Aux quatre vents
Chapitre 22 - Septembre 1943
CHAPITRE 22
Septembre 1943
En glissant sur le chemin de terre en pente, Charlotte laisse échapper un cri de surprise et de douleur : non seulement elle se retrouve sur les fesses, dans une position peu élégante, mais en plus elle s’est blessée au coude en tombant sur une pierre aiguisée. Son vélo a chuté sur le côté, lui aussi, et la roue arrière continue de tourner quelques instants, inutile, avant d’abdiquer. Charlotte lève le bras à hauteur des yeux pour vérifier l’étendue des dégâts : elle est tout étonnée de découvrir que son coude est en sang, au point que le liquide rouge sombre coule le long de sa peau jusqu’à abreuver la terre au compte-gouttes.
— Ça va ? Tu as mal ? s’enquiert Tobias, soucieux.
Comme souvent, il était à la traîne derrière elle, sans doute à observer encore les fleurs et les arbres du bois, tandis qu’elle était surtout pressée de trouver un bosquet où s’arrêter. Ils viennent chaque week-end en forêt de Clairmarais, trouvent toujours un moyen de se donner rendez-vous à la sortie du village : Charlotte part à vélo en éclaireur, se contentant d’adresser à Tobias un petit signe de tête neutre quand elle passe à sa hauteur, puis lui la suit à bonne distance pendant les quarante-cinq minutes de trajet. Jamais il ne la perd de vue, mais jamais il ne s’approche suffisamment pour que quiconque puisse penser qu’ils pédalent ensemble.
La première fois que Charlotte avait tendu son visage vers lui pour qu’enfin il ose l’embrasser, le temps était resté suspendu, mais pas longtemps, puisque tout de suite après, la jeune fille avait plongé ses yeux noisette dans son regard clair et avait murmuré : « Personne ne doit savoir. » Tobias avait hoché la tête, aussi solennel que Charlotte. Il avait penché la tête sur le côté, interloqué, quand elle avait récité avec sérieux : « Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer », mais il avait fait l’effort de répéter chaque portion de phrase après elle pour lui faire plaisir, sans préciser qu’il n’en comprenait pas tout à fait le sens.
Souvent, elle songeait qu’elle aurait aimé être aussi intelligente et cultivée que lui. Même si elle était loin de se déprécier, elle était parfaitement consciente d’être différente de Tobias, quand bien même ils partageaient la passion des livres. Lui parlait couramment l’anglais et le français, alors qu’elle ne connaissait que sa langue maternelle. Lui avait voyagé, alors qu’elle n’avait pour ainsi dire jamais mis les pieds en dehors de Sabran-sur-la-Lys. Il avait vécu près de dix ans en Amérique, à Seattle, une ville dont elle n’avait jamais entendu parler. Son père, ingénieur en aéronautique, avait travaillé pour une entreprise au nom étrangement rebondissant de Boeing, et avait entraîné sa femme enceinte et son fils dans cette aventure, avant de revenir en Allemagne en 1930. Tobias avait donc appris à parler anglais comme un vrai petit Yankee, tandis que sa mère, professeur de français, passionnée de littérature du e XVII siècle, lui avait enseigné le français pour lui transmettre son amour des Lumières. Quel décalage culturel avec la petite provinciale qu’était Charlotte !
Et pourtant, l’amour ne connaissant pas de frontières, ces deux-là s’étaient instinctivement trouvés et reconnus.
Charlotte a dû prendre l’habitude de mentir, depuis ce premier baiser dont l’onde de choc a été si intense qu’elle a eu l’impression, plusieurs jours durant, de flotter à quelques centimètres du sol. Quand sa mère lui demande avec curiosité pourquoi elle chantonne si souvent, pourquoi elle paraît si joyeuse, Charlotte lui répond que, désormais, elle s’est fait la promesse d’être optimiste, et que plus elle pensera que la fin de la guerre est proche, plus il y aura de chances que cela arrive. Quand son père l’interroge sur le sourire aussi béat que niais qu’elle affiche en permanence, Charlotte lui explique qu’elle se force à paraître accueillante pour les clients du café, tout simplement. Quand Clara, sa meilleure amie, l’observe d’un air inquisiteur et lui souffle que quelque chose a changé, Charlotte se contente de hausser les épaules. Pour être sincère, autant elle n’a aucun scrupule à mentir à ses parents, autant elle est moins à l’aise face à sa complice de toujours, qui, elle, continue de se confier à Charlotte sans la moindre retenue. Mais elle ne peut pas se permettre d’embringuer Clara dans ses histoires, de la mettre en danger, de mettre Tobias en danger. Impossible.
