Aux quatre vents
Chapitre 36
Son chagrin n’a d’égal que son obstination. Elle frappera à toutes les portes s’il le faut, mais elle trouvera du travail.
Elle a commencé à proposer ses services à l’école, pour nettoyer les classes ou servir les repas à la cantine. Mais c’était compter sans Marie-Louise Plantier, qui avait aussitôt fait barrage. Elle avait été promue directrice quelques mois auparavant, et, à vingt-quatre ans à peine, elle se comportait comme si elle avait toujours régné sur l’école du village.
— Je peux faire toutes les corvées que vous me demanderez, je ne rechigne pas à la tâche, vous savez…, a tenté de plaider Charlotte.
— Faut-il vraiment que je vous explique en quoi votre présence au sein de cet établissement serait tout simplement indécente ? a riposté Marie-Louise Plantier en détachant avec exagération les trois syllabes d’« indécente ».
Les poings serrés, Charlotte a soutenu son regard, mais a tourné les talons, vaincue. Elles n’avaient beau avoir que cinq années de différence, le gouffre était immense.
Toujours déterminée, Charlotte est montée jusqu’au château, pour demander aux châtelains s’ils pensaient avoir besoin d’une gouvernante, à présent que les Allemands avaient plié bagage et leur avaient rendu leur demeure. Yvonne de La Broise a souri tristement avant de s’approcher de Charlotte pour lui murmurer à l’oreille que, malheureusement, ils n’avaient pour le moment plus les moyens de s’offrir les services de qui que ce soit. La jeune femme a observé les bijoux et la toilette apprêtée de son interlocutrice, a fait mine de croire à ce mensonge éhonté. En quoi faire un esclandre aurait-il eu la moindre utilité, de toute manière ?
Ensuite, elle est allée jusqu’à la ferme des Flament, à l’autre bout de Sabran-sur-la-Lys. Eux auraient sans doute besoin d’une aide quelconque, pour traire les vaches, nourrir les animaux, ou récolter les légumes ? Elle ne connaît pas grand-chose au travail d’une ferme, mais elle est volontaire ! Pourtant, à peine a-t-elle eu franchi le petit portail que Jacques Flament lui a sauté dessus pour savoir ce qu’elle faisait là. Après l’avoir écoutée d’un air impatient, il a froncé les sourcils :
— Je suis désolé, on n’a besoin de personne, on s’en sort très bien tout seuls…
Charlotte n’a pas insisté. Elle a fait demi-tour, sans comprendre pourquoi le fermier restait devant son portail, à vérifier d’un air méfiant qu’elle s’en allait pour de bon.
Elle a ensuite fait le tour des différents commerces du village, essuyant refus sur refus. Il n’y a guère que Félix Wattencourt, l’épicier, qui s’est montré agréable, profitant de ce que son épouse avait le dos tourné dans l’arrière-boutique pour lui offrir une bouteille de lait. Du lait à la teinte bleutée, signe qu’il était coupé à l’eau, mais du lait quand même. Charlotte l’a remercié, le cœur lourd.
Quand elle s’est assise devant la fontaine pour réfléchir à sa situation, Raymond Molinet, le maire du village, est passé d’un pas pressé devant elle. C’est une chance ! a-t-elle aussitôt songé avec excitation. Elle lui a couru après, le hélant avec un enthousiasme forcené.
— Je cherche du travail, monsieur le Maire. Je suis certaine qu’à la mairie vous devez être débordé ? a-t-elle demandé, voulant à tout prix croire en sa bonne étoile.
— Pas particulièrement, a répondu Raymond Molinet sans ralentir sa course.
— Je vous en prie, je vous jure que, si vous m’accordez une chance, je ne vous décevrai pas…, a supplié Charlotte, tout en se détestant d’en venir à quémander à ce point.
Le maire lui a jeté un coup d’œil. Son regard est tombé sur sa poitrine, de plus en plus généreuse au fil de sa grossesse, puis sur son ventre sans équivoque.
— Tu me déçois déjà, ma mignonne, tu me déçois déjà…, a-t-il commenté d’un ton chagrin.
— S’il vous plaît…, a encore tenté Charlotte malgré l’embarras qu’elle ressentait à être ainsi déshabillée du regard par un homme qui avait l’âge d’être son père.
— Je suis désolé, mais je n’ai rien à te proposer. Ton père m’a fait promettre de ne pas t’aider, et je n’ai aucune envie d’entrer en conflit avec lui. Personne n’a envie de s’attirer le courroux d’Henri Vernay, tu es bien placée pour le savoir…
Bouche bée, Charlotte s’est arrêtée de marcher, laissant Raymond Molinet disparaître à l’intérieur de la mairie. Non seulement son père l’avait mise à la porte sans le moindre égard, mais en plus il prenait un malin plaisir à lui savonner la planche… Comment continuer à lutter ?
En désespoir de cause, elle s’est résignée à pousser plus loin ses recherches. À la biscuiterie de Flonghem, elle n’a même pas eu le temps de dire qu’elle cherchait un emploi qu’on lui avait déjà claqué la porte au nez. De toute évidence, grâce à son frère Julien qui y travaillait, elle était déjà connue comme le loup blanc, là-bas aussi.
