Aux quatre vents
Chapitre 41
Marthe et Henri Vernay avaient une fille, donc. En quittant la ferme, Léa est songeuse. Pour elle, le couple de cafetiers n’avait eu que deux fils, Julien et Oscar. Julien, l’aîné, habitait toujours au village avec son épouse Suzanne. Leur unique fille, Violette, avait repris le café-tabac de ses grands-parents. Oscar, lui, s’était engagé très jeune dans la Résistance, avait été arrêté et avait fait partie du dernier convoi de prisonniers vers l’Allemagne, le tristement célèbre train de Loos. Convoi d’où il n’était jamais revenu.
Au village, personne ne parlait jamais de toutes ces histoires, et si Léa connaissait le sort du cadet des Vernay, c’est parce qu’une plaque de marbre à sa mémoire avait été vissée sur la fontaine de la place. « Oscar Vernay, mort à vingt et un ans pour la Patrie », était-il inscrit en lettres dorées. Il n’était probablement pas le seul à avoir péri pendant la guerre, mais le fait qu’il soit entré dans la Résistance et qu’il ait été déporté quelques jours à peine avant la libération de Sabran-sur-la-Lys par les Polonais l’avait érigé en héros martyr.
En revanche, Léa n’avait jamais entendu parler d’un troisième enfant. D’une fille.
Au fur et à mesure que sa voiture remonte la drève pour rejoindre la route départementale qui mène au village, elle est de plus en plus abasourdie par la révélation de Rose. Comment est-il possible que jamais personne n’ait mentionné la fille des Vernay ? Comment a-t-elle pu être rayée des mémoires de tout le monde ? Peut-être est-elle morte bébé, ou enfant ? Mais dans ce cas, à quoi correspondrait la date du 23 novembre 1944, en dehors d’être le jour de naissance de Clément de Clercq ? Quel rapport avec les Vernay ?
Léa pensait y voir plus clair, mais tout paraît encore plus emmêlé qu’avant… Les yeux fixés sur les questions qui tournent dans sa tête, elle roule en direction du seul endroit susceptible d’apporter, peut-être, une réponse à ses interrogations.
Quelques minutes plus tard, elle se gare devant l’église de Sabran-sur-la-Lys, pressée de pénétrer dans le petit cimetière qui la jouxte. Elle jette un coup d’œil au grand clocher pointu recouvert d’ardoise noire, remarque le ciel gris sombre à l’horizon, signe qu’un orage se prépare. Un instant, Léa hésite à attraper son parapluie dans la boîte à gants, mais elle se ravise. Elle ne compte pas rester longtemps, de toute façon.
D’un pas vif, elle remonte l’allée de gravier bordée de marronniers et se fait la réflexion, en voyant les rangées de tombes, qu’elle n’a aucune idée d’où se trouve le caveau de la famille Vernay. Qu’à cela ne tienne ; elle examinera chaque plaque de marbre une à une jusqu’à tomber dessus. Le cimetière n’est pas immense, elle ne devrait pas en avoir pour des heures.
Il lui faut pourtant un petit moment avant de trouver l’endroit où sont enterrés les membres de la famille Vernay. Leurs noms sont gravés en noir dans le marbre blanc. Les parents d’Henri Vernay : Roland Vernay et Sidonie Lansard épouse Vernay. Son frère : Michel Vernay. Son fils : « En mémoire d’Oscar Vernay, 1923-1944 », puisque son corps ne repose pas ici.
Et à la dernière ligne : Charlotte Vernay, 21.09.1924 - 23.11.1944. Les dates sont presque entièrement recouvertes par une fine couche de mousse verte, mais on distingue sans peine les chiffres malgré tout.
Le cœur de Léa fait un bond dans sa poitrine au moment où elle lit la date de décès de la fille de Marthe et Henri. Elle s’agenouille devant la tombe, manque de vaciller, pose la main sur le marbre pour retrouver un équilibre.
Elle avait tout juste vingt ans. Son frère est mort presque au même âge qu’elle et il est devenu un héros qu’au village personne n’a jamais oublié. Alors comment se fait-il que personne ne se rappelle Charlotte ?
Les questions se bousculent sous le crâne de Léa. Qui était-elle ? Comment est-elle morte ? Était-elle, elle aussi, dans la Résistance ? Pourquoi Henri et Marthe ne parlent-ils jamais d’elle ? Ce deuil a-t-il pu être encore plus douloureux que celui d’Oscar ?
Léa revient à la date du décès de Charlotte.
La même que le jour où Clément de Clercq est né.
La même date.
Le cerveau de Léa mouline à toute vitesse pour analyser ces informations.
Clément de Clercq est né le jour où Charlotte Vernay a péri.
Il ne peut pas s’agir d’une coïncidence, impossible… Si cet inconnu s’acharne sur le village en le dépeçant, il ne peut pas avoir choisi sa cible par hasard. Sans compter que les premières maisons du village ont été éventrées le 23 novembre de l’année dernière, impossible que cette date n’ait pas un sens très particulier, qu’elle ne soit pas symbolique…
Clément de Clercq est né à Castanges le jour où Charlotte Vernay est morte. À plus de deux cents kilomètres de Sabran-sur-la-Lys. Est-ce qu’à vingt ans à peine elle aurait pu déjà être mariée et loin du foyer de son enfance ? À cette époque-là, sans doute, oui.
