Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 49 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 48

 

Le silence est retombé dans l’appartement. Dehors, le ciel est d’un bleu éclatant ; aucun nuage à l’horizon. À l’intérieur, Clément se sent comme si une tornade venait de tout dévaster, et, avec l’ironie qui le caractérise, il songe qu’il est tout à fait justifié de donner des noms de femme aux tempêtes. La décision récente des météorologues d’alterner prénoms féminins et masculins lui paraît soudain stupide.

Son ouragan à lui, celui qui vient de détruire tout ce qui semblait stable et solide dans sa vie, s’appelle donc Erna.

Sa mère, Élise de Clercq, est morte il y a quelques années déjà. Son père, Lazare de Clercq, est en phase terminale d’un cancer de la prostate ; il ne lui reste que quelques mois à vivre et Clément a passé ce début d’année 1982 à tenter de se faire à l’idée qu’il serait bientôt orphelin.

Mais voilà qu’aujourd’hui il apprend que ses parents ne sont en réalité pas ses parents. Qu’il a été adopté, mais que personne n’a jugé bon de le lui dire. Qu’on lui a caché ses origines, sans penser une minute aux dégâts que cela pourrait causer. Qu’on lui a menti depuis près de trente-huit ans, alors même que, depuis tout petit, il s’est toujours senti étrangement en décalage avec les autres, comme s’il n’appartenait pas complètement à ce monde, comme s’il était une pièce d’un autre puzzle et qu’on ait essayé tant bien que mal de le faire s’imbriquer avec d’autres.

Ce mal-être incompréhensible qu’il a toujours ressenti au fond de lui, cette impression de manque indicible, tout cela avait donc un sens.

Il a écouté Erna Winterstein sans l’interrompre, comme il s’y était engagé. Elle lui a donné le paquet de lettres que Charlotte avait envoyées à Tobias, avant sa naissance. Il les a lues une par une, pendant qu’Erna prenait l’air au balcon. Ensuite, elle lui a montré des photos de son fils, de vieux clichés dentelés en noir et blanc, et il a compris pourquoi la vieille dame avait eu un tel choc lorsqu’il avait ouvert la porte : il est le portrait craché de Tobias. Sur celui qu’Erna lui a tendu, il a une vingtaine d’années, et Clément a eu l’impression de se voir lui, quand il était encore étudiant. Il n’a même pas besoin de se demander si la vieille dame dit la vérité, d’exiger des preuves irréfutables qu’elle n’est pas une vulgaire affabulatrice. Les faits sont là. La photo est un miroir qui lui présente une autre version de lui-même, un peu démodée, un peu passée, mais, s’il devait être sincère, Clément serait obligé de reconnaître que, dans le regard de son double, il y a un panache, un charisme qui n’a jamais éclairé le sien. Étrangement, il suffit d’un coup d’œil au portrait de Tobias pour qu’instantanément Clément se sente envahi d’une inexplicable admiration sans bornes. Ce sentiment est si intense qu’il a aussitôt l’impression de trahir celui qu’il croyait être son père jusque-là.

Il pense à sa vraie mère, que tout un village a reniée, de façon implacable. Il pense à celle qui n’est en réalité que sa mère adoptive, qui l’a sauvé, mais à quel prix ? Pourquoi ne lui avoir rien dit, pourquoi l’avoir laissé grandir dans l’obscurité ?

Il se sent trahi, tellement trahi.

Et de la trahison à la colère, la frontière est mince.

— Et mon père ? finit par demander Clément, exsangue de toutes ces révélations. Pourquoi n’est-il pas revenu auprès de ma mère ? Pourquoi n’est-il pas venu me récupérer ?

Erna soupire, lève les yeux au ciel comme si elle y cherchait encore un peu de forces. Elle perçoit parfaitement l’attente, la peur, l’espoir aussi, dans le regard de son petit-fils.

— Je vais te raconter ce que je sais, mais il restera sans doute des zones d’ombre, car Tobias ne m’a jamais parlé de Charlotte. Ce dont je suis certaine, c’est qu’il n’a jamais su qu’elle était enceinte de toi, ni que tu étais né, puisque les lettres de ta mère ont été interceptées et jamais envoyées en Allemagne…

Clément se lève pour faire quelques pas, allume une cigarette sans même demander si la fumée incommode Erna. Elle l’observe qui recrache la fumée énergiquement, comme si tous ses muscles étaient crispés.

— Tobias est resté en France jusqu’en avril 1944, avant d’être envoyé à Düsseldorf par ses supérieurs. Mais ça, tu le sais déjà puisque tu as lu les lettres de Charlotte. Il a ensuite été contraint de rester quelque temps là-bas, à servir de traducteur. Apparemment, le Stabsführer du District avait remarqué qu’il parlait couramment français et anglais, et a estimé qu’il serait bien plus utile en Allemagne qu’en France occupée. Quelques mois plus tard, en octobre, comme il ne s’entendait pas très bien avec son supérieur, il s’est porté volontaire pour une opération secrète. Il ne nous a raconté tout cela que bien après, évidemment, puisque nous n’avions quasiment aucune nouvelle de lui, mais il a pensé qu’il s’agissait d’espionnage et qu’il servirait d’interprète, puisque des compétences linguistiques étaient exigées. Il est parti en novembre à Grafenwohr, dans un camp d’entraînement spécial. Il a passé des tests d’anglais et a été sélectionné pour ce qui a ensuite été connu sous le nom de l’opération Greif. Est-ce que tu en as déjà entendu parler ?

