Aux quatre vents
Chapitre 9
Dans cette gare, ils sont des centaines à avoir attendu des heures sous un soleil de plomb, sans eau pour se désaltérer, sans coin d’ombre pour s’abriter. Sans nourriture, sans sanitaires. Des hommes moins bien traités que des chiens, a songé Isaac, le cœur au bord des lèvres. Quand, dans la foule, il a aperçu Ludmilla au loin, il s’est frotté les yeux pour s’assurer qu’il n’avait pas une hallucination. Mais non, c’était bien elle, là-bas. Immobile, à le chercher du regard, l’air complètement déboussolée. Alors il a fendu la foule pour la rejoindre, s’est jeté sur elle en lui demandant pardon de lui avoir menti, pardon de ne pas avoir été capable de sauter du wagon lui aussi. Ludmilla est demeurée amorphe, ses bras sont restés immobiles le long de ses cuisses sans même qu’elle cherche à les replier autour de son époux. Lorsqu’il s’est reculé pour la dévisager, il a soudain été saisi d’effroi devant son regard vide.
— Léa ? a-t-il demandé d’une voix sourde.
Ludmilla a bégayé quelques phrases d’explication avant d’éclater en sanglots. En une fraction de seconde, elle était devenue orpheline d’enfant, et il n’existait même pas de mot dans la langue française pour exprimer cela, tant la situation était inimaginable.
— Tu as fait le bon choix, a murmuré Isaac. Tu as fait le bon choix, a-t-il répété pour en persuader Ludmilla, pour s’en persuader lui-même. Grâce à ton courage, elle aura peut-être une chance de vivre, et un peut-être vaut mieux qu’un pas du tout…
Au fil des heures interminables, le ciel se pare de douces couleurs rosées et orangées, signe que le soleil va bientôt disparaître et les laisser seuls avec la nuit, seuls avec des Allemands de plus en plus exaspérés et féroces.
On les fait de nouveau monter dans des wagons, on les entasse avec brusquerie sans qu’aucun sache quelle sera leur destination ni s’ils reviendront vraiment dans une poignée de jours, ainsi qu’on le leur a pourtant promis au petit matin.
Ils roulent dans un silence entrecoupé de pleurs et de gémissements.
Ils roulent longtemps, serrés les uns contre les autres, dans une promiscuité qui leur paraît à tous désagréable.
Ils roulent longtemps, et Isaac ne relâche jamais Ludmilla ; il la serre contre lui en faisant rempart contre les autres et contre les à-coups du wagon, parce que c’est la seule chose qu’il puisse encore faire.
Ce n’est que des heures plus tard qu’enfin le train s’immobilise, dans un crissement métallique d’essieux.
Ils sont à Malines, en Belgique.
Hébétés, ils sortent un par un à l’air libre. Un bref instant, Isaac savoure l’oxygène frais qui pénètre dans ses poumons, tandis que Ludmilla regarde autour d’elle dans l’espoir de comprendre ce qui les attend.
À grand renfort de syllabes aiguisées dans cette langue de papier de verre, on les fait grimper dans des camions qui roulent jusqu’à une immense bâtisse carrée et franchissent deux barrières avant de s’arrêter dans une large cour. Les rayons de lampes torches balayent l’intérieur des véhicules, il faut descendre, maintenant. Vite, vite, comme chaque fois, et, surtout, sans poser la moindre question.
On les fait s’aligner dans la cour aux murs démesurément hauts pour qu’un par un ils se rendent à l’Aufnahme, le bureau d’enregistrement. Quand vient le tour de Ludmilla, elle adresse un dernier regard à Isaac, un regard qu’elle espère chargé de tout l’amour qu’elle éprouve pour lui depuis le premier jour où ils se sont rencontrés, ce matin d’hiver où il lui a couru après pour lui donner un gant qu’il venait de ramasser sur le trottoir et qui n’était pourtant absolument pas le sien. Elle avait ri en remarquant sa mine gênée, lui avait demandé s’il avait fait exprès de trouver ce prétexte pour l’aborder, et lui avait rougi, encore plus mal à l’aise à l’idée de passer pour le séducteur qu’il n’était pas.
Le visage d’Isaac s’éclaire d’un sourire ; il veut donner à son épouse le peu de courage et d’espoir qui lui reste.
À l’intérieur du bâtiment, plusieurs jeunes femmes sont assises derrière des tables et des machines à écrire. Elles portent un brassard noir frappé de la lettre P en majuscule, signe, à l’évidence, qu’elles font partie du personnel du camp. Ludmilla se poste en face de l’une d’entre elles, décline son identité puis son adresse d’un ton mécanique. Sur une autre table, un homme aux yeux rapprochés lui indique de vider ses poches et de retirer ses bijoux. À contrecœur, Ludmilla détache la chaîne au bout de laquelle pend le médaillon en or qu’Isaac lui a offert pour leur mariage, celui dans lequel se trouve une minuscule photo de Léa, prise peu après sa naissance.
— Nous allons l’enregistrer pour que vous puissiez le récupérer, précise la femme au chignon brun installée derrière sa machine à écrire.
Le SS à côté d’elle saisit le médaillon, le retourne dans tous les sens pour l’examiner, l’ouvre et regarde la photo de plus près. Ludmilla a la nausée et voudrait lui hurler de retirer ses doigts du visage de sa fille. Soudain, elle l’entend ordonner en allemand à la jeune femme de mettre le bijou de côté pour lui, il compte le récupérer pour l’offrir à son épouse. Le regard baissé, la dactylo hoche la tête pour signifier qu’elle a compris. Scandalisée, Ludmilla s’entend rétorquer, dans cet allemand qu’elle maîtrise très bien :
— Vous venez pourtant de dire que je pourrai le récupérer.
L’homme aux yeux rapprochés tourne la tête vers elle et esquisse un petit sourire narquois.
— Mais c’est qu’elle cause allemand, la petite dame, murmure-t-il en croisant les bras, visiblement très satisfait.
OceanofPDF.com