Aux quatre vents
Chapitre 39 - 23 novembre 1944
CHAPITRE 39
23 novembre 1944
Une crampe dans le bas-ventre tire Charlotte du sommeil en pleine nuit. Le cerveau embrumé, elle allume la lumière juste le temps de voir l’heure à la petite pendule accrochée au mur de sa chambre. Deux heures trente du matin. Elle soupire, pose la main en dessous de son nombril comme pour dire au bébé qu’à cette heure-là il devrait encore dormir.
Les yeux grands ouverts dans l’obscurité, la jeune femme a soudain tous les sens en alerte. Cette peur presque animale de l’inconnu ne la quitte plus depuis que, une semaine auparavant, elle a été prise de violentes crampes dans le bas-ventre, exactement comme celle qui vient de la réveiller. Adélaïde Prévost était restée à ses côtés toute la soirée pour la rassurer, lui avait fait prendre un bain tiède pour que ses muscles se relâchent enfin. « Pas d’inquiétude, avait-elle dit. Il ne s’agit que d’un faux travail. Les contractions ne se rapprochent pas, c’est la preuve que le bébé ne compte pas encore arriver… » Et, effectivement, sa logeuse savait ce qu’elle disait, puisque, après le bain, Charlotte était parvenue à se coucher et à s’endormir en n’ayant plus aucune douleur.
La situation n’est pas la même aujourd’hui, cependant. D’abord, parce que Charlotte a déjà pris un bain au moment de se coucher, pour calmer ces fichues contractions qui revenaient, lancinantes mais impossibles à ignorer, depuis la fin de l’après-midi. Ensuite, parce que Adélaïde Prévost n’est pas chez elle : elle a dû s’absenter quelques jours pour aller au chevet de sa mère souffrante, à Villeteux. Charlotte est donc toute seule et, si elle s’est accrochée comme à une bouée de sauvetage à l’idée qu’il n’était pas encore temps pour le bébé de pointer le bout de son nez, qu’il devait encore rester un bon mois à l’abri, cette nuit, elle ne parvient plus à se sentir sereine. Dans son ventre, c’est comme une vague qui monte, au début pas désagréable, mais qui, à l’apogée, se transforme en un coup de poignard qui lui broie l’utérus. Elle essaye de rester calme, pour réfléchir. D’expirer lentement, comme si elle soufflait sur la flamme d’une bougie sans vouloir l’éteindre. C’est Adélaïde Prévost qui lui a conseillé cet exercice pour maîtriser la douleur.
Au bout d’un certain temps, les yeux de Charlotte s’habituent à l’obscurité au point qu’elle parvient à distinguer les aiguilles de la pendule accrochée en face d’elle. Bientôt trois heures. À chaque contraction, elle compte les secondes, les minutes, s’apercevant avec angoisse qu’au lieu d’aller en diminuant, celles-ci se rapprochent. Soudain, elle est prise de panique : comment va-t-elle s’en sortir, toute seule dans cette maison vide ? Elle n’a aucune idée de la manière dont se passe un accouchement, de ce qu’il faut faire ou ne pas faire !
Elle a besoin d’aide.
La phrase surgit comme un phare au milieu d’un océan déchaîné : elle a besoin d’aide. Elle se lève d’un bond entre deux crampes, enfile la robe grise avec une jupe plissée qu’elle portait la veille puis passe rapidement son manteau bleu marine en drap de laine. Elle laisse sa perruque sur la petite table de sa chambre, préfère enfoncer sur sa tête un bonnet de fourrure appartenant à Mme Prévost. Quand elle claque la porte d’entrée derrière elle et qu’elle se retrouve dehors, elle réprime un frisson : non seulement il fait froid, mais en plus il pleut à verse. Un instant, elle hésite. Dans la nuit noire, l’idée de sortir chercher du soutien ne lui paraît plus si lumineuse…
Puis son utérus se serre de nouveau, comme si quelqu’un l’essorait de toutes ses forces de l’intérieur ; son ventre est une serpillière pressée par une poigne de fer. Charlotte ferme les yeux, s’accroche au chambranle de la porte le temps que la douleur disparaisse. Quand elle les rouvre, elle ne pense qu’à une chose : aller trouver sa mère.
Elle l’aidera, c’est sûr. À quel autre moment de sa vie Charlotte pourrait avoir plus besoin de sa mère qu’aujourd’hui ?
