Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 48 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 47

 

 

Erna n’aurait jamais admis que, tout compte fait, elle prenait en compte les recommandations du détective privé, mais force est de constater que, depuis un mois qu’elle possède le nom et l’adresse de son petit-fils en France, elle n’a fait qu’hésiter et tergiverser avec elle-même.

Elle a écrit de nombreux débuts de lettres à son intention, sans jamais les terminer. Elle ne sait pas par où commencer son récit, elle ignore également comment transmettre à cet homme qu’elle ne connaît pas les émotions qu’elle ressent depuis qu’elle a reçu ce paquet de lettres jaunies, il y a plus de quatre mois déjà…

Souvent est revenue cette idée lancinante qu’elle ne voulait surtout pas provoquer un cataclysme dans la vie de celui qu’elle appelle déjà par son prénom, Clément. Elle ne veut pas tout chambouler, elle ne veut pas apporter de l’insécurité ou du négatif dans sa vie, bien au contraire. Mais, très vite, Erna s’est aussi dit que son petit-fils avait dû grandir en se posant toutes sortes de questions sur son père. Ses parents adoptifs lui ont forcément expliqué que sa mère était morte en lui donnant la vie et qu’il avait été recueilli à l’orphelinat dès sa naissance. Ils ont dû lui expliquer toutes sortes de choses sur la première fois où ils l’ont rencontré, sur le jour où ils l’ont emmené chez eux, sur l’amour qu’ils ont ressenti pour lui au point de vouloir lui faire une place au sein de leur famille… Par contre, qu’ont-ils bien pu raconter à Clément sur son père ? Que nul ne connaît son identité, qu’il ne s’agissait probablement que d’un homme de passage dans la vie de sa mère ? Qu’il n’avait pas voulu s’occuper de lui, qu’il n’en avait rien à faire d’avoir un fils ?

Rien que d’imaginer toutes ces suppositions, Erna en a la nausée. Elle a toujours détesté que qui que ce soit puisse s’en prendre à Tobias ; elle s’est toujours montrée bien plus protectrice vis-à-vis de lui que vis-à-vis d’Ilse, d’ailleurs. Hans, son mari, le lui faisait régulièrement remarquer, plus pour la taquiner que pour lui faire un véritable reproche. Sans doute a-t-elle grandi dans cette croyance que les hommes sont bien plus fragiles que les femmes, sans doute est-ce pour cette raison qu’elle a toujours eu peur qu’il arrive quelque chose à Tobias.

De toute manière, la vie avait fini par lui prouver que ses angoisses étaient fondées.

Mais Tobias a toujours été un garçon sensible, attentif aux autres et à leurs sentiments, plein d’empathie pour son prochain, y compris pour les animaux de toutes sortes. Une fois, il devait avoir cinq ou six ans, il avait rapporté à la maison un moineau inconscient qu’il avait trouvé sur le trottoir. Sa mère n’avait pas eu le cœur de lui expliquer que l’oiseau était condamné, et elle avait autorisé Tobias à le garder dans un vieux carton, dans sa chambre. Il avait mis du coton au fond pour que son nouvel ami soit bien installé, était allé déterrer un ver de terre dans le jardin, avait préparé un petit ramequin rempli d’eau… Et, contre toute attente, au bout de deux ou trois jours, le moineau avait repris des forces, jusqu’à finir par reprendre sa liberté…

Alors non, Erna ne pouvait croire que Tobias aurait volontairement tourné le dos à son propre enfant. S’il avait reçu ces lettres, à l’époque, il aurait trouvé le moyen de retourner en France, même au péril de sa vie, elle en était persuadée.

Voilà pourquoi elle n’a aucune intention de renoncer à l’idée de contacter son petit-fils. Il doit savoir, il n’y a pas d’autre choix. Il croit peut-être depuis toujours que son père l’a abandonné à son sort, et Erna se doit de lui expliquer qu’il n’en a rien été, quand bien même la vérité sera douloureuse à entendre.

Elle ne réussira pas à lui écrire quoi que ce soit de suffisant, et, d’ailleurs, elle n’imagine pas l’état de fébrilité dans lequel elle serait si elle devait tourner comme un lion en cage après avoir posté une lettre à Clément, à attendre un retour de sa part. Attendre des jours durant les coups de fil du détective, voilà qui lui avait amplement suffi…

Il faut qu’elle aille en France. Meudon, elle trouve que c’est un joli nom bucolique, et de là à y voir un signe qu’elle doit s’y rendre, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit aisément tant son impatience est grande. Elle a regardé sur une carte où se trouvait cette ville et, un instant, elle a songé à appeler sa fille Ilse pour tout lui raconter et qu’elle l’accompagne en voiture jusqu’en France. Très vite, pourtant, elle s’est ravisée. Sans savoir exactement pourquoi, Erna a encore envie de garder toute cette histoire pour elle, elle n’est pas prête à partager ses découvertes ni à écouter l’avis de sa fille qui pourrait être radicalement différent du sien…

