Aux quatre vents
Chapitre 58
Les dernières traces rosées s’estompent peu à peu dans le ciel de printemps ; lentement, la nuit s’empare de Sabran-sur-la-Lys. Au sein de chaque foyer, la même attente, qu’on le veuille ou non : samedi soir aura lieu la mystérieuse réception au château. Samedi soir, beaucoup espèrent comprendre ce qui se passe au village, beaucoup espèrent avoir enfin une vision plus claire de leur avenir. Tous ressentent quelque chose, même ceux qui préféreraient n’être qu’indifférence : de la fébrilité, de l’impatience, de l’anxiété, de la colère, de la peur…
De la porte-fenêtre de son salon, Raymond Molinet observe l’horizon qui s’obscurcit ; il a toujours aimé assister au spectacle de la nuit qui tombe. Ne pas se laisser surprendre, être conscient du jour qui disparaît. Demain soir, il ira à cette réception. Ce n’est pas comme s’il avait le choix, de toute façon : en tant que maire du village depuis près d’un demi-siècle, il a le devoir de représenter Sabran. Il craint par-dessus tout d’être ridiculisé par ce Clément de Clercq : comment expliquer qu’un maire digne de ce nom soit si impuissant et ignorant du sort réservé à son village ? Il va être relégué au même rang que tous les habitants, à apprendre la vérité en même temps qu’eux, en espérant qu’elle ne sera pas trop sombre. Si les nouvelles sont positives, il ne pourra que pousser un ouf de soulagement. Peut-être même s’esclaffer, une coupe de champagne à la main, en s’exclamant que, depuis le début, il était certain que tout ce qui se tramait ne pouvait être que de bon augure. Si les révélations devaient s’avérer mauvaises, il fera tout son possible pour apaiser la situation, pour tenter de discuter, de négocier, de supplier peut-être même. Depuis des mois que dure toute cette histoire rocambolesque, il a fini par accepter de perdre. Son village va peut-être lui échapper complètement ; il ne sera peut-être pas à même de le protéger ou de le sauver. Mais la seule chose qu’il ne veut pas qu’on dise de lui, ni maintenant ni plus tard, c’est qu’il ne se sera pas battu bec et ongles pour l’intérêt général. Alors il luttera s’il le faut, il se mettra à genoux si ça peut aider, peu importe. Il a déjà sorti son costume de la penderie, a accroché le cintre sur le haut de la porte de la chambre. Il a posé l’écharpe tricolore dont il est si fier sur le dossier d’une chaise : il est bien décidé à la porter demain soir, parce que c’est en tant que maire qu’il se rendra au château. En maire inquiet mais certainement pas lâche, parce qu’il a été élevé comme ça, Raymond : dans la croyance qu’il n’y a pas pire défaut que la couardise.
Romuald Louchard est installé dans son canapé devant un film de Charlie Chaplin que ses enfants ont absolument eu envie de découvrir en rentrant de l’école. Émilie, sa femme, est lovée contre lui ; elle somnole déjà. Il est rentré tôt de ses consultations à domicile aujourd’hui, et son père André lui a encore téléphoné tout à l’heure pour lui demander de se rendre à la réception de samedi soir. De guerre lasse, il a fini par accepter. Il garde depuis longtemps ses pensées pour lui, mais la vérité, c’est qu’il en est à espérer que le châtelain mégalomane leur annoncera le naufrage inéluctable du village. La raison et les motivations lui importent peu : tout ce qu’il voit, c’est qu’il tient peut-être enfin sa chance de quitter Sabran pour aller installer son cabinet ailleurs, n’importe où du moment qu’il ne s’agit plus de ce trou paumé où tout le monde se connaît, s’épie et se juge. Quand son père a pris sa retraite, Romuald n’a pas eu le choix : il était entendu depuis toujours qu’il reprendrait le cabinet. Alors il a obéi, a accepté de marcher sur les rails dessinés par André. Lui aurait rêvé d’aller vivre à la mer, à Dunkerque ou Boulogne-sur-Mer par exemple. Mais il s’est laissé faire jusqu’à devenir un autre. La vie est ainsi faite : Romuald sait qu’il ne parviendra jamais à avouer à son père qu’il désire une autre vie. Mais il se sent malgré tout capable de déguiser un peu la vérité, si le destin l’y aide : « Papa, le village se meurt ; bientôt je ne pourrai même plus vivre de mon métier puisqu’il n’y aura plus de patients… Ça me crève le cœur, mais Émilie et moi, on a pris la décision de partir… » Voilà qui serait entendable, irréfutable même.