Mais ces deux dates, que pourraient-elles signifier en dehors de cette triste hypothèse qui jaillit de l’esprit de Léa, aussi éblouissante qu’un néon mal réglé ?
Charlotte Vernay est décédée le jour où Clément de Clercq est né. Elle pourrait sans doute être morte en accouchant de son fils…
Le regard de Léa reste fixé sur la pierre tombale, comme si elle cherchait à déchiffrer un message codé. À voix haute, elle tente une nouvelle fois de résumer tout ce qu’elle sait, pour y trouver un sens. Un inconnu que personne n’a jamais croisé s’acharne à dépecer les maisons du village depuis le 23 novembre dernier. Il se nomme Clément de Clercq, est né le 23 novembre 1944 à Castanges. Le même jour, une jeune femme du nom de Charlotte Vernay est morte. Tout cela pourrait n’avoir aucun lien, mais quand Léa a mentionné cette date à Henri Vernay, il a eu une réaction inexplicable et s’est empressé de prendre la tangente. La jeune femme revoit la scène qui s’est déroulée au marché et elle est intimement convaincue que l’attitude de l’ancien cafetier n’était pas celle d’un père bouleversé à qui on aurait remis à l’esprit la mort de son enfant alors qu’il s’acharnerait à ne jamais y penser pour éviter de souffrir. Dans le regard fuyant d’Henri Vernay, nulle trace de chagrin ou de douleur, mais autre chose… De la colère, de la surprise, c’est certain. Mais aussi, peut-être, de la peur ; il a détalé si vite que Léa ne sait pas. Tout ce qu’elle peut affirmer à coup sûr, c’est qu’il a fui.
Et que la clé de tous ces mystères réside probablement dans ce besoin irrépressible qu’il a eu de déguerpir.
Léa ferme les yeux, se frotte les paupières de toutes ses forces pour tenter de réfléchir posément, pour chercher d’autres possibilités, d’autres portes à ouvrir. Mais elle a beau se concentrer, elle ne voit aucune autre explication à cette concordance de dates.
Charlotte Vernay aurait été enceinte. Elle n’aurait pas survécu à son accouchement, le 23 novembre 1944, mais son fils, oui. Ou alors elle serait morte dans la journée, pour une raison encore inconnue.
Le nom de famille de Clément de Clercq serait celui de son père, de toute évidence. Mais pourquoi diable les Vernay semblent-ils ignorer que le mystérieux châtelain est en réalité leur petit-fils ? Pourquoi ne l’auraient-ils pas connu, pas vu grandir, malgré la mort de leur fille ? Pourraient-ils avoir été brouillés avec leur gendre au point qu’ils n’aient pas été mis au courant de la naissance de leur petit-fils, à l’époque ? Et surtout, pour en revenir au point de départ de cette énigme, pourquoi Clément de Clercq viendrait-il s’installer au village maintenant, pourquoi voudrait-il acheter toutes ces maisons, dans quel dessein ?
Léa a l’impression d’être face à une énorme pelote de laine. Au moment où elle vient enfin de trouver l’extrémité du fil, c’est comme si elle se rendait compte de dizaines de nœuds cachés, qui l’empêchent de simplement tirer pour dérouler toute la pelote.
Toujours agenouillée devant la tombe, elle remarque un bouquet de quelques pissenlits posé sur l’épaisse stèle en forme de vague. À l’évidence, ils ont été fraîchement cueillis. Un ruban de satin noir les entoure. Qui a pu venir déposer un si étrange bouquet ? Qui d’autre qu’un enfant pourrait cueillir des pissenlits ?
Soudain, une goutte d’eau s’écrase sur la joue de Léa. Puis, aussitôt après, une deuxième, sur son nez. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, c’est une violente averse qui s’abat sur elle. Pourtant, elle ne cherche pas à fuir en courant pour retourner à sa voiture. Les yeux toujours rivés sur le nom de Charlotte Vernay, elle se relève avec lenteur, indifférente à l’eau qui trempe ses cheveux et s’infiltre déjà à travers son trench rouge et son pantalon noir. Elle remonte la grande allée, ne tente même pas de s’abriter sous les marronniers.
En sortant du cimetière, elle jette un coup d’œil au château qui surplombe le village. D’ici, il se montre majestueux, presque menaçant avec son immense tour centrale qui paraît inébranlable. Léa repousse une mèche de cheveux imbibée d’eau, observe quelques instants la grande fenêtre sous l’horloge.
Qui êtes-vous, Clément de Clercq ? Et, surtout, que voulez-vous ?
Quand, enfin, elle s’installe derrière le volant de sa CX, elle n’a aucun doute sur ce qu’il lui reste à faire. Henri Vernay savait exactement ce que signifiait la date du 23 novembre 1944, mais il a préféré se murer dans le silence et déguerpir au lieu de se confier à Léa, qu’il connaît pourtant depuis toujours. Au marché, le vieil homme a affirmé qu’il voulait comprendre ce qui se passait à Sabran et empêcher le mystérieux châtelain de dépecer le village, mais, de toute évidence, son envie s’est heurtée à quelque chose de bien plus grand. Un obstacle immense, un ennemi auquel il n’imagine pas se frotter, un secret à sauvegarder à tout prix.
Quoi qu’il en soit, Léa ne tirera rien de lui, elle en est certaine.
Par contre, elle espère très fort que Marthe, son épouse, se montrera plus prolixe et que ses confidences lui permettront de comprendre les intentions du châtelain.
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