Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 25 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 24 - Octobre 1943

CHAPITRE 24

 

Octobre 1943

 

Oscar vient de partir livrer ses journaux dans le village. La porte vitrée du café n’est pas encore refermée que Charlotte l’entend déjà souffler dans sa petite corne pour annoncer son passage aux maisons situées dans la rue des Potiers.

À son tour, elle finit de boutonner son manteau, sous l’œil circonspect de sa mère, occupée à astiquer le comptoir. Son père retire les chaises des tables ; les premiers clients, les habitués du petit noir au réveil, ne vont pas tarder.

— Tu es sûre que tu ne veux pas continuer à faire le service ici, Charlotte ? murmure Marthe pour que son mari ne vienne pas se mêler de leur conversation.

La jeune femme secoue la tête, pressée de s’en aller.

— On en a déjà parlé, maman…

— Oui, mais… Peut-être que je pourrais convaincre ton père de te payer un peu…, tente sa mère en se triturant les mains.

Elle réagit comme si Charlotte partait pour la guerre et qu’elle risque de ne plus jamais la revoir, mais elle n’a bien sûr aucune chance de s’imposer face à son mari ou même sa fille, têtue comme une bourrique depuis toujours. Henri s’approche d’elles et, aussitôt, Marthe fait mine de frotter une tache invisible sur le comptoir. Le patriarche ne parvient pas du tout à digérer que Charlotte ait envie d’aller travailler au château, de se mettre au service de ces Allemands qui se croient tout permis et agissent comme s’ils étaient chez eux. Il n’a jamais vraiment porté les bourgeois La Broise dans son cœur, mais les savoir contraints, dans leur propre demeure, de cohabiter avec l’ennemi, ça lui donne la nausée.

Alors quand Charlotte, sa propre fille, leur a annoncé d’un air dégagé, il y a quelques jours, qu’elle avait réussi à se faire embaucher au château comme bonne à tout faire, il a failli s’étouffer. À croire que toute sa famille se ligue contre lui, bon sang ! Entre Marthe qui sauve un Fritz de la noyade cet été, Julien qui est mutique depuis son retour de stalag le mois dernier, et Charlotte qui décide sur un coup de tête d’aller faire le ménage chez les Boches, Henri ne sait plus à quel saint se vouer… Ça se voit que ces bonnes femmes n’ont rien connu des tranchées, qu’elles n’ont aucune idée de ce dont sont capables ces raclures à la tignasse pâle… Heureusement qu’Oscar est un peu mieux emmanché que les autres ! Lui, au moins, a compris qu’il fallait lutter contre l’ennemi, et même si pour l’instant ses actions ne sont pas très probantes, au moins il essaye de faire bouger les lignes, avec ses amis Antoine et Pierre… La semaine dernière, il a découpé un V gros comme la paume de la main dans une vieille taie d’oreiller jaune poussin et a demandé à Marthe de la lui coudre sur son gilet en maille, au niveau du cœur. « Ça sera mon étoile à moi », a-t-il déclaré avec ferveur. Puis il a osé sortir comme ça en pleine rue. Toute la journée, sa mère s’est inquiétée pour lui. Et, en effet, le soir, un soldat rouquin l’a ramené au café en le tirant par le col de son gilet. Mécontent, il a expliqué qu’il passait l’éponge pour cette fois, mais qu’il valait mieux éviter qu’un tel affront se reproduise. Marthe a poussé un petit cri horrifié quand le soldat a ajouté : « Il y en a qui sont fusillés pour moins que ça. » Henri, lui, a attendu que l’Allemand déguerpisse pour applaudir son garçon.

Ah, ça, ce n’est pas Charlotte qui se mouillerait ainsi… Mademoiselle préfère jouer les fées du logis chez ces bons à rien !

D’un œil torve, Henri Vernay observe sa fille qui se recoiffe dans la glace derrière le comptoir et ajuste son béret rouge.

— Tu as besoin de te faire belle ? demande-t-il avec mépris.

— J’ai besoin d’être présentable, répond Charlotte sans se démonter.

C’est Tobias, évidemment, qui l’a recommandée au commandant responsable de l’intendance au château. L’objectif des deux tourtereaux est d’être le plus possible ensemble, et, en allant travailler là-bas, Charlotte se rapproche de l’homme qu’elle aime, sans que tout le monde au village se mette à jaser. Elle va être au service de l’ennemi, et alors ? Tout le monde a besoin d’argent, en ce moment, et personne ne pourra affirmer le contraire sans être d’une mauvaise foi flagrante. Si ça peut lui permettre de voir davantage Tobias sans trop se cacher, Charlotte n’a aucun problème à l’idée de faire les chambres des soldats tous les matins et d’aider à préparer puis servir leur déjeuner. Sans compter que son père n’a pas trouvé grand-chose à rétorquer quand elle lui a expliqué qu’elle allait pouvoir économiser pour financer ses futures études de sténodactylo. Oh, il a haussé les épaules d’un air dédaigneux, a maugréé qu’il lui offrait le gîte et le couvert depuis sa naissance et qu’elle n’était même pas suffisamment reconnaissante pour trouver normal d’aider un peu au café, mais ce n’est pas allé plus loin.

Contre toute attente, Oscar l’a félicitée d’être parvenue à se faire embaucher, mais il n’a fallu que quelques minutes à Charlotte pour comprendre son enthousiasme : il espérait ardemment qu’elle pourrait espionner les Allemands pour lui et ses amis. « Tu es fou, je ne vais pas me mettre en danger pour des résistants de pacotille ! » avait-elle répliqué. Oscar l’avait traitée de lâche et de collabo, mais Charlotte n’en avait pas pris ombrage : depuis plus de deux mois, il lui suffisait de penser à son Tobias pour être de bonne humeur…

— Je ne veux pas que tu ailles travailler pour eux, lance Henri Vernay d’une voix sourde.

Charlotte fouille quelques instants dans son sac à main, en sort un tube de rouge à lèvres. Elle applique consciencieusement le rouge en entrouvrant la bouche et en s’observant dans la glace. Ce faisant, elle prend bien soin de ne pas croiser le regard de son père.

Une fois qu’elle a terminé, elle tourne les talons et, au moment où elle passe devant lui, déclare :

— Je ne t’ai pas demandé ton autorisation, papa. Je m’en vais, je ne voudrais pas être en retard. Comme tu le dis toi-même, être ponctuel, c’est essentiel…

La gifle claque violemment sur sa joue, si fort que sa tête tourne à angle droit. Charlotte ignore si son père est plus en colère parce qu’elle agit sans sa bénédiction ou parce qu’elle a osé se moquer de sa devise de toujours. Sans un mot, sans une larme, elle frotte sa peau rougie, plus vexée qu’amochée. La clochette de la porte du café tinte joyeusement, signe que le premier client vient d’entrer.

La jeune femme en profite pour décamper sans demander son reste.

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