Aux quatre vents
Chapitre 32
C’est Clara qui lui a parlé de la veuve Prévost, juste après avoir détourné le regard en murmurant qu’elle n’était pas certaine qu’elle et Charlotte pourraient continuer à se voir, à l’avenir. « C’est compliqué, Pierre est très en colère et il craint que tu n’aies une mauvaise influence sur moi… », a-t-elle expliqué d’un ton vaguement embarrassé. Si sa meilleure amie n’avait pas paru si grave et peinée, nul doute que Charlotte aurait éclaté de rire, pensant à une mauvaise plaisanterie. Mais, de toute évidence, Clara était on ne peut plus sérieuse.
Une déception de plus. Une trahison de plus.
Au moment où, devant le 12 de l’impasse Beausoleil, elle pose sur le trottoir la valise qu’elle a préparée en toute hâte avant de s’enfuir de chez ses parents comme une pestiférée, la jeune femme songe qu’il ne lui reste plus personne, à présent. Plus personne hormis ce bébé, qui grandit jour après jour au creux de son ventre, sans avoir le moins du monde conscience des déchirements que la simple idée de sa future existence occasionne.
Alors elle espère très fort que l’impasse Beausoleil va effectivement apporter un peu de lumière dans la grisaille de sa vie.
Son père était tombé des nues en apprenant sa grossesse. Il s’était frotté les yeux comme s’il faisait un cauchemar, comme si tout ce que lui disait Marthe ne parvenait pas à prendre un sens.
— Mais, mais, je croyais que cette histoire avec le Boche était finie depuis longtemps, alors comment serait-il possible que… ? avait-il bredouillé, refusant dans un premier temps de voir les choses en face.
Puis, quand il avait compris – et admis – que sa fille lui avait tout simplement fait prendre des vessies pour des lanternes, il s’était mis à siffler comme une locomotive sous pression, jusqu’à exploser. Rien de particulièrement inhabituel pour les deux femmes de la famille, malheureusement. Pour Henri Vernay, il était évident que Charlotte ne comptait pas garder ce rejeton ; il suffisait donc de trouver une solution pour le faire disparaître. Il n’était pas expert dans ce domaine : tout ça, c’étaient des histoires de bonne femme, après tout, mais il savait parfaitement qu’avec une aiguille à tricoter certaines personnes pouvaient régler le problème en deux coups de cuillère à pot. Très calme puisqu’elle s’attendait à cette réaction, Charlotte avait déclaré d’un ton impassible que l’avortement était interdit et passible de la peine de mort, tandis que sa mère secouait la tête sans rien répondre. Elle avait eu l’audace d’ajouter que, quand bien même ce ne serait pas le cas, elle n’aurait de toute façon pas eu l’intention de se débarrasser de son enfant.
— Il faut que vous vous fassiez à l’idée que, dans quelques mois, vous allez devenir grands-parents, avait-elle conclu, étrangement ravie de pousser à bout ses parents qui se montraient si étroits d’esprit.
Henri Vernay avait recraché la fumée de sa pipe comme s’il s’étouffait. L’avait menacée de la traîner de force chez une de ces faiseuses d’anges, comme on les appelait. Charlotte n’en avait pas démordu.
— Tu ne m’emmèneras nulle part contre mon gré, papa. Ce bébé va naître, que tu le veuilles ou non.
— Mais… Qu’est-ce que tu vas faire d’un enfant ? Comment tu vas gagner ta vie, toute seule avec lui dans les pattes ? Toute seule avec un môme de Boche, non mais est-ce que tu te rends compte ? avait vociféré son père, écarlate.
— Je me débrouillerai, avait murmuré Charlotte. On se débrouillera.
Sa mère s’était demandé qui elle pouvait bien inclure dans ce « on ». Si Charlotte parlait d’elle et de son nourrisson, ou si elle les mettait dans le lot, elle et son mari. Auquel cas sa fille se fourrait le doigt dans l’œil : jamais Henri n’accepterait d’être le grand-père d’un Boche, jamais… Et si ce « on » signifiait Charlotte et son Tobias, c’est que sa fille était bien naïve… Jamais ce soldat ne reviendrait, voilà au moins une chose qui était claire comme de l’eau de roche…
— Et Antoine Dupleyssis ? avait soudain questionné Marthe.