Sans plus y croire, elle est allée à bicyclette jusqu’à Lamprais, même si le trajet de près d’une demi-heure était en côte. Elle s’est présentée à la filature en récitant le petit discours qu’elle avait déjà seriné une vingtaine de fois dans la journée. Dans le grand entrepôt où les machines vrombissaient si bruyamment qu’il fallait hausser la voix pour se faire entendre, la contredame lui a répondu sans lever le regard de son rouleau de tissu beige que, en effet, elle aurait bien besoin d’une piqûrière.
— C’est vrai ? n’a pu s’empêcher de s’exclamer Charlotte, déjà aux anges.
Elle n’a aucune idée de ce que peut bien être une piqûrière, mais peu importe : elle apprendra !
La femme aux cheveux roux sombre a relevé la tête pour la dévisager.
— Une piqûrière, c’est celle qui doit corriger les défauts des tissus après qu’on les a lavés. On marque les accrocs à la craie, et sa tâche, c’est de les raccommoder avec finesse, a-t-elle expliqué.
Tout en parlant, son regard perçant s’est arrêté sur le ventre de Charlotte, avant de monter jusqu’à ses joues encore rouges d’avoir pédalé.
— Si je t’embauche, comment tu vas faire ? Sabran, ce n’est pas la porte à côté…, a signalé la couturière en désignant son ventre d’un signe du menton.
— Je viendrai à vélo, ce ne sera pas un problème, a assuré Charlotte.
La contredame a fait la moue, et la future maman a senti toute sa joie s’évanouir encore une fois.
— Ce ne sera pas un problème, a-t-elle répété avec fermeté.
— Dans quelques semaines, ou quelques mois, fais-moi confiance : ce sera un problème, parce que tu seras incapable d’enfourcher ta bicyclette. Je te propose un marché : tu viens apprendre le métier ici jusqu’à ce que tu te sois transformée en montgolfière. Oh, pas la peine de prendre cet air outré : c’est pareil pour toutes les femmes. Un matin, tu te réveilleras et tu seras devenue une montgolfière. Quand ce sera le cas, tu travailleras de chez toi. Siméon t’apportera le tissu et viendra le récupérer la semaine suivante.
Charlotte est restée comme deux ronds de flan, sans savoir quoi répondre. Au bout de quelques minutes, la couturière s’est redressée pour lui lancer :
— Eh bien ? Qu’est-ce que tu fais encore là ? Je t’attends demain à huit heures précises.
Charlotte a hoché la tête, tout heureuse.
— Merci beaucoup, madame.
— Madame ? s’est écriée la couturière en chef. Évite de m’insulter si tu ne veux pas être renvoyée avant d’avoir commencé ! Je m’appelle Madeleine.
Sur le trajet du retour, Charlotte est si soulagée que les pédales volent sous ses pieds. Moins de vingt minutes plus tard, elle arrive à l’entrée de Sabran-sur-la-Lys, essoufflée mais surtout heureuse d’entrevoir une issue, un avenir plus serein peut-être. Madeleine Duc lui a fait bonne impression ; son regard était franc, sa façon de parler directe. Charlotte a confiance, les choses vont s’arranger, enfin. Dans la descente qui mène au village, elle lâche les pédales, laisse courir sa bicyclette, savoure le vent qui fouette ses joues.
Soudain, elle aperçoit une camionnette noire qui arrive en face d’elle. Aussitôt, elle serre sur la droite pour la laisser passer, mais le véhicule fait un écart de son côté.
Paniquée, Charlotte donne un violent coup de guidon et dégringole dans le fossé.
Quand elle se relève, les genoux égratignés, elle constate que le véhicule n’a même pas pris la peine de s’arrêter. Elle a envie de hurler de rage. Faut-il donc toujours payer le plus petit moment de joie ou de soulagement au centuple ?
Elle remonte sa bicyclette hors du fossé avec difficulté, sourde aux crampes qui lui tordent le bas-ventre. À pas lents, elle traîne son vélo bleu en direction de l’impasse Beausoleil, mais, quand elle se rend compte avec horreur qu’une traînée de sang dégouline le long de sa jambe, elle décide de se rendre rue des Archers, au cabinet du médecin de famille.
Quand André Louchard la fait entrer, Charlotte n’en mène pas large. Elle explique la grossesse, même si elle se doute que le docteur est parfaitement au courant de sa situation. Elle parle de la chute, des saignements, de son angoisse d’avoir fait du mal à son bébé, de l’avoir peut-être même tué.
Le médecin l’écoute en prenant des notes, remonte à intervalles réguliers ses petites lunettes rondes en fronçant le nez dans une grimace peu seyante. Sans même prendre la peine de l’examiner, il finit par la fixer de ses petits yeux inquisiteurs en caressant sa moustache noire. Puis, après quelques longues secondes de silence, si pesantes que Charlotte en vient à se tortiller sur sa chaise, il lui lance :
— Il est difficile de vous dire si vous êtes en train de faire une fausse couche ou non. Vous le saurez très vite et il n’y a rien à faire pour l’empêcher. Mais… si je puis me permettre, ce serait de toute façon une excellente nouvelle, non ?
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