Aux quatre vents
Chapitre 10 - 12 septembre 1942
CHAPITRE 10
12 septembre 1942
La veille, Étienne Pithiviers a fait l’aller-retour jusqu’à Lens avec la petite. Son épouse, Marie-Anne, l’a convaincu qu’il ne fallait pas perdre de temps, car, dans le quartier à proximité de la gare, les SS étaient sur les dents et on ne savait jamais ce qui pouvait arriver. Il n’avait quand même pas sauvé cette enfant pour se faire arrêter avec elle quelques heures plus tard !
Quand il a frappé à la porte du 12, rue de l’Orangerie, Léa hurlait dans ses bras, et il avait beau lui tapoter le dos pour tenter de la calmer, rien n’y faisait. La femme aux longs cheveux châtains qui lui a ouvert la porte a écarquillé ses yeux noisette comme des soucoupes en découvrant l’étrange duo. Étienne a jeté des coups d’œil inquiets derrière lui, avant de se présenter et d’expliquer la raison de sa venue. La rafle, la rencontre avec la jeune mère qui lui avait confié son bébé en le suppliant de l’amener ici.
Elsa Beaumont a contemplé Léa d’un air extrêmement triste, et le cheminot s’est demandé pourquoi elle ne les invitait pas à entrer, plutôt que de les laisser sur le pas de la porte, à la vue de tous. Lorsqu’elle a secoué la tête, visiblement désolée, il a compris.
— Je ne peux pas prendre ce risque, j’ai des enfants aussi, vous comprenez… Deux garçons… Ce ne serait pas juste pour eux…, a-t-elle bredouillé sans le regarder dans les yeux.
— Mais… Cette femme comptait sur vous, c’est votre nom qu’elle m’a donné, a riposté Étienne en désespoir de cause.
De l’intérieur de la maison, une voix d’homme a demandé ce qui se passait, et, aussitôt, la femme a repoussé un peu plus la porte, en s’excusant de ne pas pouvoir prendre le bébé. Elle en avait suffisamment fait pour cette famille juive, à accepter que Ludmilla donne des cours d’allemand à ses garçons, à leur donner de la nourriture à chacune de ses visites… Et si ce n’était pas suffisant aux yeux de Dieu, personne ne pourrait pour autant la blâmer de ne pas vouloir en faire plus aujourd’hui.
— J’aimerais vous dire oui, mais c’est impossible, vraiment, a-t-elle soufflé avant de refermer complètement la porte et de laisser Étienne seul sur le trottoir.
Une fois revenu à Lille avec la petite, Marie-Anne et lui ont passé la soirée à réfléchir. Il était inenvisageable de garder l’enfant avec eux, quand bien même il n’aurait pas déplu à Marie-Anne de pouponner un deuxième enfant. Mais cacher une enfant juive en ville aurait été une folie, aussi bien pour elle que pour eux…
— Mes parents ? a fini par suggérer Marie-Anne d’un ton incertain.
À toute vitesse, Étienne a pesé le pour et le contre de cette proposition.
— Oui, a-t-il fini par déclarer. Les connaissant, ils ne diront jamais non, et le bébé sera en sécurité là-bas, si tant est qu’on puisse être en sécurité quelque part aujourd’hui…
Ce matin, il prend donc la route pour Sabran-sur-la-Lys, et lorsqu’il aperçoit enfin la ferme de Rose et Jacques Flament, ses beaux-parents, son cœur se fait soudain plus léger.
Il y est arrivé.
Dès que le regard de Rose tombe sur la petite qui est endormie, Étienne sait que tout se passera bien. Elle lui prend Léa des bras, écarte la capuche de la cape bleu nuit pour admirer le visage minuscule. Les délicates paupières veinées de bleu, les longs cils noirs, la bouche miniature qu’on dirait peinte au pinceau. Jacques s’approche, sa pipe à la bouche. Il hoche la tête pour signifier qu’ils sauront se montrer à la hauteur de la mission que leur beau-fils leur confie.
— Je vais demander à Pierre Vallon de lui procurer une fausse carte d’identité. Il a accès à tout ce qu’il faut, à la mairie, je suis sûr qu’il nous aidera, déclare-t-il en croisant les bras, déterminé.
— Oui, et M. Michelet lui établira un faux certificat de baptême, il en a déjà fait plusieurs pour des gamins des villages voisins ; c’est Mme Pollet qui me l’a dit, l’autre jour, au marché…, murmure Rose en soufflant doucement sur le visage de Léa pour en écarter les fins cheveux qui parsèment son front.
— Je peux compter sur vous pour prendre soin d’elle, alors ? interroge encore Étienne, pas certain que ses beaux-parents saisissent la pleine mesure de leur engagement.
Rose se contente de serrer la petite contre elle en guise de réponse, tandis que Jacques acquiesce d’un air solennel.
— Il vous faudra être sur vos gardes, rester méfiants, n’accorder votre confiance à personne, ajoute Étienne d’un ton grave.
Jacques étouffe un petit rire, donne une bourrade sur l’épaule de son beau-fils.
— Hé, ce n’est pas un petit gars de même pas trente ans qui va nous apprendre la vie, quand même ! s’exclame-t-il pour détendre l’atmosphère.
— Ses parents ne reviendront peut-être pas, vous en êtes conscients ? ne peut s’empêcher de souligner le jeune cheminot en contemplant la petite qui vient d’ouvrir les yeux et qui commence à pleurnicher, la lèvre inférieure plissée.
À ces mots, instinctivement, Rose fait un signe de croix, comme pour éloigner tout malheur.
— Qui vivra verra, chuchote-t-elle avant d’aller s’installer dans son rocking-chair pour se balancer doucement avec l’enfant et la réconforter.
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