Charlotte l’avait fixée avec des yeux ronds.
— Tu sais très bien qu’il est épris de toi depuis toujours… Pourquoi ne pas te rapprocher de lui ? Tu n’es enceinte que de trois mois, après tout… Il ne se rendrait peut-être compte de rien, ou alors il pourrait accepter de fermer les yeux ! avait réfléchi Marthe à voix haute, convaincue d’avoir trouvé la solution parfaite.
Henri avait tapé du poing sur la table, tout excité lui aussi.
— Ta mère a raison. Le facteur, c’est lui qui va résoudre toute cette histoire. En plus, il n’est pas plus bête qu’un autre, je suis certain que vous vous entendrez très bien !
Son père avait employé le futur, même pas le conditionnel, avait remarqué Charlotte avec écœurement.
— Vous avez perdu la raison ? Il est hors de question que je cède aux avances de ce gros porc d’Antoine, il est hors de question de le faire passer pour le père de mon enfant ! s’était-elle exclamée d’un air dégoûté.
C’est à cet instant-là que la conversation avait dégénéré. Tout avait été si rapide, si imprévisible, que Charlotte n’avait plus en mémoire l’enchaînement des phrases qui avait mené à ce résultat. Elle se rappelait seulement le regard qu’avait eu son père quand il avait lancé que, tant qu’elle persisterait dans sa folie, il ne voulait plus la voir sous son toit. Elle se rappelait seulement le regard qu’avait eu sa mère en entendant son mari prendre une telle décision ; un regard d’impuissance et de soumission totales, comme toujours.
Voilà comment elle se retrouve à présent, à même pas vingt ans, avec une valise remplie en toute hâte, devant la maison de la veuve Prévost, simplement parce que Clara, avant de refermer la porte de l’appartement où elle vit avec Pierre, lui a dit qu’elle aurait peut-être une chambre à louer.
Lorsque Adélaïde Prévost lui ouvre, la jeune femme décide de jouer franc-jeu. À quoi bon dissimuler la vérité, de toute façon ? Dans quelques semaines, sa grossesse sera une évidence pour quiconque la croisera. Et dans quelques semaines, tout le village saura qui est le père de son enfant. Charlotte n’a aucun intérêt à trouver un endroit où vivre pour s’en faire déloger avant la fin de l’été…
— J’ai entendu dire que vous auriez une chambre à louer. Je suis enceinte, mon père m’a demandé de quitter la maison. Je travaille au château, j’ai de quoi payer un loyer, débite Charlotte avec une sorte de colère contenue.
Adélaïde Prévost, la petite quarantaine, croise les bras sur le pas de la porte. Elle regarde la jeune femme de haut en bas, s’arrête un peu plus longtemps sur son ventre encore plat.
— M’est avis que les Boches ne vont pas tarder à déguerpir du château, ma petite. Tu feras comment, pour payer, à ce moment-là ?
— Je me débrouillerai. Je trouverai un autre emploi, ne vous inquiétez pas pour ça, affirme Charlotte avec aplomb, quand bien même elle n’a aucune idée de comment elle s’en sortira.
Adélaïde Prévost hoche la tête, s’écarte pour la laisser entrer.
— Je ne veux aucun garçon ici, c’est bien compris ?
Charlotte acquiesce, sourit avec soulagement en remerciant celle qui accepte de devenir sa logeuse.
— Oh, pas la peine de me regarder comme ça. Ne va pas croire que je suis meilleure que les autres ; j’ai un fils à élever et j’ai besoin d’argent, assène Adélaïde Prévost, les lèvres pincées.
Charlotte baisse la tête, se dirige sans rien dire vers la petite chambre qu’elle lui désigne de l’index.
