Aux quatre vents
Chapitre 51
Le samedi après-midi, Henri Vernay retrouve toujours Pierre Vallon et André Louchard pour jouer durant des heures au rami dans son ancien café. Pour Léa, c’est donc l’occasion rêvée de rendre visite à Marthe, restée seule chez elle, pour tenter de lui tirer les vers du nez.
Après son incursion au cimetière, où elle a découvert la tombe de Charlotte Vernay, morte le jour même où Clément de Clercq est né, elle est trempée jusqu’aux os. La pluie battante qui est tombée au moment où elle rejoignait sa voiture n’a duré qu’une dizaine de minutes, mais cela a suffi à traverser son trench rouge et son pantalon noir. Elle se gare à une dizaine de mètres de l’appartement de Marthe et Henri, situé juste au-dessus du café du village : elle n’a aucune envie de risquer que sa venue soit repérée par le patriarche…
Après avoir rapidement recoiffé comme elle le peut ses cheveux bruns humides qui frisottent dans tous les sens, Léa sort de sa CX et va sonner chez Marthe Vernay. Celle-ci, tout étonnée, ouvre grand sa porte quand elle se rend compte de l’état de la jeune femme.
Une demi-heure plus tard, Léa a achevé d’expliquer les découvertes qu’elle pense avoir faites en enquêtant sur l’inconnu qui dépèce et désosse le village depuis plus d’un an et demi déjà. Marthe a écouté en silence, visiblement très émue chaque fois que Léa a mentionné le prénom de Charlotte.
Et cette date, qui est revenue à plusieurs reprises. Cette date atroce, que Marthe n’a jamais pu oublier.
Tous les ans, le 23 novembre, c’est comme si elle mourait intérieurement, comme si quelqu’un la poignardait de l’intérieur et tournait le couteau encore et encore, pour broyer tous ses organes et les réduire en bouillie. Tous les ans, le 23 novembre, elle monte jusqu’au cimetière pour lire à voix haute un poème de Robert Desnos ou de Guillaume Apollinaire, dans un des recueils que sa fille chérissait et laissait posés sur sa table de chevet. La première fois qu’elle s’est rendue sur la tombe de Charlotte, elle a eu envie de fredonner cette chanson qu’elle a toujours adorée, celle qu’elle a chantée si souvent à ses trois enfants lorsqu’ils ne parvenaient pas à s’endormir. Petite, Charlotte avait fini par la connaître par cœur, elle aussi. Souvent, quand Henri n’était pas là, qu’il traînait au café avec les clients habituels qui faisaient le pied de grue au comptoir jusque tard, Marthe posait son index sur ses lèvres. Pour Julien, Charlotte et Oscar, c’était le signal, et ils attendaient, tout sourires, que leur mère ouvre le précieux gramophone-valise et qu’elle pose le disque d’Esther Lekain avec précaution. C’était le seul qu’elle possédait, de toute manière, parce que Henri avait décrété que le poste TSF était largement suffisant et qu’ils n’allaient pas dépenser inutilement de l’argent en achetant des disques alors qu’on pouvait écouter gratuitement la musique à la radio. La mélodie entraînante des trompettes envahissait le salon et, tous les quatre, ils commençaient à virevolter dans la pièce. Les garçons s’épuisaient bien vite, mais Charlotte et elle chantaient les paroles toutes les deux, jusqu’au bout, sans jamais cesser de tournoyer.
Trois minutes d’un bonheur fou, et ils ne le savaient même pas.
Au cimetière, Marthe a essayé de chanter pour Charlotte. « Tout ça n’vaut pas l’amour… », a-t-elle entonné une ou deux fois dans les allées désertes. Mais, sans qu’elle sache pourquoi, tout sonnait faux. Artificiel. Déplacé, presque. Voilà pourquoi elle s’est rabattue sur Desnos et Apollinaire, un peu à regret.
Chaque fois, Marthe s’arrange pour se rendre sur la tombe de Charlotte à un moment de la journée où son mari est absent ou occupé à autre chose.