Clément tire une dernière bouffée sur sa cigarette avant de l’écraser dans le cendrier en céramique posé sur la table basse. Il secoue la tête ; l’histoire n’a jamais été une de ses matières préférées à l’école… Erna essaye d’expliquer comme elle le peut, sans déformer les quelques paroles que son fils est parvenu à prononcer, après.

— Tobias pensait que son rôle serait simplement d’interroger des prisonniers de guerre anglais ou américains ne parlant pas allemand. Il était ravi d’avoir trouvé un moyen de ne pas se retrouver au front. Tout ce qu’il voulait, c’était rester en vie jusqu’à ce que la guerre se termine. Retrouver ses jardins, et, je ne le comprends que maintenant, sans doute retrouver Charlotte, en France. Mais les choses ne se sont pas déroulées ainsi, car il a sans le savoir été recruté pour une opération particulièrement périlleuse. Hitler avait décidé d’attaquer par les Ardennes pour s’emparer du port d’Anvers, et, à l’hiver 1944, le but de l’opération Greif était de s’emparer des ponts sur la Meuse pour que les troupes puissent traverser. L’idée, c’était de mettre sur pied une brigade spéciale de soldats allemands parlant parfaitement bien l’anglais, et de les faire passer pour des GI, pour qu’ils puissent berner les Alliés dans la région et les mettre en déroute avant l’arrivée des chars SS…

Sidéré, Clément écarquille les yeux comme des soucoupes. Il n’a jamais entendu parler de cet épisode de la Seconde Guerre mondiale.

— Tobias a été entraîné pendant des semaines à imiter le parfait soldat américain. Il a appris des mots d’argot, on lui a même montré de quelle manière il devait fumer une cigarette, il a visionné des films pour étudier les gestes des vrais GI… Puis, au mois de décembre, l’offensive a été lancée, et Tobias a été envoyé en première ligne dans une Jeep, en uniforme de Yankee. Il m’a raconté qu’au moment de partir on leur avait donné à tous un briquet contenant des capsules de cyanure, et qu’il avait compris à ce moment-là à quel point cette opération était sinon suicidaire, du moins extrêmement dangereuse…

Erna pousse un long soupir, hoche la tête quand Clément lui propose un verre d’eau.

— Il a été capturé quasi immédiatement. Apparemment, les Alliés ont eu vent qu’il y avait des soldats infiltrés, et ils ont commencé à poser toutes sortes de questions saugrenues à chaque convoi qu’ils croisaient. Tobias n’a pas su répondre à une question sur un joueur de base-ball américain, et c’est ce détail stupide qui l’a trahi…

— Est-ce que les Américains l’ont fusillé ? interroge Clément, aussi captivé que s’il regardait un des films de James Bond qu’il adore.

Il a beau savoir qu’Erna lui raconte l’histoire de son père biologique, c’est pour l’instant compliqué de faire le tri dans les émotions qu’il éprouve.

— Ils auraient pu. Mais quand il a eu compris qu’ils étaient démasqués, le soldat allemand au volant de la Jeep a forcé le barrage, et les GI n’ont réussi qu’à abattre les deux hommes installés à l’arrière. Cela dit, ils n’ont eu que le temps de retirer à la hâte leurs faux uniformes américains, en dessous desquels il y avait leurs uniformes véritables…

— Quel était l’intérêt ? Je ne comprends pas…, murmure Clément.

— Apparemment, on n’avait pas le droit d’abattre de façon sommaire des soldats ennemis, contrairement aux espions. Tobias et son acolyte ont donc été arrêtés peu après, et faits prisonniers.

— Mais alors… Ça signifie que, quelques mois après, il a été libéré, non ? Pourquoi n’est-il pas retourné voir Charlotte, qu’est-ce qui l’en empêchait, à ce moment-là ? Peut-être avait-il simplement oublié ma mère, voilà tout…, réfléchit Clément à voix haute, sans se rendre compte que ses paroles blessent Erna au plus haut point.

— Les choses ne sont pas si simples… À la fin de la guerre, les Américains ont livré Tobias aux Français, et il a été affecté à des missions de déminage dans le Nord, à Dunkerque. À l’hiver 1945, il y a eu un accident, un parmi des dizaines puisque les prisonniers allemands n’étaient rien d’autre que de la main-d’œuvre sans valeur pour les Français, qui se vengeaient après des années de souffrances… Tobias a perdu sa jambe gauche, et il a enfin été rapatrié en Allemagne. Je crois que je me rappellerai toujours le regard d’animal blessé qu’il avait quand il est revenu à la maison ; on aurait dit un enfant traumatisé… C’est comme si quelque chose s’était éteint dans ses yeux, quelque chose qui ne s’est plus jamais rallumé…

Pensif, Clément joue à tracer des spirales de cendres avec son mégot écrasé.

