Aux quatre vents
Chapitre 45 - Mai 1982
CHAPITRE 45
Mai 1982
Sidonie Parent avait beau avoir vu toutes sortes de choses terribles pendant la guerre, elle n’avait pu se retenir de verser quelques larmes lorsque sa nièce, Clara, était venue, un après-midi brumeux de novembre 1944, lui apporter à l’orphelinat un nourrisson à peine sorti du ventre de sa mère. La jeune femme, bouleversée, avait seulement réussi à bégayer que son amie Charlotte était morte en lui donnant naissance. Sidonie avait insisté pour qu’elle reste passer la nuit à Castanges, mais Clara, visiblement très inquiète, n’avait pas voulu en entendre parler, préférant rentrer chez elle au plus vite.
Sidonie avait pris soin du bébé, s’était occupée d’aller le déclarer à la mairie de Castanges. C’est elle qui avait choisi le prénom du petit. Elle revoit encore la mine apitoyée de la jeune femme au guichet quand elle lui a dit qu’il s’appelait Clément. « Parce qu’il est né le jour de la Saint-Clément, et surtout parce que j’espère de tout cœur qu’à présent qu’il est orphelin la vie saura se montrer plus clémente avec lui… », avait-elle murmuré en soufflant doucement sur le paisible visage du bébé.
Moins d’un mois plus tard, le petit Clément avait quitté l’orphelinat, et Sidonie Parent s’en était voulu d’éprouver tant de chagrin à l’idée de ne plus jamais revoir ce nourrisson auquel, malgré elle et malgré les recommandations des autres bonnes sœurs, elle s’était attachée. Elle avait ressenti de la joie pour lui, bien sûr, et aussi de la gratitude pour Dieu qui avait exaucé son souhait, mais le pincement au cœur qui l’avait étreinte quand elle avait pour la dernière fois embrassé les délicates paupières du petit avait mis longtemps à s’évanouir. Sœur Marie-Madeleine, qui dirigeait l’orphelinat, avait eu vent d’un couple aisé en mal d’enfants, et c’est ainsi que Lazare et Élise de Clercq avaient adopté Clément, ravis de recueillir un enfant si jeune et sans passé. Car si Clara avait, dans les grandes lignes, raconté à sa tante les origines de l’enfant, celle-ci avait eu l’intelligence de ne rien divulguer à sœur Marie-Madeleine.
Personne n’avait besoin de savoir que le géniteur du bébé était un soldat allemand.
La vie devait se montrer clémente, mais mieux valait lui donner un petit coup de pouce…
Après s’être longuement entretenu avec la bonne sœur, Wilhelm Döderlein, tout heureux de ce fructueux échange, a soigneusement noté les coordonnées de Clara Collomb, épouse Picquart. La nièce de Sidonie Parent s’était installée en Alsace peu après la fin de la guerre, et la chance voulait que le petit village de Mussenheim ne représente qu’un infime détour sur le trajet de retour pour Munich !
En cet après-midi ensoleillé de printemps, Clara accueille le détective dans son jardin, sous l’œil méfiant de son époux, occupé à tailler des haies de thuyas. Elle pose un grand pichet de citronnade sur la table en fer forgé, verse trois verres tout en écoutant Wilhelm lui exposer le but de sa visite.
Avant de prononcer le moindre mot, elle s’assoit, s’absorbe dans la contemplation du taille-haie qui va et vient dans un claquement sec. Le détective attend ; il sait qu’il faut respecter les silences de ceux qui fouillent dans leur mémoire et prennent le risque d’y retrouver des souvenirs douloureux qu’ils pensaient enfouis à jamais.
— Charlotte est venue frapper à ma porte, cette nuit-là. Mais Pierre m’a interdit d’aller l’aider, il a même été jusqu’à m’enfermer dans notre chambre… Pierre, c’était mon mari, à l’époque. Mon premier mari. Charlotte m’a toujours répété que je l’avais mal choisi, et elle avait raison, puisque je l’ai quitté juste après sa mort…
Clara sourit pour elle-même tristement, avant de reprendre :
— Elle a accouché toute seule, dans la rue, est-ce que vous imaginez plus atroce ? Personne ne lui a ouvert sa porte, personne n’a accepté de lui porter secours… Au petit matin, je suis partie travailler ; Pierre s’était endormi dans le salon, à moitié ivre, comme bien souvent. C’est moi qui ai trouvé Charlotte. Et son bébé, qui était tout contre elle, parfaitement réveillé, mais qui ne pleurait pas du tout. Je me rappelle très bien le regard étonné qu’il a eu, quand j’ai repoussé le manteau de Charlotte pour découvrir son petit visage. Il était tellement… minuscule. Tellement vulnérable.
Dans le jardin d’à côté, des cris joyeux d’enfants résonnent. Wilhelm jette un coup d’œil, aperçoit le sommet d’un portique et deux balançoires qui vont et viennent à vive allure. Clara, elle, s’est tue, et au bout de quelques minutes, le détective demande avec douceur :
— Que s’est-il passé, ensuite ? Pourquoi avoir amené l’enfant à l’orphelinat plutôt qu’à la famille qui lui restait ?