Marie-Louise Plantier, elle, vient de ranger son stylo-plume rouge dans sa petite trousse en cuir marron. Aujourd’hui, elle a rendu les dernières rédactions de sa classe de CM2. Comme toujours, les copies étaient parsemées d’encre écarlate, parce que, ce qui compte, ce n’est pas seulement l’imagination, mais aussi et surtout l’orthographe et la grammaire. On n’a jamais vu un roman rempli de fautes, a-t-elle toujours seriné aux enfants au moment de leur donner leurs copies, effarée qu’ils tiennent si peu en considération la langue française.
Samedi, pour aller au château, elle mettra sa jupe noire en velours côtelé et son chemisier en soie crème. Sobre, mais distingué. Elle se sent comme toujours un peu gênée de sortir sans quelqu’un à son bras ; oh, elle sait bien que, pour les habitants du village, elle n’est qu’une vieille fille un peu suspecte. Mais elle est bien décidée à faire fi de ce sentiment injuste de honte lancinante, car cette soirée imprévue sera peut-être l’occasion de parler à Barbara Lombardi de vive voix – et peut-être même au propriétaire des lieux directement. Elle n’a pas encore renoncé à l’espoir de vendre son appartement, en vitrine de l’agence immobilière du village voisin depuis plusieurs mois déjà. Les jours ont passé sans qu’elle puisse les retenir et son départ à la retraite est déjà sur le pas de la porte, à lui tendre les bras : depuis que l’heure des vacances a sonné ce soir, elle est officiellement libre comme l’air. Impossible pour elle de se résoudre à rester enchaînée à Sabran-sur-la-Lys. Tout ce qu’elle demande, c’est de vendre son appartement à un prix décent pour aller s’installer à proximité de sa nièce, dans le Bordelais. Toute sa vie, elle a fait ce qui lui semblait juste. Elle a travaillé sans relâche, quand bien même ces dernières années les enfants devenaient de plus en plus insupportables et mal élevés. Elle a rattrapé sans broncher les quatre années de carrière perdues à cause de Michel. Elle a mérité cette porte de sortie ! Pourquoi diable ce Clément de Clercq achèterait tout et n’importe quoi dans le village, mais dédaignerait son appartement orienté plein sud ? Allons, ça n’a aucun sens. Marie-Louise est persuadée qu’il s’agit d’un malentendu, et rien de tel qu’une rencontre en chair et en os pour dissiper les quiproquos…
L’esprit en ébullition, Mireille Vallon étend la lessive en pestant contre les fermetures Éclair des pantalons de son mari qui ne sont jamais remontées. Celui-ci ne devrait pas tarder à rentrer, d’ailleurs : il est certainement en train de refaire le monde au café, en compagnie d’André et Henri… Pierre ne veut toujours pas entendre parler de vendre la maison, mais Mireille a bon espoir qu’il changera d’avis après cette réception. Si, comme elle le pense, le châtelain riche à millions leur annonce qu’il compte transformer Sabran en un immense village de vacances, Pierre finira peut-être par comprendre qu’ils ont tout intérêt à déménager… Qui aurait envie de vivre juste à côté d’un parc de vacances gigantesque, comme ceux qui ont un succès fou depuis quelques années aux Pays-Bas et en Belgique ? La seule chose qu’elle appréhende, c’est que la situation puisse tourner au vinaigre. Son mari a toujours été un sanguin, le genre d’homme à foncer bille en tête avant de réfléchir, à cogner à l’aveugle avant de discuter. Quelle honte ce serait, si jamais il devait en venir aux mains avec le propriétaire du château, devant tout le monde qui plus est… D’autant que rien ne dit qu’il sortirait vainqueur d’un combat de coqs ; c’est qu’il n’a plus vingt ans, son Pierre !