— Il n’est jamais retourné dans ce village pour retrouver ma mère, donc… Il n’a jamais tenté de lui écrire…

— Je pense que si, en réalité. Je n’en ai pas la certitude, mais si je devais parier, je miserais tout ce que je possède sur mon fils, sache-le. Il lui a fallu beaucoup de temps pour se remettre physiquement, pour s’habituer à ne plus avoir qu’une jambe, pour accepter de ne plus pouvoir marcher qu’avec des béquilles. Il avait l’impression d’être un poids inutile, ça a été une période très compliquée. Puis, en mai 1945, la guerre a officiellement pris fin, et sans que je comprenne pourquoi, Tobias a repris du poil de la bête. J’ai pensé qu’il était soulagé que la paix revienne enfin. À l’été, il a soudain fait son sac, nous a expliqué qu’il se rendait quelques semaines chez des amis, que son père et moi ne devions pas nous inquiéter. Bien évidemment, j’étais morte de peur à l’idée qu’il parte à l’aventure, mais Hans, mon époux, a trouvé au contraire qu’il fallait se réjouir que notre fils retrouve un peu goût à la vie…

— Vous pensez qu’il est allé en France ? demande Clément avec espoir.

— Peut-être bien. Il ne nous a jamais raconté son voyage, à vrai dire. Tout ce que je sais, c’est qu’il est rentré chez nous dix jours plus tard et qu’il n’avait plus aucun entrain. C’est comme si, pour lui, plus rien n’avait de sens…

— Et… il est encore en vie ? ose Clément, ne sachant s’il ferait mieux de se taire.

Erna sourit avec tristesse, déjà désolée de la déception qu’elle risque de causer.

— Il est mort en 1952, il avait trente-trois ans à peine. Un bus l’a écrasé alors qu’il traversait la rue, et plusieurs témoins de la scène ont affirmé qu’il avait fait exprès de descendre du trottoir au moment où le véhicule passait. Ça me fend le cœur de l’envisager, mais je pense que c’est sans doute vrai, car, pendant des années, j’ai eu l’impression qu’il ne faisait que se traîner, que survivre au lieu de vivre. Longtemps, j’ai mis ça sur le compte des horreurs qu’il avait dû voir, subir, et peut-être même commettre pendant la guerre. Mais aujourd’hui, je me dis qu’il ne s’est peut-être tout simplement jamais remis d’avoir le cœur brisé…

— Vous pensez qu’il est allé là-bas, à Sabran, et qu’il a appris que ma mère était morte, c’est ça ?

— Je ne sais pas si c’est bien le cas, mais je dois admettre que ça expliquerait beaucoup de choses quant à la dépression qui ne l’a plus jamais quitté ensuite, oui…, souffle Erna, soudain émue en repensant à son fils qu’elle a échoué à aider comme elle l’aurait dû.

Clément se lève brusquement, ouvre le paquet de Lucky Strike qu’il avait abandonné à côté de l’évier. Il ne reste plus qu’une cigarette à l’intérieur, qu’il attrape et allume avec une allumette. D’un geste sec, il éteint la flamme grandissante, se rassoit en face d’Erna après avoir jeté le bâtonnet noirci dans le cendrier.

Il tente de digérer tout ce qu’il vient d’apprendre. Pour lui, c’est comme si l’homme qu’il était jusqu’à ce matin n’avait soudain plus aucune consistance. Comme si quelqu’un venait d’enlever la bonde de la baignoire et qu’il soit aspiré par le siphon d’un seul coup.

Il pense à Charlotte, à ce qu’elle a subi simplement pour être tombée amoureuse d’un homme qu’elle aurait dû haïr pour tout ce que son uniforme représentait. Il pense comme il aurait été simple de changer le destin, avec juste un peu d’amour et de tolérance. Comme il aurait été possible d’empêcher sa mort, d’empêcher que son existence à lui l’entraîne vers son tombeau.

Il pense à Tobias, qu’il aurait pu connaître, aux côtés de qui il aurait pu grandir. Il pense comme, avec quelques « si », tout aurait pu se passer autrement. Avec juste un peu de franchise et de courage, Clément aurait pu, peut-être, grandir en se sentant pleinement à sa place.

Il pense à tous ceux qui l’ont privé de la vérité, à tous ceux qui l’ont privé de sa vraie famille, à tous ceux qui l’ont privé de son identité.

— Le mal est fait…, murmure la vieille dame en face de lui, le regard voilé.

Comme si ces quatre mots pouvaient suffire à l’apaiser, à éteindre l’étincelle sur le point d’embraser le creux de ses entrailles.

L’air absent, Clément écrase machinalement le paquet de cigarettes vide dans le creux de sa main, jusqu’à le broyer.

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