Elle serre son manteau contre elle, relève le col pour se protéger un tant soit peu de la pluie cinglante, et progresse en direction de la rue des Cinq-Chemins. Elle s’arrête à intervalles réguliers, quand elle sent qu’une contraction monte et que son bas-ventre devient aussi dur que de la pierre. Elle s’efforce d’expirer en douceur, se demande si ces muscles qui se raidissent de manière si rigide ne blessent pas le bébé, ne le font pas souffrir, lui aussi.
Quand elle arrive devant la porte du café, elle sonne avec soulagement. Plusieurs minutes s’égrènent sans que des pas se fassent entendre dans l’escalier de l’autre côté, sans qu’aucune lumière s’allume à l’étage de l’appartement. Charlotte sonne de nouveau, deux ou trois fois de suite pour s’assurer de réveiller ses parents qui ont toujours eu le sommeil lourd. Si ça se trouve, les ronflements de son père couvrent le bruit de la sonnette…
Elle recule de quelques pas sur le trottoir, jusqu’à se retrouver au milieu de la rue déserte. Elle hésite à crier « Maman ! », n’ose le faire de peur de déranger tout le voisinage. Une contraction arrive, si forte qu’elle se retrouve pliée en deux, à s’accrocher à un réverbère dont la lumière clignote. Une fois qu’elle est en mesure de se redresser, elle retourne à la porte pour tambouriner avec l’énergie du désespoir. Pourquoi ne se réveillent-ils pas, bon sang ?
Enfin, au premier étage, juste au-dessus d’elle, la fenêtre du salon s’entrouvre. Charlotte lève la tête, le cœur soudain plus léger, découvre son père qui se gratte les cheveux d’un air mécontent.
— Qu’est-ce que tu fabriques ici au beau milieu de la nuit ? grogne-t-il en prenant soin de tirer le plus possible le battant de la fenêtre sur lui.
Derrière sa silhouette, l’obscurité. Il n’a même pas pris la peine d’allumer le plafonnier. Démunie face à la froideur de son père, Charlotte bredouille :
— Je crois que… le bébé arrive. J’ai besoin de maman…, chuchote-t-elle d’un ton suppliant.
Henri Vernay jette un rapide coup d’œil derrière lui, mais la jeune femme est incapable de dire pourquoi. Peut-être veut-il s’assurer que sa mère n’est pas réveillée, ou peut-être, au contraire, est-elle à quelques pas de là, invisible, et qu’il lui intime du regard de ne surtout pas approcher.
— Laisse-moi monter, je t’en prie, murmure-t-elle un peu plus fort, dans l’espoir que, si sa mère se trouve à proximité, elle se laissera attendrir.
Son père secoue la tête. Il se penche sur la balustrade en fer forgé qui commence à être dévorée par la rouille et lui lance :
— Tu n’as rien à faire ici. Ta mère et moi, on t’avait dit de te débarrasser de ce marmot, mais, comme d’habitude, tu n’en as fait qu’à ta tête. Elle n’a aucune envie de t’aider. Débrouille-toi et ne viens plus sonner ici ! menace-t-il, les dents serrées.
Charlotte veut répondre quelque chose, n’importe quoi pour le faire changer d’avis, mais une nouvelle contraction vient la submerger et, de nouveau, elle se retrouve pliée en deux, les mains sur son ventre devenu rigide. Elle pousse un gémissement, songe qu’elle est prête à toutes les promesses pour que son père lui ouvre la porte et que sa mère l’aide à accoucher. Elle dira qu’elle accepte d’abandonner l’enfant même si elle n’en pense pas un mot, elle jurera à son père qu’il avait raison et qu’elle est désolée de s’être égarée ; elle prononcera tous les mots qu’il veut entendre…
Lorsqu’elle relève le visage vers la fenêtre, celle-ci est fermée. Son père a disparu. La rage au cœur, elle se redresse, prête à sonner encore et encore. Mais, au même instant, la maison qui jouxte le café de ses parents s’éclaire. Un rideau bouge très légèrement, comme si quelqu’un l’épiait. Edmone Raval, sans aucun doute, qui doit se délecter de la scène et avoir déjà hâte d’en parler à toutes ses amies. Charlotte voudrait n’en avoir cure, mais elle ne parvient pas à faire taire le sentiment de honte qui s’immisce en elle.
