Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 32 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 31 - Juillet 1944

CHAPITRE 31

 

 

Juillet 1944

 

Marthe a beau être une mère peu prolixe, elle n’en est pas moins très observatrice. Charlotte a un appétit de moineau, ces derniers temps. Elle ne mange presque rien à table, semble perpétuellement dégoûtée par le contenu de son assiette, quel qu’il soit. Elle trouve soudain que l’ersatz de café a une odeur immonde, alors que personne ne sent rien de particulier. Elle plisse le nez dès que sa mère met un peu de parfum, pourtant le même depuis des années, aux notes ambrées que Charlotte a toujours appréciées. Ses seins menus ont grossi, se sont alourdis. Et surtout, surtout, elle passe du rire aux larmes sans la moindre raison apparente. L’autre jour, elle s’est mise à sangloter simplement parce que Marthe a jeté à la poubelle un vieux bouquet de pissenlits desséchés qui traînait dans la chambre de Charlotte depuis des semaines : incompréhensible !

Ce matin, elle pinaille devant ses tartines, et Marthe profite de ce que son mari est déjà en bas, au café, pour affronter sa fille. Tourner autour du pot n’a jamais été son fort, aussi elle se lance de manière frontale :

— Tu es enceinte ?

Malgré ce qui paraît pour la mère une évidence, elle énonce l’affirmation sur le ton d’une question, peut-être pour laisser une chance à Charlotte de la détromper. Alors Marthe pourra à son tour descendre au café pour servir les clients, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes, ou presque.

Charlotte baisse les yeux vers son bol de chicorée, d’un air si concentré qu’on croirait qu’elle cherche à y lire son avenir. Elle songe aux lettres qu’elle a envoyées à Tobias à l’adresse de ses parents, dans l’espoir qu’ils les lui fassent suivre, où qu’il soit, à Düsseldorf ou ailleurs. Depuis le mois de juin, deux longues lettres qui sont restées sans réponse. Elle n’a même pas osé lui parler de cette grossesse inattendue.

Au bout d’un moment qui semble extrêmement long à sa mère, la jeune femme finit par hocher la tête, sans prononcer un mot, sans oser lever le regard.

C’est un cataclysme pour Marthe, qui pourtant reste impassible, tentant de réfléchir à toute vitesse au problème. Car il s’agit bien d’un problème.

Un énorme, incommensurable problème auquel il va falloir trouver une solution.

— Qui est le père ? demande-t-elle d’un ton ferme.

C’est elle la mère de famille, c’est à elle de gérer la situation. C’est son rôle. C’est son rôle d’assumer les bêtises et les erreurs de sa progéniture. C’est son rôle de résoudre les ennuis et les catastrophes imprévus.

Charlotte, toujours le nez dans son bol, hausse les épaules. Comme si la réponse était évidente et que la question soit un affront à elle seule.

— Le Boche, articule Marthe lentement, pour prendre la pleine mesure du tremblement de terre à venir.

— Il s’appelle Tobias, murmure Charlotte avec mélancolie.

— De quand datent tes dernières règles ? interroge la mère avec pragmatisme.

— Aucune idée…, déclare la jeune femme en tournant sa cuillère sans entrain dans le liquide sombre qui fume encore.

— Fais un effort pour te souvenir. Quand ?

Charlotte lève la tête, regarde par la fenêtre l’immeuble d’en face, aux volets toujours fermés. Les Latournel sont partis en 1940, dans le Périgord. On ne les a jamais revus. Peut-être sont-ils heureux, dans une grande ferme, au soleil. Ou peut-être sont-ils morts depuis des années. Personne n’en sait rien. Charlotte se rappelle le bal où l’a traînée Clara, sa culotte tachée à son retour. Elle s’était dit qu’elle avait bien fait de mettre une robe vert foncé. C’était un samedi.

— Le 18 mars, finit-elle par annoncer d’un ton morne.

Surprise de cette réponse précise, Marthe paraît se demander si sa fille a choisi une date au hasard, juste pour qu’elle la laisse tranquille.

— Tu es sûre ?

— Le 18 mars, répète Charlotte avec lassitude.

La mère fait des calculs en fronçant les sourcils et en s’aidant de ses doigts. Elle recommence plusieurs fois, avant d’aller se poster devant l’almanach des PTT. Dessus est dessinée une petite fille blonde qui s’amuse à faire des bulles de savon, comme si la vie en France pouvait être si insouciante… Henri l’a acheté à Antoine, simplement pour lui faire plaisir et parce qu’il est ami avec Oscar.

Marthe compte à voix basse les semaines en partant du samedi 18 mars, puis elle se tourne vers Charlotte pour lui dire de se lever. La jeune femme obéit, et la mère se précipite pour observer le ventre de plus près, pour tâter la robe grise en coton gaufré et chercher la protubérance.

— Plus de trois mois déjà, mon Dieu. On ne voit rien encore, tu as de la chance…, murmure-t-elle en se rasseyant.

Charlotte voudrait demander en quoi elle a de la « chance », au juste, mais elle s’abstient.

— Que va dire ton père… ? Et Julien ? Quand je pense que vous veniez à peine de vous rabibocher…, se lamente Marthe en se prenant le visage entre les mains.

Charlotte songe à son frère, qui daigne revenir déjeuner le dimanche midi depuis le printemps, simplement parce qu’elle lui a promis qu’elle ne fréquentait plus Tobias, allant même jusqu’à jurer que ça avait été une erreur monumentale et que rien ne pouvait justifier sa conduite. Elle a croisé les doigts derrière son dos en prononçant ces paroles mensongères. Tout ce qu’elle cherchait, c’était protéger Tobias, en faisant croire à tout le monde que son idylle immorale appartenait au passé, et rendre sa mère heureuse, en lui redonnant une famille complète pour le déjeuner dominical. Julien avait condescendu, dans son immense mansuétude, à lui pardonner. Mais ce qu’il n’avait pas compris, c’est que Charlotte, elle, ne lui pardonnerait jamais de l’avoir rejetée ainsi.

— On n’a peut-être pas besoin de le leur dire…, réfléchit Marthe à voix haute.

Elle se triture les mains, soucieuse.

— Ça va finir par se voir, tu sais, maman, fait remarquer Charlotte en levant les yeux au ciel.

Elle ne peut l’avouer à sa mère, mais la vérité, c’est qu’elle se contrefiche de la réaction de son père ou de son frère, ou même de n’importe qui. Certes, ça ne l’arrange pas d’être enceinte, et ce n’est pas l’avenir qu’elle s’était imaginé. Mais ce petit être qui grandit en elle, bien à l’abri, c’est tout ce qui lui reste de Tobias, à présent.

— Il y a une femme, à la sortie du village, pas loin de la ferme des Flament, qui s’occupe de… ce genre de choses, rétorque Marthe d’une voix sourde.

Horrifiée, Charlotte dévisage sa mère. Les deux échangent un regard très long, chacune défiant l’autre en silence. Enfin, Marthe détourne les yeux, se contentant d’ajouter :

— Très bien. Tu te débrouilleras avec ton père, dans ce cas. Je ne peux plus rien pour toi, ma pauvre.

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