Aux quatre vents
Chapitre 25 - Décembre 1943
CHAPITRE 25
Décembre 1943
Ça a commencé par des regards un peu plus appuyés dans les files d’attente. Des regards condescendants, des chuchotements, des conversations qui brusquement s’interrompent à son passage, des haussements d’épaules rageurs à son approche.
L’autre dimanche, à la messe, Marie-Louise Plantier, l’institutrice de l’école du village, a changé de banc quand la famille Vernay est venue s’installer à côté d’elle. Elle a pris son petit air pincé que Charlotte connaît bien, le même que lorsqu’elle accueille les enfants à l’entrée de l’école, et, sans un mot, sans un bonjour, elle est allée s’asseoir de l’autre côté de l’église. Comme s’ils étaient des pestiférés. Comme si elle était une pestiférée. Sa mère a fait mine de ne rien remarquer, pour garder la tête haute, mais Henri a fusillé sa fille du regard.
Au café, dès que son père a le dos tourné, certains habitués dévisagent Charlotte avec une drôle de concupiscence, comme s’ils imaginaient toutes sortes de choses peu ragoûtantes sur son compte. Celle qui couche avec un Boche, c’est qu’elle doit coucher avec n’importe qui, non ? Un sourire lubrique au coin des lèvres, ils imaginent la fille facile qu’elle doit être.
Il y a quelques jours, quand elle s’est retrouvée dans la grande cave que leurs voisins, les Raval, mettent à la disposition des habitants de leur rue pendant les raids aériens, Charlotte a baissé la tête pendant près de deux heures, en essayant tant bien que mal de se concentrer sur son roman à la lueur de sa torche. Il n’y avait guère que leur petite fille d’une dizaine d’années, Nicole, pour se comporter avec gentillesse, en s’appliquant à dessiner son portrait pour le lui offrir ensuite. Quant aux autres… Comme si Charlotte pouvait ignorer qu’elle était au cœur de toutes les messes basses, comme si elle pouvait s’en moquer… Elle a entendu l’humiliante expression « collaboration horizontale » revenir plusieurs fois et elle a eu envie de vomir. Elle aurait voulu leur expliquer que tout ce qu’elle faisait, c’était aimer un homme. Qu’elle ne lui donnait aucune information, qu’il n’en cherchait d’ailleurs même pas, qu’elle n’était pas une espionne, et lui encore moins un nazi. Mais se justifier à voix haute alors qu’ils prenaient un malin plaisir à murmurer tout bas, pour eux, ç’aurait été comme un aveu de culpabilité. Radieuse, la mère Raval se serait exclamée : « Dites donc, Marthe, votre fille ne serait-elle pas un peu… hystérique ? » Scandalisé, le père Raval aurait lancé à Henri : « Oui, c’est vrai, il faudrait veiller à la dresser ! Ma fille ne se permettrait pas le dixième de ça, ah ça non… »
Mieux valait se taire. Avec le temps, les ragots se tasseraient. Bientôt, il y aurait un autre sujet de conversation bien plus croustillant à se mettre sous la dent, et tout le monde oublierait Charlotte et son beau soldat. Tout comme ils avaient oublié les Jadorski, qui, à l’automne, s’étaient volatilisés une nuit, laissant leur appartement tel quel, comme s’ils comptaient revenir d’ici peu. Cette « disparition » inattendue avait alimenté les conversations pendant une semaine ou deux. Et puis l’intérêt des commères s’était amenuisé, aussi vite que la neige fond au soleil.
Il suffisait donc de courber l’échine et d’être patient. Bientôt, ils se lasseraient. En attendant, Charlotte devait ronger son frein en silence, même si ce n’était pas son fort de modérer son tempérament explosif.