Son père ne la laissera pas entrer, c’est certain. Et si elle s’évertue à sonner encore, il serait bien capable de descendre pour la chasser à coups de balai…
Que faire ? Ses joues dégoulinent de pluie, et elle tremble de froid. Devrait-elle rentrer chez Mme Prévost, et prier pour que tout se passe bien ? Après tout, elle ne serait pas la première femme à accoucher seule…
Mais cette simple perspective provoque en elle des sueurs froides. Quelque chose d’instinctif lui souffle qu’elle doit à tout prix trouver quelqu’un.
Que la vie de son enfant en dépend.
Clara n’habite qu’à quelques rues de là. Le cœur de Charlotte s’affole quand elle pense à sa meilleure amie : voilà bien une personne qui n’aura pas la cruauté de l’abandonner à son sort ! Une nouvelle fois, elle ferme les yeux et expire profondément, le temps de laisser passer une contraction, puis elle se remet en route, d’un pas peu assuré tellement elle a l’impression d’avoir les jambes coupées.
Lorsque la rue des Archers apparaît enfin, la jeune femme se sent à bout de forces. La pluie s’amenuise peu à peu, et elle se passe le bras sur le visage pour l’essuyer sur son manteau de laine. D’une main, elle s’appuie contre le mur en briques. De l’autre, elle frappe à la porte d’entrée. D’abord tout doucement, puis un peu plus fort. Un visage apparaît à la fenêtre du rez-de-chaussée ; c’est Pierre. Aussitôt, une étrange nausée lui grimpe le long de l’œsophage. Elle avait espéré, naïvement sans doute, que le mari de son amie serait absent, ou qu’il ne se réveillerait pas. Clara lui a plusieurs fois raconté que, le soir, Pierre aimait un peu trop s’abrutir au whisky pour parvenir à tomber dans les bras de Morphée. Mais, apparemment, cette habitude lui est passée, ou alors ses provisions d’alcool sont à zéro…
De l’autre côté de la porte, elle entend des bruits de pas, des cliquetis, et elle reprend espoir, jusqu’à ce que des coups étouffés lui parviennent, comme si quelque chose se cognait de l’autre côté de la cloison. Un brouhaha de dispute, mais, même en tendant l’oreille, Charlotte n’est pas certaine de distinguer la voix de son amie.
Brusquement, son bas-ventre, encore, se raidit. Cette fois, la douleur qui lui écharpe les tripes est arrivée sans crier gare, atteignant un pic à une vitesse incroyable. Charlotte s’agenouille au sol, incapable de ne pas flancher.
La porte de la maison de Clara ne s’ouvre pas et plus aucun bruit ne se fait entendre. Charlotte reste à genoux un moment, ses mains resserrées sur deux touffes d’herbe rabougries, à étouffer un gémissement, à étouffer les sanglots qui montent. Quand la douleur à présent aussi terrifiante que familière s’évanouit enfin, elle se relève péniblement, aussi voûtée qu’une vieille femme.
Le cabinet du docteur Louchard, qu’il a installé dans sa maison bourgeoise, n’est qu’à une centaine de mètres. Si elle ne peut pas compter sur ses proches, Charlotte pourra peut-être au moins être épaulée par un médecin. L’idée ne l’enchante guère, étant donné les derniers contacts qu’elle a eus avec lui, mais elle veut croire à sa conscience professionnelle…
Pas à pas, elle rejoint le cabinet, sonne à la porte d’entrée, percluse de douleurs. Une lueur éclaire une fenêtre située au deuxième étage, mais disparaît aussi vite qu’elle est venue.
— Je vous en supplie, s’écrie-t-elle en faisant fi de sa dignité. Je vous en supplie, mon bébé arrive et je ne sais pas quoi faire…
Seul le silence de la nuit lui répond. Un vent glacé, qui a remplacé la pluie, lui donne la chair de poule.
Elle n’a plus d’autre choix que de rebrousser chemin. Retourner à l’impasse Beausoleil, à l’abri de sa chambre. Elle trouvera bien la force de remplir une bassine d’eau chaude, de préparer des serviettes propres. Elle trouvera la force d’accomplir ce qu’elle doit accomplir, toute seule.
