Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 5 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 1942

 

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CHAPITRE 4

 

Janvier 1942

 

Isaac Ackerberg pourrait prendre un autre chemin pour rentrer chez lui, mais il ne parvient jamais à s’y résoudre, quand bien même sa femme Ludmilla lui répète qu’il se fait du mal, à toujours passer devant la librairie, devant cette vitrine joliment éclairée qu’il avait l’habitude de décorer lui-même, il n’y a pas si longtemps de cela.

Il n’y a pas si longtemps de cela, il pouvait exercer son métier. Il pouvait prendre un café où bon lui semblait, emmener sa femme dans n’importe quel restaurant. Il pouvait se promener le dimanche au parc avec elle, aller au musée, monter dans un bus.

Comme n’importe qui.

À part qu’ils ne sont pas n’importe qui, apparemment.

Victor Bouton, le propriétaire de la librairie, a fait des pieds et des mains pour garder Isaac le plus longtemps possible. « Allons, il n’y a pas de quoi s’en faire, ce n’est pas comme s’il était écrit sur votre front que vous êtes juif ! » s’exclamait-il régulièrement pour remonter le moral d’Isaac.

Et pourtant si, en un sens.

« Isaac Ackerberg » ; il n’y avait guère que Victor pour penser qu’avec un nom pareil ses origines pourraient rester secrètes éternellement !

D’abord, son patron a cédé d’un pas en lui demandant, tête baissée tant il avait honte, de passer ses journées à ranger les caisses de livres dans l’arrière-boutique. Là où il n’aurait plus de contact avec la clientèle, puisque c’était désormais interdit.

Puis, le jour où Victor a voulu lui expliquer, en se triturant les mains nerveusement, qu’il ne pouvait plus le garder, qu’il n’y avait plus d’échappatoire, Isaac l’a pris de court. Il n’a pas attendu que Victor ouvre la bouche pour bredouiller ce qu’il avait à dire, non. N’importe quel homme ayant un tant soit peu de fierté aurait fait la même chose que lui, de toute manière, il en était persuadé. « Monsieur Bouton, écoutez-moi avant de parler. Je suis désolé, car je sais que vous prévenir au dernier moment risque de vous mettre dans l’embarras, mais je vous présente ma démission », avait déclaré Isaac d’un ton aussi ferme que solennel. Bien évidemment, le libraire n’avait pas été dupe un seul instant, mais il avait hoché la tête pour accepter que les choses se passent de cette manière. Isaac avait pu faire semblant de partir la tête haute.

Ludmilla n’était pas encore enceinte, alors. Mais si elle l’avait été, cela aurait-il changé les choses, après tout ? Isaac se serait peut-être battu bec et ongles, jusqu’à s’humilier, pour conserver son emploi. Peut-être. Mais le résultat aurait été le même, au bout du compte. Ludmilla et lui en seraient au même point, aujourd’hui : lui à donner des cours de violon à des enfants de familles aisées, et elle des cours d’allemand aux deux fils d’Elsa et Armand Beaumont, des clients fidèles de la librairie. Après avoir été secrétaire trilingue de la plus prestigieuse étude de notaires de Lens, voilà à quoi Ludmilla en était réduite à cause d’Hitler et de Vichy. Isaac en aurait pleuré, de cette injustice. Du jour au lendemain, ils étaient devenus des parias, des rebuts de la société, des rats d’égout qu’il fallait chasser à coups de balai.

À présent, ils se sentaient redevables aux quelques personnes qui étaient restées amicales, comme s’ils étaient indignes de la moindre humanité. Rien que ce sentiment permanent de gratitude vis-à-vis de Victor Bouton ou des Beaumont donnait la nausée à Isaac. Victor passait son temps à recommander à ses clients de prendre des cours de violon, comme si les gens avaient la tête à apprendre la musique, depuis le début de cette fichue guerre. Il se sentait si coupable d’avoir dû se séparer de lui qu’il aurait fait n’importe quoi pour l’aider financièrement. Lorsqu’il avait appris la grossesse de Ludmilla, un matin au marché, il s’était épongé le front avec son mouchoir en tissu bleu, manquant de vaciller sur les étals du primeur. C’est Ludmilla qui l’avait attrapé par l’avant-bras pour le retenir, et c’est encore elle qui avait trouvé les mots pour le réconforter, allons, allons, monsieur Bouton, ne vous inquiétez pas, nous nous en sortons très bien, avec Isaac ! Victor avait, encore une fois, fait mine de croire ces boniments. Quant aux Beaumont, Ludmilla leur accordait toute sa confiance, et elle avait raison de le faire, car non seulement leurs deux fils n’avaient aucun besoin – ni aucune envie, d’ailleurs – d’apprendre l’allemand, mais Elsa Beaumont ne la laissait jamais repartir sans un panier rempli de précieuses victuailles. Isaac faisait l’effort de se taire et d’apprécier la générosité des autres ; il serrait les dents pour ravaler sa honte de ne pouvoir subvenir seul aux besoins de sa famille à venir.

La semelle de sa chaussure droite est tellement élimée qu’Isaac doit prendre bien soin d’éviter les flaques d’eau sur le trottoir. Il marche tête baissée, comme toujours. Être transparent est devenu sa devise. Ne pas se faire remarquer, être le plus terne possible.

Une ombre, un souffle d’air.

Quand il tourne au coin de la rue, il tombe nez à nez avec la vitrine de la librairie. Chaque fois, il ressent un violent coup au cœur. Ses jambes ralentissent soudain, jusqu’à s’arrêter complètement pour que ses yeux puissent contempler la nouvelle décoration de la boutique.

La grande vitrine rectangulaire est parsemée d’étoiles à six branches découpées dans du carton jaune poussin. Il y en a des grandes, des moyennes, des pas plus grosses qu’un ongle de pouce. Un ciel improvisé.

Au fond de la librairie, Isaac aperçoit Victor, occupé à encaisser les achats d’un client. Son ancien patron relève la tête, comme s’il sentait les yeux d’Isaac posés sur lui. Les deux échangent un regard appuyé, puis un sourire.

Isaac voudrait oser entrer, faire tinter la clochette accrochée à la porte sans craindre que les quelques personnes dans la boutique ne se retournent pour le dévisager de haut en bas d’un air dédaigneux. Il voudrait aller serrer la main de Victor, le féliciter pour sa décoration tout en lui faisant comprendre qu’il est inconscient de défier les Allemands ainsi.

Mais il se contente de reculer d’un pas pour admirer encore un peu la grande baie vitrée étoilée.

Après tout, il sait que cette folie est avant tout le geste d’amitié d’un homme qui se sent aussi impuissant que lui.

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