Alors, depuis plus d’un mois maintenant, il y a deux Charlotte. La jeune fille à la vie monotone et au caractère bien trempé que tout le monde a toujours connue, celle qui sert les tasses d’ersatz de café et les verres de mauvais vin tout en rêvant à une tout autre vie, qui commencerait dans une école de sténodactylo. Et la jeune femme amoureuse, prête à tout risquer pour retrouver son amant ; la jeune femme passionnée qui, pour la première fois de sa vie, a l’étrange sentiment d’être complète en ayant rencontré la personne qui lui manquait pour devenir véritablement elle-même. Sentiment vertigineux que celui du manque perpétuel : Tobias lui manque dès qu’elle n’est pas avec lui, et, parfois, il lui manque même lorsqu’ils sont tous les deux, parce qu’elle anticipe déjà la séparation inéluctable. Elle voudrait être lui, qu’ils ne forment plus qu’un être, ensemble. L’amour qu’elle ressent pour lui, qu’elle a ressenti si fort, presque immédiatement, est aussi violent et inattendu qu’un immense tremblement de terre. Et le fait que son soldat, de toute évidence, ressente exactement la même chose de son côté ne fait que renforcer leurs sentiments réciproques.
Si Charlotte se risquait à se confier à Clara, celle-ci dirait sans doute qu’il ne s’agit que d’une amourette, qu’elle en connaîtra d’autres, que Tobias ne vaut pas la peine de se mettre tellement en danger, que si elle est si amoureuse, c’est simplement parce que c’est la première fois… Elle entend déjà la leçon de morale de son amie : Clara n’a que trois ans de plus que Charlotte, mais ces années suffisent à faire d’elle la voix de la sagesse. Alors qu’en réalité qu’y connaît-elle, à l’amour ? Elle s’est liée avec Pierre Vallon, petit employé à l’état civil de la mairie qui s’improvise résistant à ses heures perdues pour donner un peu de panache à son existence. Elle a cédé à ses avances pour la simple raison que ses parents trouvaient cette alliance intéressante. Quand Charlotte lui a demandé pourquoi elle s’était si vite mariée avec lui, Clara n’avait su que bafouiller ces quelques tristes mots : « Il est gentil avec moi. »
Aujourd’hui, Charlotte est bien placée pour savoir que la gentillesse ne suffit pas. Ce n’est pas la gentillesse d’un homme qui transforme le bas-ventre d’une femme en un brasier. Ce n’est pas la gentillesse d’un homme qui donne envie à une femme de bouleverser toute sa vie, au mépris du danger, de la bienséance, du qu’en-dira-t-on. Ce n’est pas la gentillesse qui rend folle d’amour, au point de ne même plus savoir ce qu’était la vie, avant lui.
Oh que non.
— Tu as mal ? demande Tobias en examinant, accroupi, sa blessure au coude.
Chaque fois qu’il ouvre la bouche, son accent traînant et sa voix rocailleuse procurent à Charlotte des fourmillements inédits au plus profond de ses entrailles. Elle voudrait qu’il ne cesse jamais de parler. Parfois, elle s’allonge à côté de lui, de telle façon qu’ils soient épaule contre épaule, bras contre bras, jambe contre jambe, les mains enlacées, et elle ferme les yeux en lui demandant de parler en allemand. Alors il récite des poèmes appris il y a longtemps à l’école, il fredonne des chansons dont elle ne comprend pas un mot, il se remémore des recettes de cuisine que sa mère lui a apprises, tandis qu’elle, enchantée, savoure l’agréable sensation au creux de son ventre.
Grimaçant d’une douleur qu’elle exagère un peu pour se faire dorloter, elle hoche la tête. Tobias réfléchit quelques instants, puis il se lève d’un bond, ne bouge pas, je reviens.
Quelques minutes plus tard, il s’agenouille de nouveau devant elle.
— Laisse-moi faire, commande-t-il avec une autorité chaleureuse.
Il sort sa gourde métallique, verse de l’eau sur le coude de Charlotte. Elle l’observe ensuite qui retire avec délicatesse un mince feuillet d’un morceau d’écorce qu’il est allé ramasser. Il le met de côté, puis broie entre ses doigts l’écorce restante, avant d’étaler consciencieusement la poudre grisâtre sur sa plaie. Elle pousse un petit gémissement, et il se contente de faire « Chut », un sourire au coin des lèvres. L’air concentré, il dépose ensuite deux feuilles en forme d’as de pique sur la blessure, sort un mouchoir en tissu de sa poche pour le nouer autour des feuilles et du coude de la jeune femme.
— Là, j’ai fini, déclare-t-il en s’asseyant à côté d’elle.
— Tu es druide ? l’interroge-t-elle, amusée de toute cette scène.
— « Druide » ? répète-t-il sans comprendre.
Charlotte montre son coude de l’index. Tobias sourit, explique comme il le peut ce qu’il vient de faire. Betula pendula, prononce-t-il. L’écorce et les feuilles soignent les plaies, les aident à cicatriser.