Entre deux contractions, elle s’efforce de marcher le plus vite possible, pour ne pas perdre de temps. L’air déterminé, elle repasse devant la maison de Clara et Pierre sans y accorder le moindre regard. Arrivée à la rue des Cinq-Chemins, elle hésite. À gauche, elle rejoint la rue du café, puis l’impasse Beausoleil. À droite, l’école, puis non loin de là, la rue du Calvaire, où habite son frère Julien.
Oh, elle n’est pas stupide au point d’espérer une quelconque aide de sa part, mais elle pense à Suzanne, son épouse, qui a accouché seule il y a quelques années, une nuit de printemps. Violette est née dans un cri, si facilement que Suzanne en a rebattu les oreilles à tout le monde après coup. Quand elle était venue lui rendre visite le lendemain, Marthe lui avait demandé : « Tu n’as pas eu peur ? », et Charlotte se rappelle encore la réponse de sa belle-sœur : « Si, j’étais effrayée, mais quand le moment est arrivé, j’ai su exactement quoi faire. »
La jeune femme lève les yeux au ciel, espérant peut-être y trouver une réponse, ou un signe qui lui dirait comment agir.
« J’étais effrayée, mais quand le moment est arrivé, j’ai su exactement quoi faire. »
D’un seul coup, Charlotte se décide et tourne à droite. Elle va réveiller Suzanne. Sa belle-sœur saura l’aider et, ayant déjà dû affronter ça toute seule, elle ne pourra pas se résoudre à la rejeter.
Mais quand elle frappe à la porte de l’étroite maisonnette, c’est Julien qui apparaît dans l’entrebâillement, les sourcils froncés et les yeux encore à moitié fermés.
— Le bébé arrive, est-ce que Suzanne… ? commence Charlotte, le visage déformé par une crampe insoutenable.
Son frère, qui se réveille parfaitement une fois qu’il comprend ce que veut Charlotte, ne la laisse pas terminer sa phrase. D’un geste si brusque que la jeune femme en a le souffle coupé, il la pousse pour qu’elle recule.
— Va-t’en. Je ne sais même pas comment tu trouves le culot de débarquer chez moi en pleine nuit. Va-t’en, je vais prier pour que ton môme s’étrangle avec le cordon, c’est la seule bonne chose qui pourrait encore arriver.
Si elle n’est pas surprise de la réaction de son frère, Charlotte est sous le choc des mots qu’il vient de prononcer. Comment peut-il souhaiter à voix haute la mort d’un bébé innocent ?
Julien referme la porte, et sa dernière phrase résonne comme une malédiction. La jeune femme a toujours été un brin superstitieuse, et le fait qu’elle soit terrorisée ne l’aide pas à faire la part des choses. Pour elle, c’est comme si son frère venait de condamner son enfant.
Déboussolée, elle remonte la rue du Calvaire, puis la rue des Cinq-Chemins. Sans réfléchir, elle se met à sonner et à frapper aux portes au hasard, suppliant intérieurement pour que quelqu’un, n’importe qui, ait enfin pitié d’elle.
Une once d’empathie, un soupçon de compassion, un zeste d’humanité.
Personne ne lui ouvre. Toutes les portes restent désespérément closes.
Ses pas la mènent rue du Clairmarais, puis elle remonte l’allée des Colibris jusqu’à enfin déboucher sur la rue des Potiers.
Personne ne lui ouvre. Toutes les portes restent désespérément closes.
Une contraction d’une violence inouïe lui arrache les entrailles, et Charlotte laisse échapper un cri rauque. Les crampes sont à présent si rapprochées qu’elles ne lui laissent presque plus de répit, presque plus de forces. Tout à coup, c’est une certitude : elle n’arrivera jamais jusque chez Mme Prévost ; ses jambes ne la porteront pas.
Exsangue, épouvantée, elle se laisse glisser dans le renfoncement d’une porte cochère.
Elle n’a plus la force de pleurer. Ses yeux débordent comme une rivière en crue, l’eau salée dévale ses joues sans un bruit, sans une grimace. Puis, quand son ventre se durcit encore, c’est comme si elle était déchirée en deux, broyée dans un étau, et elle se met à hurler. Un hurlement bestial qui monte depuis ses tripes jusqu’à être violemment expulsé dans sa gorge. Elle hurle malgré elle, ne pouvant s’empêcher d’avoir honte de se donner en spectacle quand bien même la rue est déserte ; elle hurle, à demi assise contre le mur en pierre grise, les genoux relevés à hauteur de sa poitrine. Elle hurle et, ce faisant, elle se sent irrésistiblement obligée de pousser, de pousser, de pousser même si la douleur menace de lui faire perdre connaissance.