Mireille Vallon range le petit seau de pinces à linge en s’efforçant de ne pas penser au pire. Malgré tout, elle se promet de surveiller le nombre de verres que son mari avalera lors de cette soirée ; il a toujours eu l’alcool mauvais, et mieux vaut éviter de tenter le diable…
Félix Wattencourt est déjà dans son lit, occupé à faire une réussite. Il y a quelques jours, il a croisé sa voisine, Léa, et quand il a prétendu qu’il aimerait bien venir à la réception organisée au château, mais qu’il craignait que ça le fatigue beaucoup trop, celle-ci lui a répondu que cette soirée n’aurait sans doute que très peu d’intérêt. Elle lui a promis de lui faire dès le lendemain un compte rendu détaillé, ce qui a paru amplement suffisant au vieil homme : il n’a plus l’âge ni même la curiosité pour les sauteries jusqu’au bout de la nuit… Sans parler du fait qu’au fond de lui il est convaincu que cette invitation ne présage rien de bon. Il a vu bien trop de choses atroces dans sa vie pour ne pas envisager qu’il pourrait tout simplement s’agir d’un piège. De quelle sorte, il n’en a pas la moindre idée, mais quand il entend autour de lui d’autres villageois se réjouir de cette réception mystérieuse et espérer que le Dom Pérignon coulera à flots, il ne peut s’empêcher de secouer la tête en les jugeant bien naïfs. Félix Wattencourt a toujours évité les rassemblements en tous genres, parce qu’il sait à quel point il suffit de réunir au même endroit une poignée d’êtres humains revanchards ou simplement en colère pour que la situation dérape et dégénère de manière incontrôlable. Il n’a jamais oublié leur hargne à tous, ce jour de septembre 1944 où ils ont entrepris de tondre et de tatouer la petite Vernay. Il n’a jamais oublié l’énergie qu’il a dû déployer pour retenir sa femme et l’empêcher de trop se joindre à cette foule en rage ou en liesse ; la frontière était devenue si impalpable entre ces deux sentiments. Il n’a jamais oublié le regard apeuré de celle qui n’était qu’une gamine, il n’a jamais oublié ses mâchoires crispées pour, sans doute, ne surtout pas pleurer. Il n’a jamais oublié la lâcheté qu’il a éprouvée ce jour-là et qui ne l’a plus jamais vraiment quitté ensuite. Et avoir aidé Marthe Vernay quelques jours après à commander une perruque pour sa fille en cachette n’a jamais suffi à laver ses remords. Jamais.
Non, samedi soir, Félix Wattencourt restera bien au chaud sous ses draps, en priant pour qu’il n’arrive aucun malheur là-haut, voilà tout. Et lorsque sa gentille voisine viendra ensuite frapper à sa porte pour lui raconter ce qu’il aura manqué, il sera secrètement rassuré que tout le monde soit encore en vie.
Ségolène Degroote, l’assistante du maire, et son mari, Laurent, eux, sont tous les deux sur la même longueur d’onde : pour une fois qu’il se passe quelque chose à Sabran-sur-la-Lys, ils ne manqueraient l’événement pour rien au monde ! Ils veulent être au premier rang et surtout n’en rater aucune miette… La mère de Laurent est ravie d’avoir ses deux petits-enfants pour la nuit, donc toutes les étoiles sont alignées pour qu’ils profitent le plus possible de cette fête. Ségolène imagine déjà les montagnes de petits fours, tandis que Laurent espère que le champagne sera de qualité. L’une se demande s’il paraîtrait malpoli d’emporter discrètement dans son sac à main un Tupperware, tandis que l’autre s’interroge sur la tenue que portera Barbara Lombardi, la voluptueuse Italienne qui est déjà venue le voir plusieurs fois dans l’espoir qu’ils acceptent de vendre leur petite maison avec jardin. Au fond d’eux, ils s’imaginent bientôt loin de Sabran-sur-la-Lys. Une toute nouvelle vie, à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où ils ont toujours vécu, voilà qui représente l’aventure avec un grand A pour eux. Alors, ce qu’il va bien pouvoir advenir de Sabran lui importe peu, même si jamais ils ne l’avoueraient ouvertement sous peine que tout le monde ici leur tourne le dos. Dans un petit village, mieux vaut ne pas faire de vagues…
Hector Michelet, le curé indéboulonnable de Sabran, vient à peine d’entamer un roman de Maupassant, qu’il a déjà lu à plusieurs reprises mais qu’il redécouvre chaque fois avec plaisir. Il n’apprécie que les auteurs classiques, depuis toujours, et il lui semble qu’un bon écrivain est forcément un écrivain mort. Quand il a reçu l’élégant carton d’invitation, il s’est d’abord senti honoré qu’un inconnu puisse désirer sa compagnie. Puis il a compris que tous les Sabranois avaient trouvé la même enveloppe dans leur boîte aux lettres, et il ne s’est plus du tout senti flatté. Il n’a pas la moindre envie de monter jusqu’au château samedi soir, mais il est aussi conscient du rôle qu’il a à tenir. Il est homme de Dieu, et sa foi l’a toujours guidé dans le moindre de ses actes. Ce Clément de Clercq est un étranger bien mystérieux, et sans aucun doute perdu. Il est de son devoir de tenter de remettre ses ouailles égarées dans le droit chemin ; c’est pour cette seule et unique raison que Dieu l’a envoyé sur Terre. Il ira donc au château, le cœur empli de bonté et de bienveillance, prêt à accorder le pardon à celui qui accepterait de rejoindre le côté lumineux de la vie. Depuis plusieurs jours déjà, Clément de Clercq est l’objet de toutes ses prières, et Hector Michelet veut croire que ses efforts ne seront pas vains. Quoi qu’il advienne, le bien finit toujours par triompher, il en est persuadé.
