombardements cessent…
Combien de temps la font-ils parader à travers les rues de Sabran-sur-la-Lys ? Charlotte serait bien incapable de le dire.
À la fin, elle est exsangue. Malgré la chaleur de cette journée de septembre, elle tremble de froid, et il lui semble que rien ne pourra jamais plus la réchauffer. Ses jambes la portent à peine quand les villageois l’abandonnent devant l’impasse Beausoleil. Pierre et Antoine la poussent avec brusquerie sur le trottoir, et elle s’effondre comme une poupée de chiffon.
Les cris et les rires s’éloignent jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le silence.
Elle n’a pas pleuré.
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