Elle sent un liquide chaud et poisseux lui couler le long des cuisses ; elle a l’impression de mourir, là, seule sur les pavés glacés.
Enfin, l’enfant est là.
Une petite forme lourde, gluante, tiède, que Charlotte fait sortir d’elle et amène jusqu’à sa poitrine. Livide, elle vérifie que le cordon ombilical n’est pas emmêlé autour de son petit cou replet, sent ses épaules s’affaisser de soulagement. Julien n’aura pas été exaucé, merci, mon Dieu. D’un geste tremblant, elle dégrafe son corsage pour que le nourrisson soit dans la chaleur de sa peau, puis elle referme les pans de son manteau pour le protéger.
Elle sent le minuscule corps blotti tout contre elle. En posant sa paume contre son dos, elle sait qu’il respire.
Il n’a pas crié, pourtant. Il n’a pas crié, peut-être parce qu’il a déjà compris qu’il n’y a d’aide à attendre de personne, en ce monde.
Personne ne leur a ouvert. Toutes les portes sont restées désespérément closes.
Autour de Charlotte, la rue est silencieuse. Tout Sabran dort à poings fermés.
D’ici à une heure ou deux à peine, le jour va se lever. Le jour va se lever et ce village comptera un enfant de plus. La jeune mère lève les yeux vers le ciel, observe les étoiles sans rien dire, laissant les spasmes de son bas-ventre s’apaiser.
Puis Charlotte sourit doucement lorsqu’elle se rend compte qu’elle se trouve à l’endroit exact où, en juillet de l’année précédente, elle a pour la première fois aperçu Tobias. Elle tourne la tête sur la droite, et c’est comme s’il était là de nouveau, agenouillé devant le petit Joseph, à lui tendre une barre de chocolat.
Elle est au bon endroit, il ne peut pas y avoir de signe plus réconfortant que celui-là.
Elle se penche vers son enfant, lui chuchote à l’oreille que tout ira bien, à présent.
— Papa va venir nous chercher, bientôt, tout bientôt…, promet-elle dans un souffle.
Elle a à peine vingt ans, mais, à présent, elle sait qu’elle affrontera tous les obstacles, tous les chagrins, toutes les déceptions, toutes les trahisons, pour le défendre comme une louve.
Elle est à bout de forces, mais elle a réussi. Son enfant, l’enfant de Tobias est là, contre son sein.
À l’abri.
Ses lèvres s’entrouvrent pour fredonner les paroles d’une chanson, la seule qu’elle connaît par cœur à force de l’avoir entendue. « Tout ça n’vaut pas l’amour… La vraie amour, la belle amour… » Charlotte entend encore la façon dont sa mère roulait les r quand elle lui fredonnait cet air pour l’aider à trouver le sommeil, enfant. Elle imitait la voix aiguë d’Esther Lekain, sa façon de chanter, c’est vrai, mais lorsque Charlotte posait la tête contre la poitrine de sa mère, les notes dans sa cage thoracique faisaient comme un écho lointain et apaisant. Il n’y avait pas de moment plus doux.
Dans la rue sombre et déserte, le refrain que Charlotte fredonne à présent pour son enfant à elle sort dans un filet de voix. Très vite, elle finit par chuchoter la chanson, se contenter des paroles à défaut d’avoir l’énergie pour la mélodie. « Tout ça n’vaut pas l’amour… La vraie amour, la belle amour… »
Elle aura tout le temps de se rattraper, de toute manière.
Brusquement, Charlotte se sent si faible qu’elle se recroqueville contre le mur pour s’assurer de ne pas faire tomber son bébé. Elle ferme les yeux, apaisée d’avoir réussi à donner la vie sans flancher, et, au moment où tout s’obscurcit, elle songe qu’elle ne sait même pas encore si son enfant est un petit garçon ou une petite fille.
Charlotte sombre dans un sommeil sans rêves, tandis que le bébé s’endort contre son cœur qui bat, tout bas, de plus en plus bas.
Personne ne leur aura ouvert. Toutes les portes seront désespérément restées closes.
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