Alors elle achète des billets de train pour aller jusqu’à Strasbourg, puis à Paris. Quatre trains en tout, mais Erna se sent invincible, ces derniers temps. Elle prendra un taxi pour aller jusqu’à la gare de Munich, puis un taxi de Paris à Meudon. Ce sera une longue, très longue journée de voyage pour elle, mais ce ne sont pas les kilomètres qui entameront sa détermination.

Tout était très clair dans sa tête avant de quitter sa maison, à Rosenheim.

Tout était aussi très clair durant les nombreuses heures de train, à regarder défiler le paysage flou et monotone. Erna a eu tout le loisir d’imaginer, encore et encore, le moment précis où son petit-fils ouvrirait sa porte et la dévisagerait d’un air étonné, attendant de comprendre la raison de cette visite. Elle s’est dit qu’il lui claquerait peut-être la porte au nez dès qu’elle ouvrirait la bouche, qu’il refuserait de la croire, ou qu’il serait absent, ou encore qu’il fondrait en larmes et qu’elle se retrouverait devant un homme bien plus grand qu’elle, les bras ballants, à ne pas savoir comment le réconforter…

Mais quand le taxi la dépose dans une rue coquette de Meudon et qu’elle se tient enfin devant le numéro 25, le cerveau d’Erna est soudain comme vide. Un grand trou noir, abyssal, comme quand elle devait réciter une poésie, à l’école, devant toute la classe, et qu’elle était brusquement incapable de se rappeler ne serait-ce que le titre.

Clément habite un appartement dans une maison étroite en meulière, aux murs clairs. Au rez-de-chaussée, la vitrine d’un petit caviste, joliment décorée. Devrait-elle apporter une bouteille de vin en guise d’offrande, ou en signe de paix ? Erna secoue la tête pour se débarrasser de cette idée saugrenue.

Devant la sonnette où une étiquette avec le nom de Clercq est collée, son index tremble. Que va-t-elle dire ? Quels sont les premiers mots qu’elle réussira à prononcer ? Finalement, elle s’en veut de ne pas avoir traîné Ilse dans son sillage ; elle, elle aurait su par où commencer, elle n’aurait pas été si chancelante…

Enfin, elle se force à sonner.

Quelques instants plus tard, elle entend des pas dévaler l’escalier.

Un homme grand, aux cheveux blonds comme le sable coiffés sur le côté et aux yeux bleu délavé, ouvre la porte et fixe Erna d’un regard étonné, le même qu’elle s’était imaginé.

La vieille dame porte la main à son cœur, instinctivement. S’appuie de l’autre sur sa canne, fermement.

Elle a eu beau anticiper cette scène des dizaines, des centaines de fois, il y a une chose qu’elle n’avait pas prévue.

Devant elle se tient Tobias.

Devant elle se tient Clément.

Elle ne sait plus.

Elle ne sait plus.

— Vous vous sentez bien, madame ?

Clément l’observe avec une inquiétude sincère, et Erna tente tant bien que mal de se reprendre.

— Je… Je m’appelle Erna Winterstein, commence-t-elle dans un français un peu rouillé, car elle n’a plus eu l’occasion de parler cette langue depuis longtemps. Je viens d’Allemagne pour vous rencontrer… Accepteriez-vous de m’accorder un peu de votre temps ?

Clément fronce les sourcils, jette un coup d’œil à sa montre sans rien répondre, et Erna sent un vent de panique s’immiscer en elle.

— C’est à quel sujet ? finit par demander l’homme en face d’elle, sans grande curiosité.

— Je voudrais vous raconter une histoire, bégaye Erna, paralysée par le trac.

— Une histoire ?

— Oui. Mon histoire. Et aussi un peu la vôtre, je crois, rétorque-t-elle d’une voix qu’elle veut plus assurée.

Clément s’écarte pour la laisser entrer, se demande si cette mystérieuse visiteuse sera capable de gravir les marches jusqu’à son appartement. Il est vite rassuré : Erna a tellement peur qu’il change d’avis qu’elle se dépêche de monter au premier étage.

Une fois à l’intérieur, tous deux s’assoient autour de la table ronde du salon.

— Je voudrais que vous me laissiez dire tout ce que j’ai à dire sans m’interrompre, s’il vous plaît, déclare Erna, les mains légèrement tremblantes.

Clément, perplexe, hoche la tête.

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