Clara émet un rire narquois tant la réponse lui paraît évidente.
— Est-ce que vous m’avez écoutée ? Personne n’est venu en aide à Charlotte, cette nuit-là. Personne. Alors oui, bien sûr, mon premier réflexe a été de prendre le bébé contre moi, de l’emmitoufler du mieux possible, pour aller sonner chez les Vernay. Vous voulez savoir comment ça s’est passé ?
Wilhelm Döderlein hoche la tête, suspendu à ses lèvres. Il n’y a pas à dire, son interlocutrice, qu’elle en soit consciente ou non, sait ménager ses effets.
— Henri Vernay est descendu, a ouvert la porte sans me laisser entrer malgré le froid. Je lui ai dit, en pleurs, sous le choc, que Charlotte était morte, que son… corps était à quelques rues de là, abandonné. J’ai entrouvert mon manteau pour lui montrer son petit-fils. Il n’a même pas baissé les yeux pour le regarder. Tout ce qu’il a grommelé, c’est qu’il ne voulait pas entendre parler de ce bâtard, que je n’avais qu’à aller le noyer dans le canal et qu’on n’en parle plus jamais. Je suis restée là, comme paralysée, et il m’a fait signe de déguerpir. « Je vais m’occuper de Charlotte. Toi, débarrasse-toi donc de ça », il a marmonné en me claquant la porte au nez.
Wilhelm Döderlein en a vu des vertes et des pas mûres, au cours de sa carrière, mais ça ne l’empêche pas d’être estomaqué de la réaction d’Henri Vernay. Intérieurement, il se félicite de ne pas avoir foncé chez lui bille en tête au début de son enquête, car il est certain non seulement que le vieux lui aurait caché la vérité, mais qu’il aurait sans doute tout fait pour lui mettre des bâtons dans les roues.
— J’ai pris le train à Villeteux, et j’ai amené le petit à l’orphelinat de Castanges, parce que ma tante y travaillait et que je n’avais aucune autre idée de quoi faire. J’étais persuadée, et je le suis encore aujourd’hui, que si le bébé tombait entre les mains du père de Charlotte, ce serait une catastrophe. Soit il l’aurait tué, soit il lui aurait fait vivre un enfer sans nom, uniquement parce que son père était allemand…
— Personne n’a jamais demandé de ses nouvelles ? s’étonne malgré tout le détective.
— Quand je suis rentrée à la fin de la journée, j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai raconté à Pierre que Charlotte et son enfant étaient morts dans la nuit, puis, quelque temps après, quand j’ai été assurée d’avoir de quoi me retourner, je l’ai quitté. Je suis partie de ce village, définitivement. Henri Vernay ne m’a jamais rien demandé, il était trop content que le problème se soit volatilisé. Quant aux autres… Il a fait croire à tout le monde que le bébé n’avait pas survécu non plus.
— J’ai du mal à croire que personne n’ait posé plus de questions…, murmure Wilhelm.
— Ça, c’est parce que vous ne connaissez pas le père de Charlotte. Personne n’a jamais eu envie de se mêler des affaires d’Henri Vernay, croyez-moi…
Une fois rentré à Munich, le détective réfléchit longuement à ce qu’il va dire à Erna Winterstein avant de l’appeler. Il achève de recopier ses notes au propre afin de lui envoyer un dossier complet, puis il compose son numéro. Elle décroche au bout de trois sonneries, le laisse raconter de façon exhaustive ses entretiens avec Sidonie Parent, puis Clara Picquart.
— Continuez, souffle-t-elle lorsqu’il en vient à parler de l’arrivée de Clément à l’orphelinat.
— Votre petit-fils s’appelle aujourd’hui Clément de Clercq, il a grandi avec un couple qui l’a adopté peu après sa naissance. De ce que j’en sais, il n’a dû manquer de rien. Il a passé toute son enfance à Saint-Loup-du-Nord, une ville au bord de la Manche, mais il est aujourd’hui installé en banlieue parisienne.
— Est-ce que vous avez son adresse ? demande alors Erna d’une voix sourde.
Wilhelm Döderlein pousse un profond soupir.
— Bien sûr que je l’ai. Mais… Mon rôle n’est pas de vous donner des conseils, je le sais bien, mais il faut que vous compreniez que votre petit-fils ignore tout de ses origines. Lui révéler la vérité pourrait dynamiter sa vie et tout ce qui a fait son identité jusqu’à aujourd’hui… Il n’en sortira sans doute pas indemne, alors j’espère que vous pèserez le pour et le contre avant de prendre une quelconque décision.
À l’autre bout du fil, Erna Winterstein digère les mots que vient de prononcer le détective.
— Vous avez raison. Je vais me donner le temps de la réflexion. Envoyez-moi le dossier que vous avez rédigé ainsi que votre facture, d’accord ?
Puis elle raccroche. Caresse les accoudoirs de son fauteuil, lentement.
Elle a cessé de fumer il y a plus de vingt ans maintenant, mais, parfois, aux moments les plus inattendus, une furieuse envie de tirer une bouffée la saisit, comme si le temps n’était pas passé.
Et, à cet instant précis, elle donnerait n’importe quoi pour une cigarette.
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