Hier midi, quand elle a croisé Pierre Vallon alors qu’il sortait de la mairie, il a craché à ses pieds. Comme si de rien n’était. Charlotte ne l’a même pas affronté du regard, a refusé de lui donner ce plaisir. Ronger son frein, s’est-elle rappelé, pour éviter de lui sauter à la gorge et de lui cracher à son tour au visage. Ce garçon a beau suivre Oscar comme une ombre, cette amitié ne suffit pas pour qu’il estime devoir épargner la sœur de son comparse. Peut-être joue-t-il aussi sur la certitude qu’il a que Charlotte est bien trop fière pour en toucher un mot à son frère. Ce sur quoi il ne se trompe pas, évidemment. Jamais elle ne se plaindra à Oscar, jamais.
Elle n’a pas osé non plus en parler à son amie Clara ; qu’aurait-elle pu lui dire, de toute façon ? « L’imbécile qui te sert de mari a craché au sol au moment où je l’ai croisé sur le trottoir » ? Qu’aurait bien pu répondre Clara ? Elle aurait été très embarrassée, ne voulant pas prendre parti pour lui ou pour Charlotte. Ou peut-être que si, après tout, peut-être qu’elle aurait choisi son camp, et ça aurait obligatoirement été celui de son époux : « Que veux-tu que je te dise, Charlotte, tu dois comprendre qu’aux yeux de tout le monde tu passes pour… Enfin, tu vois ce que je veux dire… »
Clara, avec ses boucles anglaises brunes parfaites, son teint de porcelaine, et ses grands yeux bleus de poupée, n’aurait jamais réussi à finir sa phrase, et Charlotte, juste pour la mettre encore plus mal à l’aise, aurait tenté à dessein toutes les propositions les plus grossières. « Non, je ne vois pas bien, justement. Je passe pour quoi, au village ? Une traînée ? Une prostituée ? Une collabo ? Une pute à Boche ? » À chaque mot de plus en plus vil, Clara aurait rougi, tandis que Charlotte aurait senti la colère monter.
Alors, non, elle n’avait rien dit à sa meilleure amie sur cette impression lancinante d’être constamment montrée du doigt, d’être le sujet de conversation de toutes les commères de Sabran. C’était déjà beau que Clara ne se soit pas détournée d’elle quand elle a pris son courage à deux mains pour lui avouer la relation qu’elle entretient avec Tobias. Oh, son amie a bien sûr tenté de la raisonner, de la faire revenir sur Terre, de lui dire que rien de bon ne sortirait de cette histoire, mais elle a vite compris que c’était peine perdue, quand, à chaque avertissement bienveillant, Charlotte, les yeux rêveurs et un sourire béat, n’avait qu’une seule réponse à la bouche : « Mais je l’aime, Clara, je l’aime à la folie ! » Alors son amie d’enfance a fini par se contenter d’un : « Sois discrète, fais attention à toi, d’accord ? »
Conseil que, de toute évidence, Charlotte n’a pas réussi à suivre, malgré ses efforts pour que l’amour qu’elle porte à Tobias reste un secret bien gardé. Qui l’a appris, et comment ? Qui a pu les apercevoir, les surprendre, les épier ? Qui a pu faire circuler la rumeur, l’amplifier, l’entretenir au point que tout le village la dévisage désormais avec mépris et parfois même dégoût ? Qui ?
Charlotte ne connaît pas la réponse à cette question, et peu importe, de toute façon, puisque le résultat est là.
Quand les rumeurs ont commencé à se répandre et que ses parents lui ont demandé des comptes, la jeune fille a nié en bloc, bien sûr. « Les gens sont jaloux que j’aie un emploi au château, voilà tout ! » s’est-elle défendue avec aplomb, prête à tout pour ne pas être démasquée. Ses parents ont fait semblant de la croire, même si elle n’était pas la seule à travailler pour les Allemands et que pourtant les on-dit ne concernaient que leur fille. Puis, un soir, après avoir fermé le café, son père lui a sauté dessus en hurlant que tout le monde racontait qu’elle était à la colle avec un Boche, un soldat très grand avec des cheveux bouclés.
— Si c’est faux, pourquoi tout le monde parle de cet homme et parvient à le décrire précisément, tu peux me le dire ? a-t-il apostrophé Charlotte dès qu’elle est rentrée à l’appartement.
— Je ne fais rien de mal, s’est défendue la jeune fille, les larmes aux yeux devant tant d’injustice.