Parce que, depuis plus de quarante ans, il agit comme s’il n’avait jamais eu de fille, comme si Charlotte n’avait jamais existé. Et il attend de son épouse qu’elle se comporte de la même manière que lui, bannissant jusqu’à son prénom, qu’il avait pourtant choisi lorsque la petite fille était née. Alors Marthe a gardé enfoui son chagrin au plus profond de son cœur, et elle ne s’autorise à l’en sortir qu’une fois par an, lorsqu’elle se retrouve seule avec Charlotte dans ce cimetière aux allées désertes.
Léa a beau être quasiment née à Sabran-sur-la-Lys et y avoir passé ses vingt premières années, elle ignore bien des choses sur l’histoire de ses habitants.
— Qu’est-il arrivé à votre fille ? demande-t-elle avec douceur, d’une voix si posée qu’on croirait qu’elle craint que Marthe, apeurée, ne détale brusquement.
La vieille femme se lève soudain, s’affaire à essuyer les deux assiettes et les couverts posés sur l’égouttoir à côté de l’évier. Trouver quoi faire de ses mains pour ne pas montrer qu’elles tremblent.
Quand elle commence à parler, elle paraît lointaine, comme si elle racontait une histoire du temps jadis, un vieux conte oublié qui ne finit pas bien mais qui ne la concerne pas pour de vrai. Elle tourne le dos à Léa, ne veut pas croiser son regard par peur de flancher en y lisant la compassion ou, pire, la pitié.
Ces souvenirs resteront gravés dans sa mémoire jusqu’à sa mort, quand bien même elle n’est parfois plus tout à fait sûre des détails, ou des paroles prononcées. Dans la journée, il avait fait si beau que, malgré le froid, Marthe avait accroché le linge lavé sur le séchoir de la petite cour, en prenant soin de le laisser en plein soleil. Henri lui avait fait remarquer que ça n’avait pas de sens de laisser les vêtements trempés dehors vu la saison, mais, quand elle l’avait retiré en fin d’après-midi, ils n’étaient presque plus humides. Pendant la nuit, quelqu’un était venu sonner à la porte, en bas, et Henri lui avait ordonné de rester dans la chambre tandis qu’il allait voir ce qui se passait. Marthe avait attendu, à moitié endormie, que son mari revienne quelques minutes plus tard. Il s’était recouché sans rien dire, et elle avait fini par demander d’une voix pâteuse qui avait bien eu l’idée de sonner chez eux au milieu de la nuit.
— Personne, avait maugréé Henri en rabattant son oreiller autour de sa tête pour ne plus être dérangé.
Il détestait être réveillé en sursaut et, tous les matins, Marthe prenait bien soin de ne faire aucun bruit quand elle quittait la chambre, sous peine de devoir affronter son humeur massacrante toute la journée au café.
— Comment ça, personne ? avait-elle malgré tout insisté.
La sonnette avait retenti trois ou quatre fois, et ce ne pouvait être le vent qui avait appuyé dessus, tout de même !
— Personne, je te dis ! Des gamins qui s’amusent à sonner à toutes les portes en pleine nuit pour emmerder le monde, voilà tout… Ils ont eu de la chance d’être déjà au coin de la rue, sinon je serais descendu pour les cravacher…, avait bougonné Henri en lui tournant le dos.
Marthe s’était rendormie peu après, et ce n’est que le lendemain matin qu’elle avait compris.
De nouveau, quelqu’un était venu sonner et Henri était sorti en lançant à Marthe qu’il avait « un petit problème à régler ».
Aujourd’hui, plus de quarante années ont beau s’être écoulées, la vieille femme se rappelle encore ces termes exacts. « Un petit problème à régler ». Rien que de prononcer ces mots à haute voix lui donne la nausée.
Son époux était revenu en fin de matinée, pour lui annoncer la mort de Charlotte et du bébé. Marthe, qui était occupée à plier et ranger le linge lavé de la veille, s’était effondrée ; dans son souvenir, elle avait été comme happée dans un trou noir d’où elle n’avait émergé que deux jours plus tard. Elle se rappelle vaguement que le docteur Louchard était venu en urgence ; au dire d’Henri, elle était devenue hystérique, presque incontrôlable. Le médecin lui avait fait une piqûre et Marthe était restée figée sur son lit jusqu’au samedi soir, dans un état proche de la catatonie.
Quand elle avait enfin réussi à se relever, les membres meurtris comme si un char d’assaut lui était passé sur le corps, la première chose qu’elle avait demandée à Henri, c’était de voir Charlotte. Aussitôt, il s’était rembruni, avait secoué la tête vigoureusement en affirmant que c’était impossible.
