Aux quatre vents

Amélie Antoine · Chapitre 61 sur 63

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Aux quatre vents

Chapitre 60

 

Léa vient à peine de finir de déjeuner avec Baptiste que le téléphone sonne dans le salon de leur petit appartement. Sans demander la permission, son fils file décrocher le combiné puis, au bout de quelques secondes silencieuses, lui lance d’un ton vaguement déçu que l’appel lui est destiné.

À l’autre bout du fil, la voix rocailleuse et un peu guindée de maître Faelens. Pourtant il y a quelque chose de différent dans son intonation, songe Léa sans trouver immédiatement quoi. Après quelques amabilités d’usage, le notaire finit par entrer dans le vif du sujet :

— Si je vous contacte aujourd’hui, mademoiselle Ackerberg, c’est parce que j’ai une nouvelle à vous annoncer. Une bonne nouvelle, précise-t-il aussitôt, comme s’il craignait que la jeune femme panique.

À cet instant, Léa parvient à mettre le doigt sur ce qui lui paraît inhabituel chez le vieil homme de loi toujours flegmatique. Son ton est guilleret, un mot qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir lui associer. Méfiante malgré elle – elle n’a pas l’habitude que de jolies surprises lui tombent du ciel –, Léa lâche un simple « Oh ? » étonné et poli, pour le laisser poursuivre.

— Il s’agit de la succession de Rose Flament. Figurez-vous que la part de Marie-Anne a été rachetée et mise à votre nom, et que l’ensemble des frais de succession a été réglé. J’avais du mal à y croire, mais j’en ai eu la confirmation en fin de matinée, d’où mon appel ! s’exclame-t-il comme s’il venait de lui annoncer qu’elle avait gagné au Loto.

Et, en un sens, c’est exactement ce qu’il lui annonce. Léa, qui a l’habitude de marcher dans son salon lorsqu’elle est au téléphone jusqu’à ce que le cordon exige qu’elle fasse demi-tour, s’immobilise d’un seul coup. Certaine d’avoir mal entendu ou compris, elle demande à maître Faelens de répéter les mots qu’il vient de prononcer. Une fois qu’il les lui a redits en prenant soin d’articuler comme si elle était gâteuse, Léa porte la main au creux de ses clavicules, juste à l’endroit où se trouve son précieux médaillon, celui qui lui vient de ce père qu’elle n’a jamais pu connaître, celui que sa mère était parvenue à récupérer on ne sait comment des mains des Allemands à Malines. Elle s’assoit sur le sofa, ou plutôt se laisse tomber dessus ; ses jambes flageolent. Depuis la cuisine, Baptiste l’observe d’un air inquiet.

— Comment ça, je ne comprends pas… Qui aurait pu faire une chose pareille ? bredouille Léa en se massant la tempe gauche.

— Ça, je ne suis pas en mesure de vous le dire. Et, après tout, peu importe, mademoiselle. L’important, c’est le résultat : désormais, la ferme vous appartient, et vous êtes libre d’en faire ce qu’il vous plaît, déclare le notaire, jovial.

Léa insiste, refuse de croire que les choses puissent s’arranger de façon si inattendue et mystérieuse.

— Personne ne fait ça…, souffle-t-elle sans trouver d’autres mots pour exprimer son hébétude.

Si elle ne connaissait pas le morne sérieux du notaire, elle s’attendrait à ce qu’il éclate de rire en lui avouant qu’il s’agissait d’une plaisanterie et qu’il est désolé de lui avoir fait une fausse joie.

— Écoutez, je vous le répète : je ne suis pas en mesure de vous dire qui est à l’origine de ce rachat. Si j’étais à votre place, je me contenterais de remercier ma bonne étoile… Ce n’est pas tous les jours qu’un bienfaiteur anonyme se manifeste ! riposte maître Faelens avec enthousiasme.

Il lui fait promettre de passer à son office en début de semaine prochaine pour signer quelques documents, et Léa raccroche, sonnée.

— Qu’est-ce qui se passe, maman ? l’interroge Baptiste en venant s’asseoir à côté d’elle.

— Apparemment… La ferme est à nous, murmure-t-elle d’une voix atone.

Le visage de son fils s’éclaire d’un large sourire.

— Ça veut dire qu’on va pouvoir s’y installer ? demande-t-il en sautillant sur place.