Instinctivement, elle a protégé ses joues, craignant une volée de gifles cinglantes. Mais, contre toute attente, en entendant sa fille avouer enfin, les épaules d’Henri Vernay se sont affaissées, comme s’il s’avouait vaincu. Il n’a pas hurlé, n’a frappé ni sa fille ni les meubles. Au contraire, il est resté silencieux, à contempler la rue déserte en contrebas.
— J’ai tellement honte…, a-t-il chuchoté en serrant les dents.
Et ça, pour Charlotte, c’était pire que la colère. Bien pire.
Alors elle a tenté d’amadouer sa mère, pensant que celle-ci pourrait comprendre que l’amour ne se commandait pas, que c’était arrivé sans qu’elle le cherche, et que, pour qu’un amour si puissant naisse ainsi, c’était que sa rencontre avec ce garçon était un signe du destin.
— Peut-être même que c’est Dieu qui me l’a envoyé, maman…, a-t-elle ajouté, convaincue qu’elle et Tobias étaient faits l’un pour l’autre.
— Ne mêle pas Dieu à tes histoires, je t’interdis de blasphémer sous ce toit, Charlotte, a déclaré froidement Marthe.
— Si tu connaissais Tobias, tu saurais que c’est quelqu’un de bien…, a déclaré la jeune fille avec amertume.
Comment pouvait-on condamner quelqu’un uniquement parce qu’il était né dans un autre pays, uniquement parce qu’il avait été appelé sous un autre drapeau que le leur ?
— Tais-toi, tais-toi, je ne veux même pas connaître son prénom. Je ne veux rien savoir de lui, il n’existe pas ; pour nous, il n’est rien d’autre qu’un ennemi, et le fréquenter, ce n’est rien d’autre que nous trahir et nous mettre en danger…, a murmuré Marthe en secouant la tête, pendant que son mari restait posté devant la fenêtre, les bras croisés.
— Tu as pensé à Oscar, au moins ? Ton soldat, il sait que ton frère est dans la Résistance ? a demandé Henri sans se retourner.
Charlotte a juré qu’il n’était au courant de rien, et que, de toute façon, même s’il devait un jour l’apprendre, elle était certaine que Tobias ferait tout pour les protéger, parce que lui aussi n’avait qu’une hâte : que cette fichue guerre se termine et qu’ils puissent vivre en paix. Son père a ri avec dédain.
— Je ne te croyais pas si naïve, ma fille. Toi qui es la première à te moquer d’Oscar, il semble qu’il soit désormais bien plus mûr que toi…
Charlotte a baissé la tête, vexée. Depuis plusieurs semaines, son frère avait rejoint un mouvement de résistance plus organisé et multipliait les actions contre l’ennemi. Déverser du sang de porc devant la Kreiskommandantur. Faire sauter des pylônes électriques. Diffuser des journaux clandestins et des tracts dénonçant le Maréchal. Son action prenait une tout autre ampleur, elle était obligée de le reconnaître. Il était de plus en plus rarement à l’appartement, et quand il s’y trouvait, il s’enfermait dans sa chambre pour y comploter on ne savait quoi. « Mieux vaut que vous ne soyez au courant de rien », répétait-il à sa mère quand elle s’inquiétait pour lui.
Henri Vernay a eu une longue quinte de toux, et son épouse s’est dépêchée d’aller voir s’il restait encore un peu de miel dans le buffet du salon. Quand il a eu repris son souffle, il a murmuré à l’intention de Charlotte :
— Ton Chleuh finira par te trahir. À un moment ou à un autre, ce sera sa peau ou la tienne, et ce n’est pas toi qu’il choisira.
Une nouvelle quinte de toux l’a empêché quelques instants de poursuivre, et Charlotte n’a pas cillé, même si les mots de son père étaient aussi douloureux que des aiguilles qu’il aurait lentement enfoncées sous ses ongles.
— Si tu crois le contraire, c’est que tu es sacrément stupide…, a-t-il encore ajouté, dans un calme olympien qui ne présageait rien de bon.
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