Elle pose sa valise en cuir râpé sur le lit recouvert d’une couverture de laine orange. L’ouvre, en sort un bouquet de pissenlits encore frais, qu’elle est allée cueillir au réveil pour le pilote britannique qui a été abattu par les Allemands, il y a quelques jours. Étonnamment, la Kommandantur a fait inhumer l’Anglais au cimetière, peut-être pour faire croire que toute cette guerre a quelque chose d’humain. Une affiche placardée partout dans le village a cependant informé les habitants qu’il leur était interdit de se rendre à l’enterrement, mais, dès le lendemain, il y avait dans toutes les boîtes aux lettres des petits tracts rectangulaires, imprimés sur du papier grisâtre. À coup sûr, une idée d’Oscar et ses acolytes. Charlotte a conservé celui qu’elle a trouvé quand elle est allée vérifier que Tobias ne lui avait toujours pas écrit.
Ce pilote est mort pour libérer notre pays, ne le laissez pas être enterré dans l’indifférence. Venez demain matin déposer des fleurs sur sa tombe.
Vive la France, vive le Général !
Elle a pensé à la ténacité du pissenlit. Malgré son envie de rendre hommage à un énième soldat mort pour pas grand-chose, à une énième vie brisée en plein vol au nom d’une guerre stupide, elle n’a pas osé se rendre au cimetière en même temps que les autres villageois, hier. Aucune envie d’affronter les regards emplis de dédain ou les commérages.
Assise sur ce lit qui est appelé à devenir le sien, dans cette chambre inconnue qui va devenir son foyer, Charlotte attrape le bouquet de fleurs jaunes. Se demande si elle va trouver le courage de traverser le village pour aller le déposer sur la tombe du pilote.
Soudain, un bruit sec et mat la fait sursauter puis se retourner vers la fenêtre de la pièce. Elle l’ouvre en fronçant les sourcils, cherchant à déterminer l’origine du choc. En baissant les yeux, elle aperçoit un moineau sur le trottoir.
Mort sur le coup après avoir foncé sur la vitre.
Charlotte supplie intérieurement le ciel pour que le volatile se redresse et prenne son envol à nouveau, juste un peu sonné. Mais rien ne se passe.
Soudain submergée de chagrin, elle jette le bouquet au sol ; les pissenlits tombent à côté de l’oiseau immobile, sans un bruit.
Le cœur au bord des lèvres, elle repense au signe qu’elle avait demandé à Tobias de lui envoyer, au cas où il lui arriverait quelque chose.
Une étoile filante, un oiseau, ou un trèfle à quatre feuilles.
Au même instant, à quelques rues de là, son père serre les poings en observant Antoine Dupleyssis qui s’éloigne en sifflotant. Quel dommage que ce bougre-là ne soit pas son gendre : lui au moins a la tête sur les épaules, on peut compter sur lui… Henri Vernay sait que le facteur sera muet comme une tombe.
La mâchoire crispée, il jette un coup d’œil à l’enveloppe que vient de lui déposer Antoine. Aucun nom d’expéditeur au dos, mais le timbre allemand ne laisse aucun doute quant à l’identité de celui qui peut bien écrire à Charlotte. Depuis plus de deux mois que ce Boche a fichu le camp sans donner le moindre signe de vie, Henri avait commencé à penser qu’il avait été fusillé quelque part et qu’on n’entendrait plus parler de lui. Mais il faut croire qu’il appartient à une race de parasites tenaces. Ceux dont on ne se débarrasse pas si facilement. Ceux qui reviennent si on n’est pas vigilant.
Le père de Charlotte ouvre l’enveloppe en la déchirant d’un geste sec. Avec une grimace de dégoût, il parcourt en diagonale les quelques lignes dégoulinantes d’une mièvrerie indigne d’un homme. Quand il arrive à l’écœurant « Pour toujours à toi, attends-moi », et à la signature de ce monstre, il est pris d’une telle rage que la missive se retrouve chiffonnée dans sa paume.
Puis il va chercher une allumette sous le comptoir.
L’enveloppe et la lettre se consument très vite. Henri ne bouge pas d’un pouce jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un petit tas de cendres. Ne laisser aucune trace. Aucune chance.
Et si ce Chleuh devait persévérer, chacune de ses lettres pathétiques connaîtrait le même sort, voilà tout. Tant qu’Henri sera en vie, jamais plus cet étranger ne s’approchera de sa fille.
Jamais.
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