Léa observe le regard joyeux de son garçon. Lui ne se pose pas la moindre question, et paraît au comble du bonheur. Alors elle rend les armes : après tout, pourquoi ne pas profiter de cette bonne nouvelle et savourer un avenir qui semble soudain plus lumineux ?

Quelques heures plus tard, lorsqu’elle a passé sa robe noire aux manches translucides – la seule qui lui semble correspondre à la consigne « Tenue correcte exigée » –, Léa contemple son reflet dans le miroir de son armoire. Elle hoche la tête pour elle-même, se sourit. Elle sait parfaitement que le bienfaiteur anonyme ne peut être que Clément de Clercq, et après y avoir réfléchi tout l’après-midi, elle se sent à la fois heureuse d’être parvenue à lui faire entendre raison et soulagée que l’homme blessé ait pu se remettre en question, même si elle n’attendait aucunement de lui qu’il l’aide financièrement à ne pas perdre la ferme de son enfance. Qu’est-ce qui a pu le faire changer d’avis, lui qui semblait si froid et déterminé lors de leur rencontre ? A-t-il repensé à l’histoire qu’elle a pris la peine de lui confier, celle de ses parents raflés et de ce village qui s’est ligué pour la sauver, elle, la petite Juive sortie de nulle part ? A-t-il pris conscience de la révélation qu’elle a faite avant de quitter le château, s’est-il rendu compte de ce que ça signifiait, que sa grand-mère n’ait jamais su qu’il avait survécu à l’accouchement, qu’elle n’ait jamais su qu’elle avait un petit-fils ?

Léa a un très bon pressentiment pour ce soir, et son intuition la trompe rarement. Cette réception, qui devait être l’occasion pour Clément de Clercq de révéler son identité et de cracher sa haine à tous les visages présents, sera finalement un événement heureux. Celui du pardon et de la réconciliation. Celui des retrouvailles entre une grand-mère et son petit-fils. Elle réfléchit aux choses de façon rationnelle, et tout paraît évident : Clément de Clercq est la seule personne qui était au courant de ce problème de succession, la seule personne ayant les moyens de jouer les bons Samaritains. Et s’il a décidé d’offrir la possibilité à Léa de conserver la ferme, ce ne peut être pour continuer à démolir le village, sinon à quoi bon ?

Elle s’est retenue de téléphoner à Marthe pour lui affirmer qu’elle était certaine que tout se passerait bien, d’abord parce qu’elle n’avait aucune envie de tomber sur Henri Vernay, et ensuite parce qu’elle préfère ne pas trop s’avancer. Mais elle est convaincue que Clément de Clercq a trouvé suffisamment de courage en lui pour renoncer à son projet de vengeance, pour renouer avec ses racines plutôt que de chercher à les arracher comme de vulgaires mauvaises herbes.

Tout compte fait, elle aura réussi à sauver son village. Et peu importe que personne ne le sache ; ce qui compte, c’est que le massacre cesse et que Sabran-sur-la-Lys retrouve un avenir.

Baptiste est ravi de pouvoir rester seul ce soir ; il est déjà en train de regarder les cassettes vidéo rangées dans la bibliothèque pour se choisir un film. Léa doit passer prendre sa mère en voiture. Elle attache ses cheveux en une demi-queue un peu floue, met du rouge à lèvres avec application avant d’embrasser son fils et de lui faire promettre de ne pas veiller trop tard.

Arrivée rue des Archers, elle klaxonne trois fois, comme elle en a l’habitude. Ludmilla ne supporte pas cette manie ; elle a toujours détesté se faire remarquer, elle qui toute sa vie aura avant tout cherché à se faire discrète. Mais pour Léa, c’est une façon de clamer qu’elles ont le droit d’exister, de montrer à sa mère qu’il ne faut pas avoir peur.

Comme elle s’y attendait, Ludmilla sort moins d’une minute plus tard, en jetant des coups d’œil inquiets de part et d’autre, comme si elle craignait que ses voisins sortent sur leur perron pour pester contre ces coups de Klaxon.

— Je t’ai déjà dit cent fois de frapper à la porte plutôt que d’ameuter tout le quartier…, bougonne-t-elle en s’engouffrant dans la voiture.

— Et moi, je t’ai déjà dit cent fois que ça ne dérangeait personne hormis toi ! sourit Léa.

Sa mère peut bien maugréer en bouclant sa ceinture, rien ne pourra assombrir la bonne humeur de la jeune femme.