Yvonne de La Broise tricote une petite couverture au crochet, pendant que son mari Jean s’acharne sur une grille de mots croisés visiblement trop ardue. Elle a beau essayer de ne pas se faire d’illusions sur l’état du château qui était le sien auparavant, elle ne peut s’empêcher d’espérer avoir une magnifique surprise après-demain, en le découvrant dans son faste d’antan. Les belles choses existent, en ce monde, alors pourquoi son mari se moque-t-il systématiquement d’elle lorsqu’elle lui dit que le nouveau propriétaire a peut-être bien passé plus d’un an et demi à restaurer secrètement la demeure ? Pourquoi toujours imaginer le pire ? Quoi qu’il en soit, samedi, le suspense cessera et elle sera fixée. Et si jamais Jean devait finir par s’écrier : « Tu vois, je te l’avais bien dit ! », eh bien, elle se contenterait de hausser les épaules et de s’en remettre, voilà tout. Rien n’est jamais aussi grave que l’on pense, de toute manière.
Suzanne Vernay referme le robinet : la baignoire est suffisamment remplie et il n’y a rien qu’elle aime plus qu’un bain brûlant pour se délasser. Sa belle-mère, Marthe, a insisté pour que toute la famille Vernay se rende ensemble à la réception. Comme s’ils étaient unis, comme s’ils allaient à un mariage ou à un enterrement… Visiblement, Suzanne est la seule à s’étonner qu’aucun membre de la famille Vernay n’ait reçu une proposition de rachat de sa maison, alors que dans le village, rares sont ceux qui n’ont pas été, à un moment ou à un autre, approchés par cette Mme Lombardi. Peut-il réellement s’agir d’une coïncidence ? Quand Suzanne a abordé le sujet lors du dernier déjeuner dominical imposé, son beau-père, Henri, est immédiatement monté sur ses grands chevaux, comme si elle venait d’aborder un sujet tabou. « Aucune des personnes assises autour de cette table n’a l’intention de partir d’ici, alors à quoi ça peut bien servir, de poser ce genre de questions ? » a-t-il tonné tandis que Julien baissait la tête vers sa poule au pot. Démunie, Suzanne s’est empressée de complimenter sa belle-mère sur le plat qu’elle avait confectionné, et la conversation a tourné sur la cuisson de la poule, un sujet de toute évidence bien moins épineux.
Marthe Vernay se déshabille dans la salle de bains avant de rejoindre son lit et son époux, occupé à zapper sur différentes chaînes sans se préoccuper le moins du monde de ce qu’elle pourrait avoir envie de regarder. Elle a suivi les recommandations de Léa Ackerberg sans broncher, a respecté le pacte à la lettre en ne révélant pas à Henri qu’elle savait que Clément de Clercq était en réalité son petit-fils, en ne le confrontant pas aux mensonges dans lesquels il s’est enlisé depuis plus de quarante ans. Malgré son sentiment d’avoir été trahie, malgré sa colère qui bouillonne à petit feu, elle s’est tue, s’est efforcée de rester la même bécasse qu’elle a toujours été. De son côté, son mari paraît particulièrement taciturne, ces derniers temps, mais, évidemment, il ne se confie pas non plus. Il a dû comprendre l’identité du châtelain qui s’en prend au village, mais il garde ces précieuses informations pour lui. Peut-être même craint-il les révélations qui risquent de tomber, demain soir ou un autre jour… Bien sûr, depuis sa conversation avec Léa le mois dernier, la vieille dame a été tentée d’entrer elle-même en contact avec Clément de Clercq. Combien de fois a-t-elle composé le numéro de téléphone du château… Mais, chaque fois, elle a raccroché le combiné avant la première sonnerie, le cœur battant la chamade et les mains moites. Elle s’est cramponnée aux promesses de Léa ; la jeune femme allait tout arranger, et c’était finalement plus facile de s’en remettre à elle…
Marthe est certainement celle qui attend avec le plus d’impatience cette soirée au château, parce qu’elle espère de tout cœur pouvoir enfin approcher le fils de Charlotte. Lui faire comprendre qu’elle regrette infiniment sa faiblesse de caractère et que, désormais, elle sera là pour lui s’il accepte de lui ouvrir son cœur.
L’espoir est tenace, sans doute parce qu’il est le dernier rempart contre le chaos.
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