Le cercueil était déjà scellé, et ça n’avait pas été une mince affaire de convaincre Hector Michelet, le curé, d’organiser les funérailles et d’inhumer Charlotte au cimetière.
— Il ne voulait même pas en entendre parler, quand je suis allé le voir ! Tu n’imagines pas comme j’ai dû faire des pieds et des mains pour qu’il change d’avis…
Marthe avait senti ses poings se crisper de colère ; même morte, ils ne laisseraient donc jamais sa fille en paix ? N’avait-elle pas suffisamment payé, à présent qu’elle n’était plus de ce monde, à présent que son petit était mort avant même de voir le jour ? Ils l’avaient chassée, humiliée, tondue, reniée… Que leur fallait-il de plus, à tous ces bien-pensants ?
Et elle, Marthe Vernay, avait courbé l’échine, comme toujours, par crainte du courroux de son mari tout-puissant.
Elle s’était tue, avait fermé les yeux, et avait obéi, comme toujours.
Complice par lâcheté.
À présent que sa fille était morte, elle comprenait l’étendue de son erreur, prenait la mesure de sa responsabilité dans cette tragédie. Elle n’était pas moins coupable que les autres.
Malgré tout, elle n’avait pas eu la force de se rebeller. Elle s’était résignée à ne pas pouvoir embrasser sa fille une dernière fois sur le front, ainsi qu’elle le faisait quand elle était encore enfant.
Le jour de l’enterrement, le curé n’avait même pas daigné prononcer le moindre mot pour rendre hommage à Charlotte, et le cercueil avait été descendu en terre dans un silence de plomb. N’étaient présentes que quelques personnes, même si tout Sabran était parfaitement au courant de la mort de la jeune femme. Marthe était aux côtés d’Henri, et, de l’autre côté, sa belle-fille Suzanne la tenait par le bras. Julien était resté à la maison, prétextant qu’un cimetière n’était pas un lieu pour une petite fille, que Violette était trop jeune pour assister à des obsèques.
Adélaïde Prévost, tout de noir vêtue depuis la mort de son mari au stalag, était venue. Marthe s’était demandé si elle s’était tenue loin d’eux à dessein, et s’il s’agissait d’une marque de défiance – parce qu’elle savait qu’ils avaient rejeté leur fille –, ou d’une preuve de respect – parce qu’elle ne faisait pas partie de la famille.
L’amie d’enfance de Charlotte, Clara, se tenait à quelques mètres des Vernay, les yeux si rouges et si gonflés qu’ils lui dévoraient le visage.
À la fin de la cérémonie qui n’en avait en réalité que le nom, Henri avait voulu entraîner Marthe avec lui, pressé de quitter le petit cimetière venteux, mais elle s’était dirigée vers Clara. Soudain submergée par l’émotion, elle n’avait pu se retenir de prendre la jeune femme dans ses bras, incapable d’imaginer le choc que ça avait dû représenter pour elle de découvrir Charlotte, morte, dans la rue. Henri ne lui avait pas raconté les détails sordides, mais Marthe savait à quel point cette découverte macabre hanterait sans doute longtemps Clara.
Lorsque les bras s’étaient refermés sur la jeune femme, celle-ci avait tressailli.
— Je n’arrive pas à croire que ma Charlotte ne soit plus là…, avait sangloté la mère, horrifiée de la réalité.
Clara n’avait rien répondu, était restée immobile, visiblement mal à l’aise, et Marthe avait mis cette attitude passive sur le compte de la tristesse. Elle avait fini par s’écarter de la jeune femme en s’excusant de se laisser aller ainsi.
— Allez, on y va, avait murmuré Henri, qui l’avait suivie.
Marthe avait été emportée par une seconde vague de chagrin, et elle n’avait pu s’empêcher de regarder Clara et de chuchoter :
— Quand je pense à ce pauvre bébé, je me dis que c’est mieux qu’il n’ait pas survécu, et, en même temps, ça me fait tellement, tellement de peine qu’il n’ait pas eu la moindre chance sur cette Terre…
Clara n’avait pas sourcillé. Un bref instant, elle avait levé la tête vers Henri, et il avait soutenu son regard, comme s’il la défiait de s’épancher elle aussi.