Léa gare sa CX un peu en contrebas, car Ludmilla insiste pour marcher un peu. La vérité, c’est sans doute qu’elle préfère que leur arrivée passe inaperçue, d’autant que la grande majorité des villageois est venue à pied ce soir. Dans la montée qui serpente jusqu’au château, Ludmilla fait mine de ne pas être essoufflée tandis que Léa rit sous cape de l’obstination de sa mère. Elle ne la changera pas, de toute manière…

Les yeux fixés sur la tour du château qui se rapproche au fur et à mesure de leur avance, Léa fronce soudain les sourcils. Il y a quelque chose d’étrange, mais elle est incapable de trouver quoi.

— Tiens, il a enfin remis l’horloge en marche. Comme quoi il ne faut jamais désespérer, commente Ludmilla en s’immobilisant quelques instants pour faire semblant d’admirer la vue.

Léa tressaille. Sa mère a raison !

Les aiguilles de la grande horloge de la tour ont repris vie. La jeune femme jette un coup d’œil à sa montre pour s’assurer qu’elle ne rêve pas. Les heures concordent. Ça alors !

Il est évident que c’est un signe de paix, Léa en mettrait sa main au feu. Encore un ! Ludmilla ne paraît pas s’enthousiasmer de ce qui est pourtant un événement d’une grande portée symbolique, mais Léa a soudain du mal à contenir sa joie. Tout juste si elle résiste à l’envie de passer son bras sous celui de sa mère pour la faire avancer plus vite !

Elles arrivent devant les grilles du château à dix-neuf heures précises. La montre de Léa et l’horloge aux aiguilles dorées sont formelles. La plupart des habitants du village sont déjà présents, tous bien plus endimanchés que lors de la messe dominicale. Ils attendent, amassés en petits groupes, dansant d’un pied sur l’autre devant l’immense portail qui est, pour la première fois depuis près de deux ans, grand ouvert.

Étonnées que personne ne soit encore entré, Léa et sa mère rejoignent la foule et le brouhaha ambiant.

— Alors, que se passe-t-il ? Personne n’ose entrer en premier ? plaisante la jeune femme, en regardant Raymond Molinet engoncé dans son costume et son écharpe tricolore en bandoulière.

Françoise Lemaître, la boulangère, se tourne vers elle et la dévisage d’un air grave. Visiblement, l’heure n’est pas à la fête. Auraient-ils pu ne pas remarquer que l’horloge fonctionnait de nouveau ? D’un signe de tête, son mari désigne le château, à quelques mètres d’eux.

Léa dirige son regard vers la majestueuse demeure.

Alors, elle comprend le désarroi de tous ceux qui sont arrivés avant elle, fébriles à l’idée d’assister à une réception inédite.

Les grilles sont grandes ouvertes, et on pourrait croire qu’il s’agit d’un geste accueillant. Entrez, entrez chez moi, vous êtes les bienvenus.

Les grilles sont grandes ouvertes. Les portes du château sont absentes, de même que toutes les fenêtres de la demeure.

Il ne reste plus que les murs, troués, ouverts, béants.

Léa déglutit avec difficulté ; sa gorge est comme tapissée de minuscules éclats de verre. Elle regarde autour d’elle, aperçoit le clan Vernay, juste devant la grille. Elle découvre Marthe, qui ressemble à un oiseau affolé qu’on aurait mis en cage et qui n’oserait plus faire le moindre mouvement.

Ça va aller, se répète-t-elle machinalement, son cerveau étant incapable de comprendre ce qui se passe.

Elle fait quelques pas pour parvenir à la hauteur de la vieille dame, passe son bras sous le sien sans se soucier du regard interloqué d’Henri et Julien Vernay. Ensemble, elles pénètrent dans la cour du château, à pas lents, puisque Léa règle son pas sur celui de Marthe.

— Mon petit-fils…, chuchote-t-elle d’un ton étrangement plaintif, et Léa ne peut que poser la main sur la paume de la vieille dame pour tenter de la rassurer.

Sans un mot, elles passent la porte d’entrée, ou plutôt le trou rectangulaire qui reste à présent. Elles longent le couloir qui mène au grand salon, dans l’espoir d’y trouver Clément de Clercq et ses deux acolytes, dans l’espoir de découvrir un buffet dressé et de la musique douce, peut-être.

Mais l’endroit est désert.

Désert et déserté.

Éventré puis abandonné à son tour, comme tout le reste du village.

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