— Comment sais-tu tout ça ? lui demande Charlotte, admirative.
Alors Tobias lui raconte, dans un français parfois un peu hésitant, car il ne connaît pas les mots les moins usités. Il sort son dictionnaire de poche à la couverture noire élimée, cherche de temps à autre un terme qu’il ignore, et le cœur de Charlotte se liquéfie un peu plus.
Il lui explique le métier qu’il exerçait, dans son pays, avant la guerre. Jardinier d’une grande propriété en Bavière, le bras droit du jardinier en chef. Embauché à même pas vingt ans pour œuvrer dans un magnifique domaine de plus de quatre-vingt-dix hectares, ce n’est pas donné à tout le monde, déclare-t-il avec fierté. Il lui raconte les plans et les croquis, les arbres et les massifs de fleurs à agencer avec harmonie, les graines à récolter et à conserver précieusement. Il lui dit sa passion pour la flore, pour la botanique, pour les vertus médicinales des plantes… Et dans ses yeux brille un enthousiasme qui rendrait presque Charlotte jalouse. Elle l’écoute longtemps en silence, avant de demander :
— Et après la guerre, tu feras quoi ?
— Je rentrerai chez moi, bien sûr ! s’exclame aussitôt Tobias, l’esprit encore empli du jardin immense qu’il a dû abandonner en Allemagne quand il a été appelé sous les drapeaux.
Le visage de Charlotte s’assombrit, et même si elle tente d’avoir l’air dégagé, le jeune homme n’est pas dupe. Il caresse la joue rebondie de la blessée, puis murmure :
— Tu viendrais avec moi ?
La lumière revient immédiatement dans les yeux de Charlotte ; bravache, elle secoue la tête, on verra si j’en ai envie le moment venu, on verra bien !
Une heure plus tard, l’agréable parenthèse s’achève ; il est temps de retourner à Sabran-sur-la-Lys et au quotidien en noir et blanc. Jusqu’à la prochaine escapade, jusqu’aux prochaines retrouvailles…
De nouveau, Charlotte part en premier, Tobias roulant loin derrière. Quand, une petite heure plus tard, elle bifurque pour rejoindre le café tandis que lui monte jusqu’au château où les soldats sont installés, elle ne court pas le risque de tourner la tête vers lui, d’autant qu’elle aperçoit l’institutrice, Marie-Louise Plantier, en train de cheminer sur le trottoir. Charlotte se contente donc de lever la main en guise d’adieu, en espérant que Tobias la regarde à ce moment précis. Quel supplice de devoir plus souvent être séparés qu’ensemble…
Elle dépose son vélo contre le mur de la petite cour située à l’arrière du café. Le cochon est tellement occupé à dévorer des petites pommes à moitié pourries qu’il ne lève même pas la tête pour voir qui vient d’arriver. Avant la guerre, il s’appelait Mange-tout ; c’est Charlotte qui l’avait baptisé ainsi après qu’il avait englouti une de ses chaussures. Mais Henri Vernay l’a rebaptisé et, depuis, le cochon répond au doux prénom d’Adolphe. Enfin, répondre est un bien grand mot, car personne au village ne l’a jamais vu lever la tête en entendant quelqu’un prononcer « Adolphe ».
Au premier étage, une fenêtre s’ouvre, et Marthe se penche sur la balustrade en fer forgé et s’écrie :
— Mais qu’est-ce que tu fabriquais ? Ton père t’a cherchée partout ! Dépêche-toi de monter, dépêche-toi !
En percevant l’urgence dans la voix de sa mère, elle craint aussitôt la mauvaise nouvelle. Son père a-t-il compris qu’elle n’avait pas passé l’après-midi avec Clara, comme elle l’avait affirmé ? Quelqu’un, au village, aurait-il pu la surprendre avec Tobias et la dénoncer ?
En montant l’escalier, la jeune femme se sent de plus en plus fébrile. Comment va-t-elle pouvoir justifier son idylle ? En moins d’une seconde, la peur se retrouve pourtant mêlée d’un sentiment puissant d’injustice. En vérité, pourquoi devrait-elle justifier quoi que ce soit ? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit d’aimer Tobias ?
La porte s’ouvre en grand, la silhouette carrée de son père apparaît dans l’embrasure jusqu’à masquer la lumière à l’intérieur.
— Dépêche-toi…, souffle-t-il avec froideur.
Charlotte monte les dernières marches en baissant la tête, craint presque de recevoir une taloche au moment où son père s’écarte pour la laisser entrer.
— Tu n’étais même pas là pour l’accueillir…, murmure-t-il avec mépris.
Assis à la table de la cuisine, un homme au visage émacié et aux cernes anthracite qui lui dévorent les joues.
Il faut quelques secondes à Charlotte pour le reconnaître.
Julien, son frère.
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