Puis ils étaient tous repartis.
Charlotte et son bébé étaient restés là, à l’abri dans leur cercueil.
Ce n’est qu’aujourd’hui que Marthe parvient à mettre du sens sur ces petits détails qu’à l’époque elle n’avait pas relevés. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle comprend que, si elle s’était méfiée, si elle avait posé plus de questions, si elle avait insisté pour voir une dernière fois sa fille, elle aurait découvert que le petit était sain et sauf, en réalité.
Dans le cercueil en sapin, il n’y avait qu’un corps, alors. Celui de Charlotte.
Le bébé était né.
C’était un garçon.
Que lui est-il arrivé à la mort de Charlotte ?
Qu’a fait son mari ?
Léa sait que Clément de Clercq est né le 23 novembre 1944, mais pas à Sabran-sur-la-Lys, à Castanges. Là où il y avait un orphelinat géré par des bonnes sœurs, à l’époque, souligne Marthe, pensive. Henri aurait-il pu emmener le nourrisson là-bas, pendant qu’elle gisait, amorphe, dans leur chambre, paralysée par le décès de sa fille ? Ou Clara, peut-être ?
En dialoguant, toutes deux commencent à échafauder diverses hypothèses. Celle qui paraît la plus probable, au vu de la réaction d’Henri au marché quand Léa a mentionné la date du 23 novembre 1944, c’est qu’il a tout fait pour se débarrasser de ce qui, pour lui, n’était rien d’autre qu’un problème. Peu importe, au fond, qui avait déposé l’enfant à Castanges juste après sa naissance.
Marthe réfléchit et en vient à songer qu’en agissant ainsi Henri a sans doute malgré lui fait au mieux pour le fils de Charlotte. Car quel aurait été son avenir au sein d’une famille où tout le monde l’aurait rejeté, hormis Marthe ? De plus, si elle voulait être honnête avec elle-même, rien ne disait qu’elle aurait eu le courage de se révolter contre son mari pour élever l’enfant avec amour… Elle n’avait déjà pas eu suffisamment de caractère pour s’opposer à lui lorsqu’il avait jeté Charlotte à la rue. Elle n’avait même pas réussi à aller voir sa fille après qu’ils l’avaient tondue, pour la réconforter, la prendre dans ses bras, la protéger. La seule chose qu’elle avait faite, c’était de récupérer tous les pourboires qu’elle avait accumulés depuis des années et cachés dans un pot en terre cuite ; l’argent qu’elle mettait en secret de côté pour le jour où Charlotte partirait faire ses études de sténographie. Avec cette somme et l’aide discrète de Félix, l’épicier, elle avait commandé par correspondance une perruque pour Charlotte. Voilà tout ce qu’elle avait été en mesure d’accomplir pour celle qui était la chair de sa chair…
Alors s’il fallait regarder les choses en face, la vérité, c’est que, si son petit-fils avait grandi auprès d’eux, Marthe aurait peut-être continué à regarder sciemment de l’autre côté, le laissant être maltraité ou raillé au quotidien… Et, au village, comment aurait-il été considéré ? L’enfant d’une collabo morte et d’un Boche, bel avenir !
Ils l’auraient tous repoussé.
À Sabran-sur-la-Lys, Clément, puisqu’il se prénomme donc ainsi, aurait probablement vécu un calvaire jusqu’à ce qu’il parvienne, peut-être, à s’échapper du village pour le quitter sans se retourner.
— Si je comprends bien, il aurait été adopté ? demande Marthe à Léa en reposant son torchon à vaisselle.
— C’est ce que je pense, oui. Mais je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle il revient seulement maintenant au village, et sans révéler son identité, qui plus est…, répond Léa en tournant autour de son index une mèche de ses cheveux bruns.
Marthe croise les bras, se concentre pour assembler les pièces du puzzle en silence. Son petit-fils, la mort de Charlotte, les maisons du village rachetées une à une et éventrées depuis l’hiver dernier.
Léa, elle, se mord les lèvres en réfléchissant à l’histoire terrible que Mme Vernay vient de lui confier.
Puis, au bout de plusieurs minutes, toutes les deux semblent parvenir à la même conclusion, déclarant soudain simultanément :
— Il veut se venger.
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