Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 14 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 13

 

Au moment où il rebrousse chemin vers chez lui, Félix Wattencourt est bien ennuyé. Ce matin, il est sorti pour faire quelques emplettes. D’abord, un passage chez le boucher pour choisir une entrecôte généreuse, son péché mignon. Puis un arrêt à la boulangerie pour acheter deux faluches pour ses prochains petits déjeuners ; il n’a encore jamais rien trouvé de meilleur qu’une faluche grillée, beurrée, puis abondamment saupoudrée de vergeoise brune. Peu importe ce que peut bien en penser le médecin : il n’emportera pas son cholestérol dans la tombe, de toute manière ! Et, pour terminer, un passage chez le primeur pour acheter des fruits. Malheureusement, au moment de payer ses achats, il s’est rendu compte qu’il manquait de monnaie. Catherine, la jeune fille à la caisse, a eu beau lui dire que ce n’était pas important et qu’elle acceptait de bon cœur de lui faire crédit, Félix Wattencourt a senti le rouge lui monter aux oreilles. Il a secoué la tête, a reposé les pommes et les poires pour ne prendre que les bananes. Ce n’est pas parce qu’il vient là deux fois par semaine qu’il accepterait d’avoir une ardoise. Impossible !

Tout au long du chemin, il maugrée sur sa négligence, se promettant d’être plus vigilant à l’avenir…

— Z-auriez une p’tite pièce, monsieur, peut-être ?

La voix qui le hèle fait sursauter Félix Wattencourt, tout à ses pensées. Il tourne la tête pour croiser le regard d’un mendiant à la barbe mal rasée, un homme qui a pris l’habitude de s’installer sous une porte cochère. Félix ne sort plus assez de chez lui pour savoir si le malheureux dort à cet endroit ou s’il a, quelque part, un toit qui l’attend. Une famille, peut-être. On ne sait jamais rien des autres, de toute manière.

Le vieil homme prend un air désolé, un air sincèrement désolé. Si son porte-monnaie avait été rempli, nul doute qu’il aurait accepté de déposer quelques francs dans le bonnet gris retourné qui sert de sébile… Le clochard a compris, son regard s’est déjà détourné au loin, comme s’il était trop fier pour s’abaisser à montrer sa déception.

Félix s’en veut. Alors il ouvre la poussette de marché qu’il traîne derrière lui, en sort les quelques bananes qu’il a pu acheter et les offre à l’homme assis en tailleur. Celui-ci paraît surpris du geste, mais murmure malgré tout un vague « Merci », ce qui permet à Félix Wattencourt de reprendre sa route de meilleure humeur.

Quelques instants après, il croise Henri et Marthe Vernay, qui trottinent ensemble sur le trottoir, lui appuyé sur sa canne, et elle cramponnée à son bras. Les trois se saluent sans s’arrêter ; ils n’ont de toute façon jamais eu de sujets de discussion communs.

Quand le couple arrive à la hauteur du mendiant, Henri se met à grommeler quelque chose d’inintelligible. Même si l’humeur maussade de son époux ne l’intéresse pas plus que cela, Marthe s’apprête à ouvrir la bouche pour lui demander ce qui se passe. Mais elle est soudain distraite. Le clochard sifflote un air qu’elle reconnaît aussitôt. Une mélodie entraînante qu’elle n’a pas entendue depuis bien longtemps et qui lui serre le cœur.

— À vot’ bon cœur, m’sieur-dame…, laisse échapper d’une voix traînante le mendiant, cessant un instant de siffler.

Marthe lâche le bras de son mari, ouvre son sac à main pour en sortir son porte-monnaie. Avec brusquerie, Henri l’attrape par le poignet et, sans un mot, lui intime l’ordre d’avancer. Surprise, Marthe obéit sans broncher. De l’extérieur, personne ne pourrait percevoir le ballet qui vient de se jouer : ils ont à peine ralenti. Même le clochard n’a pas dû avoir le temps d’espérer empocher quelques pièces.

— Ce n’est pourtant pas compliqué de comprendre qu’en lui faisant l’aumône tu l’inciterais à continuer et, surtout, à rester ! commente Henri en regardant droit devant lui. Notre village est déjà en piteux état, alors il serait bon d’éviter que tous les sans-abri de la région viennent s’installer sur nos trottoirs…

— Oui, tu as raison, murmure Marthe quand elle se rend compte que son mari attend une réponse.

Elle n’en pense pas un mot, mais, au fil des années, elle a appris à dire ce que son mari attend, sans que cela la chiffonne outre mesure.

Une fois arrivés à leur appartement, elle se tape sur le front et s’exclame d’un air faussement ennuyé qu’elle a oublié d’acheter du lait. Comme elle s’y attendait, Henri lui rétorque qu’il n’a aucune intention de refaire tout le trajet et Marthe riposte :

— Bien sûr, je comprends… C’est ma faute, que je suis étourdie… Je vais y retourner, je n’en aurai pas pour très longtemps.

Elle fait demi-tour alors qu’Henri a déjà ouvert la porte.

Quelques minutes plus tard, elle se trouve devant le mendiant. Dans la paume de la main, elle a préparé quelques pièces qu’elle dépose dans son bonnet élimé. Elle lui adresse un petit sourire contrit, il hoche la tête pour la remercier en retour.

Lorsqu’elle rentre à l’appartement, Henri, occupé à fumer sa pipe dans son fauteuil, ne s’étonne même pas qu’elle ne rapporte aucune bouteille de lait.

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